‹ De l'explication dans les sciencesChapitre 74 sur 123 · L IRRATIONNEL · texte numérisé non relu

L IRRATIONNEL

perçus par nous ne formaient qu'une pclile parlie de ceux, d'une nalure uniforme, que présente le monde extérieur : ainsi le petit spectre lumineux qst flanqué en réalité des deux côtés de prolongements considérables, indiquant l'existence de rayons auxquels notre œil reste insensible ; l'œil et l'oreille utilisent d'ailleurs, pour les transformer en lumière et en son, un total d'intervalles extraordinairem.'nt différent d'étendue, l'œil une sixte à peine et l'oreille une dizaine d'octaves. De même encore on est obligé d'admettre, comme l'a fait remarquer Tyndall, que l'intensité de notre sensation varie tout aulrement que l'énergie du mouvement vibratoire qui en est cause ^ Des constatations particulièrement frappantes ont été faites, dans cet ordre d'idées, tout récemment, en ce qui concerne le maximum d'intensité de la sensation lumineuse. On avait supposé généralement (c'est une manière de voir qu'impliquent tacitement bien des exposés que l'on trouve dans les manuels classiques) que le rendement lumineux augmente indéfiniment avec la température. Or, il n'en est pas ainsi. Ce rendement atteint son maximum aux environs de 6000 ' ; au delà, il diminue rapidement. Ainsi, pour l'étoile Algol, iSl. Nordmann a trouvé, au moyen de son pyromètre stellaire, une température de 13.300" ; cependant cette étoile, proportionnellement à son rayonnement total, émet deux fois moins de lumière que le soleil, dont la température n'est que de 6000" environ. Il semble qu'il y ait coïncidence entre la température du soleil et la région du spectre lumineux où la sensibilité de notre rétine atteint son maximum, coïncidence qui serait évidemment le résultat d'une adaptation de notre [organe visuel, lequel tendrait ainsi à utiliser la lumière solaire le plus avantageusement possible ^

Mais déjà vers le milieu du siècle dernier, la science avait accompli, dans cette voie, un pas nouveau et fort

•1. Nous avons développé un peu plus longuement ces considérations dans Identité et réalité, pp. 323 et suiv.

2. Cf. Nordmann, Le rendement lumineux des corps. Scientia, XIII, 1913, p. 477:

19^ LA MARCHE DE l'eXPLICATION

important. A la suite des travaux d'Ampère et de Melloni, il a été établi que les impressions que nous recevons par des organes de sens divers peuvent n'être, en dehors de nous, qu'un seul et même mouvement ; notamment les mêmes vibrations peuvent être ressenties par notre œil comme lumière et par nos organes cutanés comme chaleur '. 11 est presque inutile d'indiquer que là encore il n'y avait rien qui ne fût parfaitement d'accord avec les prémisses de la science théorique. Aussi les constatations en question ont-elles été agréées par les savants avec une bonne volonté parfaite.

Il n'en a pas été de même des philosophes. Sans doute, nous l'avons vu, Montaigne, Hobbes, Leibniz, ont-ils proclamé hautement le principe de l'irrationalité de la sensation. Mais il n'a pas manqué de courants contraires ; et c'est même un ancien hégélien fortement teinté de matérialisme, D.-F. Strauss, qui a déclaré, il y a une cinquantaine d'années à peine, au mépris de la démonstration de Leibniz, qu'il ne lui paraissait nullement établi que la sensation fût inexplicable au point de vue scientifique et que l'avenir seul en déciderait '.

Cependant, ce sont surtout les affirmations se rattachant aux découvertes que nous avons mentionnées en dernier lieu, celles constatant l'identité, en dehors de nos organes, des phénomènes lumineux, caloriques, etc., qui ont provoqué des protestations de la part de philosophes d'une grande autorité, en Allemagne celles de Lotze, en France celles de MM. Boutroux et Bergson. Des théories plus ou moins aventureuses ont été mises en avant par ces penseurs. Ainsi Lotze supposait que les qualités étaient bien inhérentes aux choses elles-mêmes, qu'elles ne pouvaient agir sur nous que par des mouvements, mais qu'alors ceuxci recréaient en nous ces qualités, à la manière du télé-

Page 1