‹ De l'explication dans les sciencesChapitre 84 sur 123 · Ib., p · texte numérisé non relu

Ib., p

3. E. BouTï, La théorie cinétique des gaz. Scientia, XIX, 1916, p. 266.

4. Edmond Bauer, Les qacintités élémentaires d'énergie et d'action. Les idées modernes, etc. Paris, 1913, p. 115.

5. H. Poincaré, Les rapports de la matière et de l'éther. Les idées modernes, etc. Paris, 1913, p. 357.

des atomes corpusculaires discrets, mais comme ensuite on les compose de sous-atomes ou d'électrons, ceux-ci étant à leur tour conçus comme des « points singuliers » dans Féthcr, la continuité de cet éther, que la supposition de l'atome avait l'air de rompre, se trouve rétablie ; comme l'a admirablement saisi M. Bergson, le caractère essentiel des explications de la matière par l'éther est de faire évanouir « la discontinuité que notre perception établissait à la surface S>. Il y a donc là deux opérations successives, qui doivent concourir au même but et qui pourtant, forcément, suivent des directions opposées, la première consistant à diversifier les atomes, et la seconde à faire disparaître cette diversité. Et il est évident que la seconde opération sera d'autant plus facile à accomplir que la première aura été poussée moins à fond, en d'autres termes que les atomes et les corpuscules seront d'autant plus facilement résolus dans l'élher indifférencié, qu'on les aura moins différenciés du milieu qui les entoure. A ce point de Yue, le vague qui caractérisait les théories atomiques jusqu'aux découvertes de ces derniers lustres était propice à souhait. Sans doute les savants, en protestant qu'on ne croyait pas à la « réalité moléculaire », obéissaient-ils surtout à l'impulsion positiviste qui leur ordonnait de s'abstenir de toute ontologie ; mais peut-être quelques-uns, parmi ceux-là mêmes qui s'occupaient de ces théories, sentaient-ils vaguement qu'il y avait davantage, à un point de vue général, à ne pas rendre trop consistants les êtres qu'ils créaient, pour que, restés à l'état d'ombres en quelque sorte, ils pussent, par la suite, se dissoudre dans le néant. La détermination des dimensions absolues des molécules met fin à ce clairobscur propice aux méprises. Il définit nettement la situation, en indiquant qu'il y a là un donné précis, un divers qui est définitif. Car nous aurons beau résoudre ensuite la molécule en atomes et ceux-ci en sous-atomes, il n'en restera pas moins établi qu'à une dislance moyenne donnée d'un centre matériel, il y a autre chose, à savoir de l'espace

1, II. Bergson, Matière et Mémoire, 3" éd. Paris, p. 223.

l'irrationnel 217

vide de toute matière (quel que soit le sens qu'on donne à ce mol), après quoi on se heurte à un nouveau centre. En d'autres termes la dissolution ultérieure de la molécule [)Ourra bien expliquer dans une certaine mesure — par la nature des atomes et sous-atomes ou par des propriétés dont on dotera l'éther — les dimensions absolues que les expériences et les calculs actuels nous forcent à attribuer aux molécules, et ces données ne nous apparaîtront donc plus comme ultimes; mais cette explication ne fera pas disparaître la discontinuité moléculaire actuellement établie, elle ne pourra qu'y ajouter des discontinuités nouvelles, à l'intérieur de la molécule elle-même, de même du reste que cette discontinuité moléculaire ne fait pas disparaître celle que les objets visibles établissent dans l'espace, mais s'ajoute à cette dernière. C'est là sans doute un résultat qui aurait pu être prévu, pour le jour où les dimensions moléculaires seraient connues. La science n'a fait que confirmer l'existence d'un irrationnel dont on pouvait déduire l'existence a priori, mais elle en a singulièrement précisé et éclairci la notion.

Remarquons cependant que l'analogie entre les deux irrationnels dont nous venons de traiter en dernier lieu, à savoir ceux que révèlent « l'état initial invraisemblable » de la théorie statistique du principe de Carnot et les dimensions absolues des atomes, tout en étant réelle et profonde, ainsi que le montrent les considérations aprioriques, et notamment le rapprochement avec le raisonnement de Newton, n'en est pas moins tout à fait limitée. Ce qu'il y a d'analogue, c'est uniquement le problème, sous sa forme la plus abstraite : l'existence du divers dans le temps et dans l'espace, et l'instrument à l'aide duquel la science s'est attaquée à sa solution, conçu également sous sa forme la plus générale : le mécanisme. Mais pour ce qui concerne tout le reste, et par exemple pour la voie précise par laquelle la science a procédé et pour l'envergure du résultat obtenu, il n'y a nulle ressemblance. A ce dernier point de vue notamment, celui de la nature du résultat, on observe facilement que l'image statistique embrasse réellement le

