Cf. ib., pp. 387 et suiv
156 LA MARCHE DE l'eXPLICATION
mènes de la radioactivité. Il est évident en effet qu'en leur signification immédiate, ces constatations paraissent contredire le principe de la conservation de lénergie, puisqu'on y voit apparaître une énergie, sans qu'il soit possible de relever la disparition d'aucune autre. Or, tous ceux qui ont raisonné sur ces phénomènes sont partis manifestement de ce postulat implicite — qu'on n'éprouvait même pas le besoin d'énoncer dans l'immense majorité des cas, tellement il paraissait ûZZa/?^ de soi, naturel — que l'énergie dont on constatait l'apparition ne pouvait pas être créée ex nihilo, qu'elle ne pouvait oonstituer que la transformation d'une énergie préexistante, quoique se dérobant à notre perception ; ceci en dépit du fait que le principe de la conservation de l'énergie ne peut en aucune façon être considéré comme étant placé, par les démonstrations sur lesquelles il repose, hors de toute atteinte, ni même comme ayant une base expérimentale très ferme.
En dehors même des sciences physiques proprement dites, dans le domaine de la biologie, un exemple frappant nous est offert par les théories de la préformation ou de l'emboîtement des germes, qui ont joui, pendant longtemps, d'une vogue considérable. Selon ces conceptions, tout organisme, avec toutes les particularités le caractérisant, devait se trouver renfermé, /)/'é?/br/7?é?, dans son germe, lequel devait même déjà contenir, simplement réduits de taille, mais complets en dehors de cette circonstance, les germes de tous les êtres auxquels cet organisme primitif, ses descendants et les descendants de ces descendants devaient dans l'avenir donner le jour, si lointain que dût être cet avenir. « Les recherches des modernes nous ont appris, et la raison l'approuve, dit Leibniz, que les vivants dont les organes nous sont connus, c'est-à-dire les plantes et les animaux, ne viennent point d'une putréfaction ou d'un chaos, comme les Anciens l'ont cru, mais de semences préformées, et par conséquent, de la transformation de vivants préexistants. Il y a de petits animaux dans les semences des grands, qui, par le moyen de la conception,, prennent un revêtemc^nt nouveau, qu'ils s'approprient, et
l'identiti'; et l'ioentipicatiox \'')1
(|ui leur doiUK^ le moyen de se nourrir et de s'agrandir, I)our passer sur un plus p^rand thét\tre. et faire la propaji;alion du grand animal... Et ce qu'on vieni de dire des i?rands animaux a encore lieu dans la génération et la mort des animaux spermatiques plus petits, à proportion desquels ils peuvent passer pour grands ; car tout va à l'infmi dans la nature. Ainsi non seulement les âmes, mais encore les animaux sont ingénérables et impérissables ; ils ne sont ([ue développés, enveloppés, revêtus, dépouillés, transformés... » Ces lignes datent de 1714, mais déjà près de vingt ans auparavant Leibniz écrivait:* ... Les transformations de MM. Swammerdam, Malpighi et Leeuwenhoek, qui sont les plus excellents observateurs de notre temps, sont venues à mon secours et m'ont fait admettre plus aisément, que l'animal, et toute notre substance organisée, ne commence point, lorsque nous le croyons, et que sa génération apparente n'est qu'un développement, et une espèce d'augmentation \ »
Leibniz, on le voit, invoque les résultats obtenus par des biologistes ses contemporains. C'est qu'en effet, au moment où il écrivait ces lignes, des conceptions « préformistes » étaient déjà très répandues parmi eux. Dès le début du xvii" siècle, Harvey avait fait ressortir l'importance primordiale, au point de \'ne de la génération des animaux, de l'œuf; il se peut que la fameuse formule qu'on lui attribue généralement omne viviim ex oqo ne se trouve nulle part dans ses écrits, mais il a certainement dit des choses très approchantes. Et s'il n'excluait pas absolument toute possibilité de génération spontanée (celle-ci devant simplement passer, comme l'autre, par l'œuf-), il n'en est pas moins vrai que c'était là une conclusion que ses affirmations préparaient et que les biologistes ont assez rapidement énoncée'. Swammerdam paraît cependant, comme
1. Leibniz, Principes de la nature et de la grâce, fondés en raison, § 6, Œuvres, éd. Erdmann, pp. 715-716. Système nouveau de la nature, ib.,p.lb2.
2. R.\r>L, Geschichte der hiologischen Theorien in der Neuzeit, 2* éd., Leipzig, 1913, pp. 135, 138.
3. HermarniDniEscH, Der Vitalismus als Geschichte und als Lehre, Leipzig, 1905, p. 46.
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l'indique Leibniz, le véritable auteur de la théorie. Bientôt après, l'illustre Malpighi, qui a découvert, comme on sait, les vaisseaux capillaires et complété ainsi sur un point important la théorie de la circulation du sang de Michel Servet et de Harvey, croit pouvoir confirmer la préformation par des observations précises sur l'œuf. Dans son ouvrage Sur la j or mat ion du jeune animal dans VœuJ, il intitule un chapitre : « Les tissus du jeune animal préexistent dans l'œuf», et dans le texte il déclare qu'il « convient de reconnaître que les tissus du jeune animal préexistent dans l'œuf et ont une origine plus lointaine, de la même manière que cela a lieu dans les œufs [graines] des plantes ' ». Les découvertes microscopiques de Leeuvenhoek, et notamment celle des globules du sang et celle des spermatozoïdes, frappent vivement l'imagination des contemporains : une école particulière, celle des « spermistes », prétend dorénavant que l'animal est préformé dans le sperme, alors que les « ovistes », suivant l'enseignement de Harvey, logent la préformation dans l'œuf.
Mais c'est sans doute Bonnet et Albert de Haller qui ont donné à la théorie son expression la plus absolue. Bonnet déclare non seulement qu'il « est démontré que le poulet existe dans l'œuf avant la fécondation », mais qu'il « n'est point dans la nature de véritable génération » ; nous « nommons improprement génération le commencement d'un développement qui nous rend visible ce que nous ne pouvions apercevoir auparavant ». Et il conclut : « Toutes les pièces de l'univers sont donc contemporaines. La Volonté Efficace a réalisé par un seul acte tout ce qui pouvait l'être '. » C'est ce qu'Albert de Haller traduit par cette formule lapidaire et qui révèle bien les tendances fondamentales du système : « H n'y a pas de devenir '. » Bonnet et Haller sont ovis*es, mais les spermistes ne leur cèdent en rien au point de vue de la robustesse de leur foi en la
l.Marcelli Malpighi, Opéra omnia, Leyde, 1687, vol. II, p. 53. i,