H. PoiNGABÉ, La science et l'hypothèse, p
l/lRRATrOXNEL 1S7
un inlorvallo que tous les efforts de noire esprit ne pourlont jamais combler *. » « Les physiologistes, déclare Ai. Ilerzen, qui était lui-même, comme on sait, un physiologiste de renom, auraient beau étudier pendant des siècles les nerfs et le cerveau, ils n'arriveraient pas à se faire la plus petite idée de ce qu'est une sensation... si eux-mêmes n'éprouvaient subjectivement ces états de conscience *. »
Ces généralités, sans doute, ne dépassent pas en portée le célèbre passage de Leibniz sur le moulin. Mais voici que la science est amenée à approfondir davantage la matière en question. Vers 1830 le physiologiste Johann Millier formule la doctrine de « l'énergie spécificpie des nerfs sensoriels », laquelle consiste à affirmer que la qualité particulière de la sensation dépend, non pas de l'activité de la cause extérieure, mais de celle de l'organe transmetteur, du nerf. Ainsi, nous pouvons exciter le nerf optique de diverses façons, d'abord normalement par ce que nous qualifions de lumière, mais ensuite aussi par un choc ou une pression mécanique ou par une action électrique ; nous éprouverons toujours, dans ces circonstances si difTérentes, des sensations du même ordre, à savoir des sensations lumineuses. Tout récemment, cette théorie a reçu un nouveau développement, en ce sens qu'il semble avoir été établi que les nerfs en général ne sont susceptibles de nous transmettre que des sensations d'une seule sorte, de manière que dans le cas où nous paraissons éprouver, simultanément et par les mêmes organes, des
1. Le baron G. Glvier, Histoire des progrès, etc. (Œuvres de Buffon, Supplément, vol. I, Paris, 1826, p. 235). A la vérité, ce n'est pas sans quelques scrupules que nous citons ce passage comme un témoignage de l'attitude de la science de l'époque . Tout prouve en effet que le grand biologiste était fort au courant de la pensée philosophique contemporaine, même de la pensée allemande, il cite Kant et même assez fréquemment (pour les réfuter) les Xatarphilosophen, et la terminologie du morceau, avec son allusion au moi et aux sciences morales indique plutôt, dirait-on, une inspiration extrascientifique. — ScHELLiNG déjà a noté Tinfluence, sur Cuvier, de la pensée philosophique allemande (Zur Geschichte dev neuern Philosophie, Werke, vol. X, p. 200). On sait d'ailleurs que Cuvier, originaire de Montbéliard, qui a appartenu jusqu'en 1792 au duc de Wurtemberg, a passé plusieurs années à la Karlsschule de Stuttgart, en qualité de boursier.
2. Al. Herzen, Le cerveau et l'activité cérébrale, Lausanne, 1887, p. 34.
188 LA MARCHE DE l'eXPLICAÏION
impressions de nature diverse, comme cela a lieu notamment pour nos impressions cutanées, ces impressions auraient en réalité pour siège des endroits parfaitement distincts de notre épiderme. Il y aurait ainsi cpiatrc sens cutanés spécifiques : contact, froid, chaud, douleur, avec des organes périphériques spéciaux, des voies de conduction particulières, des centres distincts, etc. *.
Johann Millier, cependant, avait été, en ce qui concerne sa conception fondamentale, devancé par des philosophes. Nous ne savons pas quelle était, en ce qui concerne la genèse de la diversité qualitative de nos sensations, l'opinion de Démocrite, mais les atomistes postérieurs paraissent avoir adopté à cet égard la manière de voir d'Empédocle, selon laquelle l'organe récepteur n'aurait en quelque sorte qu'un rôle passif, exerçant simplement un choix entre les impressions qui lui sont offertes. Seules celles dont la taille et la forme sont conformes à celles des pores qui s'ouvrent dans les organes, peuvent les affecter ; les autres, étant trop grandes ou trop petites, n'y pénètrent point ou bien les traversent sans les toucher ^ C'est en effet cette théorie qu'expose de préférence Lucrèce'. Cependant, on trouve chez lui également des passages d'où il semblerait résulter plutôt qu'il n'existe, dans le corps qui éveille chez nous une sensation spécifique, rien qui soit particulier à cette sensation, cet élément devant donc appartenir à l'action de nos organes *. C'est peut-être là le point de départ des idées que Montaigne a développées à ce sujet et qui sont au plus haut point remarquables. Montaigne commence, en effet, par observer, comme Lucrèce, que les mêmes objets peuvent créer, dans des organismes divers, des sensations fort différentes. « Que les choses ne logent pas chez nous en leur forme et en leur essence, et ne fassent leur entrée de leur force propre et autorité nous le
l.'IoTBTKO et Stefanowska, Psychophysioloffie de la douleur, compte rendu dans la Revue de Métaphysique, mars 1909, p. 7.
2. Cf. les passages de Théophraste, cités par M. J. Burnet, L'aurore de la philosophie grecque, trad. Reymond, Payot, Paris, 1919, pp. 281 et suiv.
3. Lucrèce, De rerum natura, 1. II, v. 679-685, 1. VI, v. 985 et suiv.