‹ De l'explication dans les sciencesChapitre 69 sur 123 · Cf. Appendice XXI · texte numérisé non relu

Cf. Appendice XXI

2. On verra plus loin, tome II, p. 143, que des philosophes ont tenté, à ' l'aide d'artifices plus ou moins compliqués, de déduire la tridimensionalité de l'espace, ce qui constitue également une preuve qu'il n'y pas là une détermination que notre raison reconnaisse immédiatement comme lui appartenant.

l' IRRATIONNEL 183

scmble-t-il, le juste scnliincMit de celle silualion qui se trouve au fond de l'ailiiinalion de l'origine subslanlialiste de la géométrie (cf. plus haut, chap. l", p. 27).

Les sciences physiques, il est aisé de s'en convaincre, reconnaissent l'existence de toute une série de ces régions où toute tentative d'explication leur paraît interdite ou, si l'on aime mieux, vouée d'avance à un échec certain. Ces régions constituent ce qu'on peut appeler les irrationnels physiques et l'irrationnel le plus anciennement reconnu est sans doute celui qui est constitué par la sensation. Démocrite, déjà, proclame que « c'est par l'opinion et la convention qu'est le doux et l'amer, par l'opinion lé chaud et le froid, par l'opinion la couleur ; mais vraiment sont les atomes et le vide ^ ».

C'est là un enseignement que les anciens atomistes ont constamment maintenu. « Mais tu pourrais croire peut-être, dit Lucrèce, que les corps élémentaires sont seulement privés de couleur ; ils sont aussi dénués de tiédeur, de froid, de chaleur ; ils ne produisent pas de son et sont dépourvus de saveur ; ils n'émettent aucune odeur qui leur soit propre ^ »

L'attitude de Démocrite équivalait, comme les anciens déjà l'ont parfaitement compris, selon le témoignage de Sextus Empiricus et de Diogène de Laërce, à « abolir les cjualités ' » ; elle était à cet égard, par son point de départ purement rationnel, comme l'a fait ressortir avec justesse un philosophe contemporain, plus conforme que l'opinion de Locke à celle qu'ont adoptée Galilée et Descartes et avec eux la science moderne tout entière *. Cette opinion a été formulée, en toute sa rigueur, par Hobbes. « Toutes ces qualités que l'on appelle sensibles, dit le philosophe anglais, ne sont, dans l'objet qui les cause, qu'autant de mou-

1. MuLLACH, Fragmenta philosophoruin graecorum, Paris, 1860, p. 35". 2 Lucrèce, De rerum natura, livre II, vers 842-846; cLib., v. TSI-'ÎSS, 797- 800, 808-809.

3. Cf. GuDwoRTH, The True Intellectual System of the Universe, etc. Londres, 1678, p. 8.

4. Natorp, Forschungen zur Geschichte des Erkenntnisproblems im Aliçrthum, Berlin, 1884, p. 183.

184 LA MARCHE DE l'eXPLICATION

vements distincts de la matière, par lesquels celle-ci exerce sur nos organes des pressions différentes. De même ne sont-elles, en nous sur qui s'exerce cette pression, autre chose que des mouvements divers ; car le mouvement ne produit que du mouvement. Mais leur apparence, à notre égard, est de l'imagination, de même nature qu'un songe ', » Son contemporain Pascal constate combien une telle manière de voir — conséquence directe et inéluctable de la philosophie cartésienne selon laquelle tout devait s'expliquer par la figure et le mouvement — est difficilement acceptée par notre raison. « Quand on dit que le chaud n'est que le mouvement de quelques globules et la lumière le conatus recedendi que nous sentons, cela nous étonne. Quoi ! que le plaisir ne soit autre chose que le ballet des esprits ? Nous en avons conçu une si différente idée !et ces sentiments-là nous semblent si éloignés de ces autres que ^ous disons être les mêmes que ceux que rous y comparons ! Le sentiment du feu, cette chaleur qui nous affecte d'une manière tout autre que l'attouchement, la réception du son et de la lumière, tout cela nous semble mystérieux, et cependant cela est grossier comme un coup de bâton. Il est vrai que la petitesse des esprits qui entre dans les pores touche d'autres nerfs, mais ce sont toujours des nerfs touchés *. » Leibniz a donné à cette affirmation une forme pittoresque et saisissante. « On est obligé, d'ailleurs, de confesser, dit-il dans sa Monadologie, que la perception et ce qui en dépend est inexplicable par des raisons mécaniques, c'est-à-dire par les figures et les mouvements. Et feignant qu'il y ait une INIachine dont la structure fasse penser, sentir, avoir perception ; on pourra la concevoir agrandie en conservant les mêmes proportions, en sorte qu'on puisse entrer comme dans un moulin. Et cela posé, on ne trouvera en la visitant au dedans que des pièces cpii poussent les unes les autres et jamais de quoi expliquer une perception \ »

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