Cf. par exemple, ib., 1. VI, v. 960 et suiv
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voyons assez: parce que, s'il élail ainsi, nous les recevrions (le même ra(.on ; le ^oùl du vin .serait tel en la Louche du malade qu'en la l)ouche du sain ; celui qui a des crevasses aux doigts, ou qui les a gourds, trouverait une pareille dureté au bois ou au fer qu'il manie, que fait un autre. » Mais il précise ensuite : « Les malades prêtent de l'amertume aux choses douces : par où il nous appert que nous ne recevons pas les choses comme elles sont, mais autres et autres, selon que nous sommes et qu'il nous semble. » Dès lors, et après avoir constaté que les choses, dans la nature même, peuvent se transformer étrangement : « L'humeur que suce la racine d'un arbre, elle se fait tronc, feuille et fruit ; et l'air n'étant qu'un, il se fait par l'application à une trompette, divers en mille sortes de sons », il arrive à se demander : « Sont-ce, dis-je, nos sens qui façonnent de même de diverses qualités ces sujets, ou s'ils les ont telles ? » Et il conclut enfin : « Or, notre état accommodant les choses à soi et les transformant selon soi, nous ne savons plus quelles sont les choses en vérité, ni quelle est leur nature : car rien ne ,vient à nous que falsifié et altéré par nos sens '. » De toute évidence, et faisant abstraction du profond contenu proprement métaphysique de ces phrases — qui présage une grande partie de l'évolution de la philosophie dans les siècles qui ont suivi — l'idée que la véritable qualité de la sensation appartient exclusivement au sujet s'y trouve exprimée avec toute la clarté désirable. Aussi ne faut-il point s'étonner — étant donnée surtout la grande influence de l'œuvre de Montaigne sur la pensée européenne tout entière — de voir reparaître de temps en temps cette conception, à laquelle le xix* siècle devait donner sa forme définitive. Cette forme même se retrouve déjà presque complète chez Hobbes qui, à la suite du passage sur la sensation et le mouvement que nous avons reproduit plus haut (p. 183), cite, à l'appui de son affirma-
1. Montaigne, Essais, Paris, Flammarion, vol. II, chap. xii, pp. 291, 347, 348. Il est à noter que Montaigne à ce propos ne cite point Lucrèce, ce qui, ■étant données ses habitudes, paraîtrait indiquer plutôt qu'il n'a pas été nfluencé par lui ou du moins que cette influence n'a été qu'indirecte.
100 LA MARCHE DE l'eXPLICATION
tion que « l'apparence (des qualités) est de l'imagination, de même nature qu'un songe », ce fait que « presser, frotter ou frapper l'œil nous fait imaginer de la lumière ».
Ainsi le mérite de Miiller se réduit en réalité au fait d'avoir systématisé cette conception et d'avoir insisté sur son importance. Il a dû d'ailleurs la défendre tout d'abord contre des adversaires nombreux, car il semble bien qu'en Allemagne surtout l'interprétation du fait fondamental même sur lequel s'était appuyé Hobbes était contestée : l'opinion s'était établie parmi les savants, et notamment parmi les médecins, qu'il s'agissait en l'espèce d'une véritable production de lumière. C'avait même été là le point de départ des recherches de Miiller : il avait été appelé à se prononcer sur les dires d'un témoin qui prétendait avoir reconnu un malfaiteur, dans un endroit entièrement obscur, à la lumière qui avait jailli de son œil à la suite d'un coup que ledit malfaiteur lui avait asséné. Les autres experts avaient généralement trouvé celle assertion fort plausible et IMiiller, en entrant en contestation avec ses confrères, fut amené à approfondir la question ^ Mais cette conception du rôle des nerfs sensoriels était trop conforme aux principes mêmes de la science explicative pour ne pas triompher rapidement.
Ce qui a, sans doute, contribué grandement à rendre ce triomphe complet, c'est qu'à mesure que progressaient les théories physiques il devenait de plus en plus évident qu'il ne pouvait y avoir aucun parallélisme dans la manière dont nos divers organes de sensation interprétaient le phénomène extérieur. Il suffit de réfléchir à cet égard à la disparité absolue entre les impressions lumineuses et les impressions sonores, telle que l'indique par exemple ce fait qu'un mélange de couleurs ne fournit jamais qu'une nuance unique, alors qu'un ensemble de sons forme un accord; cependant, le phénomène extérieur est, dans les deux cas, considéré comme étant une suite de vibrations^ De même, on a reconnu que les phénomènes directement
1. Cf. Helmholtz, Vortraege, 4° éd., Brunswick, 1896, vol. II, p. 220.