Cf. Identité et réalité, pp. 325 et suiv
2. J. Burnet, Early Greek Philosophy, Londres, 1S92, p. 191. — Cette expression pittoresque du « suicide » de la philosophie ne se retrouve pas dans le passage correspondant de la traduction française {L'aurore de la philosophie grecque, trad. Reymond, Payot, Paris, 1919, p. 207), faite d'après une autre édition de l'original.
19't LA MARCHE DE l'eXPLICATION
taté aussi (chap. III, pp. 70 et suiv.) que la science a été amenée à admettre, de guerre lasse en quelque sorte, qu'il n'y avait aucun procédé possible pour expliquer, pour rendre concevable à la raison ce qui se passait à l'instant où deux masses étaient censées agir l'une sur l'autre. Elle est allée plus loin. Car quand il fut bien établi que, même en supposant cette action, l'action mécanique, entièrement explicable, on était impuissant à expliquer, à son aide, des phénomènes dûment constatés, dont on connaissait les lois et que l'on considérait comme importants (tels que les phénomènes électriques), elle n'a pas hésité à renverser la marche entière de la théorie, en ramenant au contraire le phénomène mécanique au phénomène électrique (chap. III, p. 73). En effet, cette curieuse volte-face signifie tout simplement que la science a définitivement renoncé à expliquer l'action transitive, qu'elle l'a reconnue comme un élément irrationnel. Et il est sans doute fort remarquable (ce n'est là qu'un aspect un peu différent du raisonnement que nous avons présenté dans nos précédents chapitres) qu'elle soit arrivée à cette constatation non pas par les démonstrations, si convaincantes qu'elles puissent être, des philosophes tels que Hume, ni môme par la considération de la vanité des efforts qu'avaient tentés dans cet ordre d'idées Huygens et Leibniz, Newton et Boscovich, Kelvin et Hertz et tant d'autres encore, mais par le simple souci d'étendre le domaine de la déduction.
Toutefois, et quelle que soit la forme sous laquelle la science a fini par agréer cette notion, il est clair qu'elle est, par sa nature même, tout comme la précédente d'ailleurs apriorique. Cela résulte de la déduction de Hume, lequel du reste, nous l'avons vu, a eu des prédécesseurs. On ne peut même pas affirmer que, dans ce domaine de l'action transitive, la science ait, comme dans celui de la sensation, précisé ces notions de la pensée apriorique : elle n'a rien ajouté à la formule de Hume, qu'elle accepte même plutôt implicitement qu'explicitement.
Pour deux autres irrationnels au contraire (qu'on nous permette pOur le moment de les dénombrer ainsi, nous
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nous; expliquerons, dans le cours du présent li-avail, sur ce qu'il faut penser de celle classilication) le rôle de la science a été beaucoup plus actif. Sans doute, on pouvait en déduire l'existence par le pur raisonnc^uK^t (et nous verrons que cela a été accompli^en réalité), mais ce ne pouvait être que sous la forme ^de notions assez vagues ; il a fallu le progrès de la science expérimentale pour leur donner corps et vie, pour leur prêter une forme arrêtée et véritablement convaincante. Ces deux irrationnels sont ceux qui se déduisent de l'existence du divers dans le temps et dans l'espace. Le lecteur ne sera pas étonné de trouver ainsi ces deux diversités accouplées en quelque sorte : nous avons constaté (chap. Y, p. 17:2) à quel point les deux problèmes étaient connexes et noté que les philosophes avaient fréquemment passé, pour ainsi dire sans transition, du premier au second. C'est ce qu'a fait à son tour Newton dans un passage où il affirme l'irrationnel de ce double divers. Le raisonnement de Newton, qui se trouve à la fin de ses Principes, est purement apriorique. C'est là un fait qui ne surprendra que ceux qui, sur la foi du hj-potheses non fingo, se sont accoutumés à voir en ce grand homme le prototype du savant /)05fï(/, se méfiant de tout apriorisme et conformant strictement son raisonnement à des données expérimentales. Nous avons dit ce qu'il en était en réalité; et certainement Hegel a eu raison de le louer de n'avoir pas borné là son programme, mais de s'être livré bien souvent, comme tout savant digne de ce nom, au raisonnement pur.
Newton, donc, parvenu à la dernière page de son œuvre, et en en contemplant, pour ainsi dire, les contours d'un coup d'œil unique, arrive à se poser cette question de la déductibilité de la nature : question qui sans doute se .- présentait, dans son entendement, d'une manière d'autant mlus précise qu'une conception qui à son époque dominait [quantité d'esprits, parmi les meilleurs, à savoir la conception cartésienne, prétendait précisément avoir atteint à [cette déduction globale. Aussi est-ce évidemment à Desfcartes et à ses disciples qu'il pense en affirmant que