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TOME I

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« l'aveugle nécessité métaphysique qui est partout et toujours la même, ne peut produire aucune diversité », laquelle diversité s'observe « en ce qui concerne le temps et l'espace*». En d'autres termes cette double diversité, dans le temps et dans l'espace, ne saurait être déduite a priori, elle n'est susceptible, en définitive, d'aucune explication complète, elle est irrationnelle par essence. On ne voit pas que Newton se rattache en quoi que ce soit à des opinions émises par des penseurs qui l'ont précédé, et sans doute cet esprit, puissant entre tous, est-il parvenu tout à fait indépendamment à cette profonde conclusion. Mais quiconque sait peu ou prou ce qu'est la marche de la pensée humaine ne sera pas étonné de reconnaître que la pensée du grand Anglais n'y constitue pas un fait isolé. Au fond, l'image de la sphère de Parménide, montrant qu'on ne peut déduire, rendre conforme à la raison que ce qui est indifférencié dans le temps et l'espace, est déjà tributaire d'une manière de voir analogue ; et aussi cette démonstration de l'existence de Dieu que le juif karaïte Jeshua ben Juda (vers la fin du xi" siècle) emprunte au kalam arabe : les atomes, qui sont incréés, sont indifférents au lieu et au temps où ils se trouvent ; donc le fait qu'ils se trouvent en un lieu et un temps déterminés ne peut pas se déduire du fait même de leur existence et doit par conséquent avoir une cause spéciale, laquelle ne peut être que la volonté de Dieu. De même encore cette affirmation de Maïmonide : les seuls véritables attributs de Dieu — l'être dont on démontre l'existence a priori — ne peuvent être que des attributs néga-

1. Newton, Principia, 3' éd., Londres, 1726, p. 529 : A caeca necessilate metaphysica quae utique eadem est semper et ubique, nulla oritur reriim variatio. Tota reram conditarum pro locis ac temporihus diversitas ab ideis et volaiitate entis necessario existentis solummodo oriri potast. Le passage ne se trouve pas dans l'édition précédente (Londres, 1713) qui est la plus fréquemment citée et dont celle d'Amsterdam, 1714, n'est que la reproduction ; c'est donc une réflexion qui appartient à la vieillesse de Newton, qui avait soixante-et-onze ans en 1713 et quatre-vingt-quatre ans au moment où paraissait la 3« édition. Le Scolie général, qui contient le passage cité, débute par un exposé des difficultés auxquelles se heurte, en ce qui concerne les mouvements planétaires, la théorie des tourbillons; il n'est donc pas douteux que c'est bien à la déduction cartésienne que Newton pensait.

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lifs » ; en d'autres termes tout ce qui est parliculier, divers, ne peut être déduit et apparaît comme irrationnel.

C'est à ce même courant d'idées que se rattache aussi la eonception de Gersonide dont nous avons parlé au chapitre l". En effet, monstruosité théologique tant que l'on voudra, ce n'est certainement rien moins qu'une monstruosité au point de vue philosophique, car l'on voit fort bien ce que Gersonide a voulu dire : Dieu ne connaît que la vraie science, laquelle ne peut traiter que de l'universel. Si l'on tient compte du fait que pour le philosophe juif, comme pour le moyen âge tout entier, ne peut faire partie de la vraie science que ce qui est déductible, l'affirmation devient : l'universel, seul, dans la nature est déductible — ce qui est, en effet, assigner à la déduction ses limites extrêmes, c'est-à-dire encore affirmer cpie tout ce qui est véritablement divers est indépendant de la raison.

Toutefois, il faut comprendre que ce que ces raisonnements très généraux peuvent nous fournir n'est en réalité qu'une indication sommaire. Nous sommes avertis que, dans ce domaine, celui du divers dans le temps et l'espace, tout ne peut pas être rendu compréhensible, ou, pour continuer à nous servir de notre nomenclature, qu'il doit y avoir là de l'irrationnel ; mais il ne s'ensuit point que tout, là-dedans, doive l'être. En effet, si tel était le cas, la science explicative n'aurait aucune prise sur les phénomènes de cet ordre. Or, ces phénomènes, nous le savons, forment en réalité le domaine tout entier de cette science. Ainsi, pour ne parler, en premier lieu, que de la diversité dans le temps, nous avons vu, avec Riemann, que le besoin de l'explication naît du changement, du fait qu'il y a différence entre l'antécédent et le conséquent. Donc, si réellement tout, dans ce changement, était irrationnel par essence, il n'existerait d'explication scientitique d'aucune sorte, car on ne comprendrait pas que l'ensemble

1. HusiK, A History of Médiéval Jewisli Philosophy, New- York, 1916, ipp. 56, 265.

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de l'humanité savante se fût livrée depuis de longs siècles à un jeu aussi vain, l'illusion même de l'explication devenant impossible. Mais, il est à peine besoin d'y insister, l'existence de la science explicative constitue au contraire un fait patent, indéniable. C'est donc que, quoi qu'en ait pensé Hegel S l'explication scientifique a pu fructueusement aborder ce problème primordial du divers dans le temps, c'est-à-dire, dans une certaine mesure au moins,le résoudre.

Nous savons comment la science s'y prend pour accomplir cette tâche. Son principal instrument, c'est le mécanisme. En affirmant que tout doit se réduire à des différences d'arrangement de parties éternellement immodifiables, elle maintient la permanence de l'être proclamée par Parménide, tout en « sauvant » la diversité des apparences.

Cette solution peut-elle être complète ? Si elle l'était, c'est que la déduction de Newton nous aurait induits en erreur et qu'il serait possible de constituer du divers à l'aide de l'indifférencié, de déduire le divers a pi^iori. Cela est manifestement absurde et donc, en supposant même le programme mécaniste entièrement achevé, il ne se peut pas que le but que ces tentatives visent en réalité soit entièrement atteint.

La nature de l'obstacle qui s'oppose ici à la compréhension des phénomènes n'a été précisée qu'au xix" siècle par la découverte — la plus mémorable, la plus grosse de conséquences scientifiques peut-être dont ce siècle, si fécond cependant dans ce domaine, ait été le témoin — de Sadi Carnot. Ce que vise, en dernier terme, toute explication, c'est l'identité entre l'antécédent et le conséquent. Or, qu'il y ait là, non pas identité, mais diversité, qu'aujourd'hui ne soit pas tout à fait pareil à hier et que demain ne puisse pas être entièrement assimilé à aujourd'hui, que le temps marche, que les phénomènes y suivent un cours déterminé, aient un commencement, un milieu et une tin, — nous en avons tous un sentiment puissant et immédiat. Cela nous

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