Cf. à ce sujet plus bas, tome II, pp. 40 et suiv
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apparaît d'autant plus manifcsie qu'un phénomène est plus complexe : pour ceux de la nature organisée, les plus compliqués de tous, l'idée d'en renverser le cours ne nous vient même pas. Qui donc peut s'ima2:iner un monde où les hommes rendent leurs aliments, reconstitués, par la bouche et où les enfants rentrent dans le ventre de leur mère ? Pour les phénomènes plus simples, cependant, un tel retour ne nous semble pas aussi absurde et, enfm,pour une classe déterminée d'entre eux, les phénomènes de la mécanique « pure » ou « rationnelle », nous stipulons expressément la possibilité d'un tel retour, leur « réversibilité». Que ce soit là une conception entièrement artificielle, que cette mécanique rationnelle ne soit qu'une abstraction, constituée, comme l'indique son nom même, en vue des exigences de notre raison, cela ne fait, à l'heure qu'il est, aucun doute ; c'est cependant à cette mécanique rationnelle qne l'on pense, quand on suppose la nature réductible à la matière et au mouvement. Aussi, avant la découverte de Carnot, et en dépit du sentiment de la marche du temps dont nous venons de parler, suppose-t-on généralement les phénomènes physiques réversibles.
Leibniz, on l'a vu (chap. Y, p. 149), a expressément formulé ce postulat de réversibilité, en affirmant que la cause doit pouvoir être reproduite par son effet. L'immense mérite de Carnot est d'avoir montré que le prototype des phénomènes irréversibles est constitué par un phénomène d'une grande simplicité, à savoir la communication de la chaleur, passant d'un corps à température plus élevée à un autre de température plus basse. En effet nous sentons tous, immédiatement, que dans ce cas le retour, du moins par la même voie directe, est impossible, que jamais la chaleur ne passera, naturellement, d'un corps moins chaud à un corps plus chaud et que jamais, dans un système de deux corps ayant même température, une différence de température ne se produira spontanément. Ce n'est là, sans doute, qu'un fait d'expérience, mais c'est une expérience à tel point générale, que notre pensée est incapable d'en faire abstraction : le fait
âOO LA MARCHE DE l'eXPLICATION
de la communication fait certainement partie intégrante de notre concept de la chaleur. D'ailleurs, ce ne peut être qu'un fait d'expérience. Car, ce qu'il y a de véritablement apriorique, de rationnel dans la science ne peut être que conforme, le sens du terme l'indique, aux exigences de notre raison. Or la raison, qui s'exprime par le principe de causalité, exige le maintien, la permanence de tout ; alors que le principe de Carnot stipule un changement continu dans la même direction. Ainsi, cet énoncé ne contient rien de ce qui flatte les tendances intimes de notre raison, il ne participe à aucun degré à cette plausibilité (selon l'expression dont nous nous sommes servis) qui distingue ces autres énoncés, également très généraux, qu'on peut réunir sous le nom de principes de conser\ ation. L'historique de ces divers énoncés confirme d'ailleurs pleinement, semble-t-il, cette affirmation '.
Le principe de Carnot est si peu plausible, l'humanité est tellement peu encline à croire à un changement continu dans une seule et même direction, qu'elle a, de tout temps, fait de grands efl'orts pour s'affranchir d'une telle conception. Comme le spectacle de l'univers suggérait invariablement l'idée d'un changement incessant, on a imaginé que ses états successifs, pour n'être pas identiques, devaient être équivalents et revenir, après avoir parcouru un cycle, à l'état premier. C'est la conception du serpent Ourobore (qui se mord la queue) et de la Grande Année qu'on relève dans beaucoup de cosmogonies et dont les dernières répercussions se retrouvent jusque dans des théories très modernes, chez Rankine, Spencer, Haeckel et M. Arrhenius ^ Mais le principe de Carnot met fin, en réalité, à toute tentative de revenir ainsi à l'identité