Leib.niz, Opéra, éd. Erdmann, p
l'irrationnel 185
Ainsi, il y a là une première limite — limite, de toute évidence, détinitive — à notre désir de comprendre la nature, de la concevoir commi^ conslilaée conformément aux exigences de notre raison, commi» rationnelle. C'csl une limite dont l'existence a été clairement reconnue par la science. Sans doute ne trouve-t-on pas chez les physiciens de déclarations au-;si explicites que celles de Hobbes ou de Leibniz. Mais c'est qu'aussi il n'en est pas besoin, les prémisses mêmes sur lesquelles repose la science tout entière impliquant, dans cet ordre d'idées, une attitude suffisamment nette. Du moment, en effet, où l'on aflirme que c'est la matière et le mouvement qui constituent l'unique essence de tous les phénomènes, c'est que l'on renonce à l'avance à expliquer la véritable qualité, le qiiid proprium de la sensation. Comme le constate avec justesse M. Bergson, « il est de l'essence du matérialisme d'affirmer la parfaite relativité des qualités sensibles * », et il est facile de constater que, par le fait, la science moderne procède comme s'il ne -pouvait y avoir, de ce chef, aucun doute. Qu'il s'agisse de l'optique de Descartes, de celle de Newton ou de Fresneï, ou enfin de celle des savants de nos jours, pour qui la lumière est un phénomène électrique, il est certain que Tonne retrouvera dans les théories aucune trace d'une tentative visant à déduire ce qu'il y a de spécifique pour nous dans la sensation de la couleur rouge ; la partie de la science qui semble destinée à s'occuper spécialement de la sensation — l'optique physiologique — laisse résolument de côté tout ce qui ressemblerait à une explication de la transition entre le mouvement et la sensation. Cette attitude paraît, au physicien, à tel point naturelle, qu'il n'en conçoit pour ainsi dire point d'autre. C'est ce qui fait que toute tentative théorique qui englobe la sensation ellemême lui apparaît comme absurde, ou du moins comme vaine, comme condamnée d'avance à rester stérile ; il ne consent même pas à la discuter, lui opposant en quelque sorte une fin de non-recevoir préalable et dédaigneuse.