H. Bergson, Matière et mémoire, Paris, 1903, p
186 LA MARCHE DE l'eXPLICATION
C'est là ce qui a tant irrité Goethe, dont la Fai'benlehi'e, en dépit de l'appui que lui ont prêté Hegel et Schopenhauer, n'a jamais pu parvenir à l'honneur d'une réfutation sérieuse, même en Allemagne, où l'autorité de ces hommes était si considérable. Et de même sont restées vaines toutes les plaintes des philosophes sur ce que la science, en ses théories explicatives, laissait évidemment de côté quelque chose de très essentiel et qui fait partie intégrante de notre conception du monde extérieur. « La vie sensible, dit M. Bradley, la chaleur et la couleur, l'odeur et les sons, sans tout cela, la nature n'est qu'une fiction intellectuelle. Les qualités premières sont une construction que la science exige, mais, en tant que séparées des qualités secondes, elles n'ont pas de vie comme faits. La science a des Enfers d'où elle revient pour expliquer le monde, mais les habitants de ses Enfers ne sont que des ombres S » Les savants eux-mêmes paraissent quelquefois éprouver de l'étonnement devant l'image de l'univers que leurs théories enten-* dent imposer à notre compréhension. C'est un état d'esprit que H.Poincaré a exprimé plaisamment en disant que le mécanisme universel aboutit à supposer qu'une intelligence supérieure — Dieu — aurait en contemplant le monde à peu près la sensation que nous éprouvons devant une partie de billard *.
Il n'empêche que la science poursuit imperturbablement sa route ; au xix^ siècle elle a même notablement renforcé sa position ou, si l'on aime mieux, accentué son attitude dans cet ordre d'idées. D'abord, par suite du progrès des sciences de l'être organisé, le problème de la sensation s'étant imposé davantage à l'attention, nous pouvons enregistrer quelques déclarations de savants suffisamment explicites. « Tout le monde sait, dit Cuvier, que la production d'une perception, ou cette action des corps extérieurs sur le moi, d'où résulte une sensation, une image, est un problème à jamais incompréhensible, et qu'il existe en ce point, entre les sciences physiques et les sciences morales,
1. F. -H. Bradley, Appearance and Reality, Londres, 1893, p. 493.