‹ De l'explication dans les sciencesChapitre 57 sur 123 · Cf. plus haul pp. 77 et suiv · texte numérisé non relu

Cf. plus haul pp. 77 et suiv

l'identité et l'identification 1o3

((uclconque. Parfois, quand il s'agit de concepts très généraux, la science a cru devoir formuler clairement cette j)ermanence : ce sont alors les principes de ccmservation proprement dits. D'autres fois au contraire elle l'énonce d'une manière plus ou moins implicite ou la laisse même tout à fait sous-entendue ; mais il suffît alors d'un peu d'attention pour la détçap^er. Ainsi, la chimie^ prélavoisienne n'a jamais affirmé expressément que la qualité de combustibilité devait être considérée comme indestructible ; mais il est clair qu'en posant l'existence du phlogistique, qui n'était qu'une hypostase de cette qualité, et en traitant ce phlogistique en substance qui passait d'une combinaison à l'autre sans s'évanouir jamais, elle impliquait bien cette notion de conservation. Entin, il arrive aussi que l'on ne définit que d'une manière incomplète ce dont la théorie exige en réalité la conservation, et ici c'est la science contemporaine qui nous en offre un exemple typique, par sa formule de la conservation de la matière. On énonce généralement ce principe de telle manière qu'il n'a trait qu'à la constance du poids dans une réaction chimique. Or, il est aisé de se convaincre que ce n'est pas là tout ce dont la théorie chimique actuelle stipule la conservation. L'ensemble de cette vaste construction implique en effet, dans chacun presque de ses détails, aussi bien dans les théorèmes de la chimie physique ou chimie générale, que dans les formules de la chimie proprement dite, la permanence d'éléments, du moins dans les réactions chimiqpies ordinaires (c'est-à-dire en exceptant, par exemple, les transformations des corps radioactifs) : le soufre doit rester soufre, l'hydrogène, hydrogène. Sans doute serions-nous bien embarrassés d'indiquer clairement ce qui, dans l'élément soufre, se conserve quand il entre dans une combinaison : c'est évidemment pour cette raison que nous n'énonçons point cette partie du principe. Mais nous supposons certainement que quelque chose doit se conserver : c'est là ce qui fait que nous qualifions le soufre d'élément et l'anhydride sulfureux de combinaison et que nous écrivons la formule de ce gaz SO'.

134 LA MARCHE DE l'eXPLICATION

La proposition que nous avons formulée plus haut au sujet du rapport entre principes de conservation et théories explicatives peut se retourner : tout énoncé de conservation tend à donner naissance à une théorie explicative. C'est là ce qui fait que ce dont on énonce la conservation et ce (jui n'est tout d'abord, bien entendu, qu'une abstraction scientifique, telle que la chaleur ou la combustibilité, nous éprouvons un besoin en quelque sorte irrésistible de l'hypostasier ontologiquement, de le transformer en être.

Ce n'est pas là, pour nous, une constatation nouvelle, ce n'est qu'une forme un peu différente et surtout un peu plus précise de la tendance dont nous avons parlé au chapitre III de ce livre (pp. 7i et suiv.), tendance qui pousse notre entendement à créer des êtres fictifs — si ces êtres lui semblent pouvoir servir à l'explication des phénomènes — et à l'égard de laquelle l'apophtegme d'Occam constitue une barrière utile, mais trop souvent insuffisante. Les exemples d'hypostases de ce genre abondent. Ainsi la chaleur, parce qu'on croit en pouvoir affirmer la conservation, devient le calorique et la combustil)ilité, pour des raisons analogues, \ephlogistiqiie. Ce sont là des exemples du passé ; mais il est manifeste que la science actuelle est animée du même esprit. La simplification newtonienns des formules de Kepler, en montrant qu'elles se déduisaient de la supposition d'une expression mathématique unique, demeurant invariable dans le temps, fait naître immédiatement le concept àe force, cette force étant sans aucun doute, de la manière dont on la présente dans les manuels, un être ontologique ; et même l'énergie, en dépit du fait patent qu'elle n'est qu'une intégrale, et qu'il est tout à fait impossible (quoi que disent les manuels) d'en fournir une définition verbale ', tend manifestement à se transformer en un tel être. C'est là sans doute une tendance qui se manifeste moins dans la science véritable cpie dans le domaine un peu trouble qui la borde ; mais si peu d'importance qu'on veuille attribuer à l'énergétisme philosophique de M. Ost-

Page 1