218 LA MARCHE DE l'eXPLICATION

champ entier de ce vaste concept du changement dans le temps; du moins semble-t-elle l'embrasser, c'est-à-dire que nous pouvons à la rigueur nous figurer que tout ce qui rentre dans cet ordre d'idées doit pouvoir se ramener à des déplacements conformes aux lois de la probabilité — alors que les dimensions absolues des molécules n'éclaircissent et ne précisent qu'un côté déterminé du problème de la diversité dans l'espace. Il faut remarquer, à ce sujet que les travaux où il s'agit de déterminer le nombre d'Avogadro, ont trait aux molécules et non aux atomes. Dans d'autres recherches, c'est réellement l'atome qui est en cause; mais c'est l'atome tel que le conçoit la chimie, c'est-à-dire l'atome qualitatif. Enfin des théories comme celles de sir J. Thomson, de M. Rutherford ou de Moseley, tendent réellement à ramener la diversité de l'atome chimique à l'uniformité des deux électricités. Mais quelle que soit l'importance de ces conceptions, il est certain que l'explication des propriétés, en nombre presque infini, dont nous sommes obligés de doter l'atome chimique, s'y trouve à peine ébauchée. Étant donnée la manière purement empirique, par simple tâtonnement, dont la science est obligée de procéder dans cette voie, il est, bien entendu, tout à fait impossible de prévoir dans quelle mesure ce futur efl'ort de la théorie explicative pourra aboutir et quels seront les obstacles, les irrationnels, auxquels il se heurtera. Tout au plus serait-il peut-être permis de conjecturer qu'il y aura, très probablement, lieu d'admettre des irrationnels nouveaux. Ce qui conduit à envisager cette éventualité, c'est le fait que la chimie, en dépit des efforts qui ont été tentés, de tout temps peut-on dire, ou du moins depuis que la chimie existe en tant que science, pour la fondre dans la physique, présente cependant incontestablement toutes les caractéristiques d'une science particulière. Sans doute les efforts dont nous venons de parler sont-ils devenus particulièrement vigoureux dans les tout derniers temps et ont-ils abouti à de beaux résultats dans tel ou tel chapitre particulier. Toute une science s'est créée, enregistrant des constatations et

l' IRRATIONNEL 210

des résulials du plus haut intérêt et dont le nom de chimie physique dit assez les visées ; alors que, d'autre part, le terme de physico-chimie, que l'on rencontre de plus en plus fréquemment et qui désigne l'ensemble des deux sciences, pourrait sembler impliquer que la fusion se trouve déjà accomplie.il suffit cependant de considérer les choses d'un peu plus près pour constater qu'il y a là sans doute un programme, mais non pas un résultat, et qu'en réalité la spécificité des phénomènes chimiques reste entière. Or, cette spécificité pourrait bien cacher un ou plusieurs irrationnels particuliers. Sans doute, il n'est nullement impossible que cet irrationnel ou ces irrationnels se rattachent à un ou plusieurs autres dont le progrès des investigations nous forcera à admettre l'existence dans tel ou tel chapitre de la physique. Ainsi, M. Planck est porté à admettre que la séparation entre les phénomènes qui évoluent d'une manière continue (conformément aux lois de la dynamique classique) et ceux qui se produisent par quanta d'action se trouve là où se différencient les phénomènes physiques et chimiques. Ces quanta — qui constitueraient indubitablement un irrationnel nouveau — serviraient dès lors à expliquer les phénomènes spécifiques de la chimie. « Des molécules entières, des atomes, et peut-être aussi des électrons libres se mouvraient d'après les lois de la dynamique classique, des atomes ou des électrons soumis au lien moléculaire obéiraient aux lois de la théorie des quanta. Les forces physiques, gravitation, attraction ou répulsion électriqpies ou magnétiques, cohésion, s'exerceraient de manière continue; les forces chimiques, au contraire, par quanta. » Cela se peut évidemment, et l'on trouverait, du reste, difficilement, en cette matière, un avis plus autorisé que celui de l'auteur de la théorie des quanta lui-même. Il convient cependant de se rappeler que cette hypothèse a surgi à propos non pas de phénomènes chimiques, mais de ceux du rayonnement noir. M. Planck, il est vrai, cherche à établir un lien entre les conceptions des deux ordres, en faisant valoir que la loi de l'action par quanta serait connexe de celle en vertu de laquelle « les masses ne peuvent

agir, en chimie, qu'en proportions nettement définies et variables de manière discontinue », alors qu'en physique elles agissent en quantités quelconcpies ^ Il se peut, en effet, qu'il y ait là une analogie profonde et que la seconde de ces discontinuités puisse se déduire de la première. Mais ce n'est là, pour le moment, qu'une possibilité pure et simple, car la déduction ne semble pas avoir été tentée jusqu'à présent et, à première vue, le lien entre cette hypothèse et celles à l'aide desquelles on a, de nos jours, tenté d'expliquer la notion de valence (comme l'ont fait par exemple M. Abegg ou M. Werner) ou de fournir une image de la constitution de l'atome chimique (comme l'a entrepris Sir J. Thomson) ne semble pas très apparent *. Mais, encore un coup, l'avis de M. Planck est d'un grand poids et l'on ne peut donc, de ce côté, qu'attendre l'avenir.

D'ailleurs, même dans le cas où, conformément à l'espoir de M. Planck, cet irrationnel apparaîtrait comme commandé, en définitive, par la distinclion entre les phénomènes physiques et chimiques, c'est-à-dire comme une anomalie dont l'apparition, à cet endroit précis de la science, aurait pu, dans une certaine mesure, être prévue, il n'en resterait pas moins acquis que la notion a surgi à propos des phénomènes du rayonnement noir, où rien, semble-t-il, ne faisait supposer l'existence d'une telle anomalie, c'est-à-dire qu'elle s'est présentée en réalité inopinément. C'est ce qu'a constaté M. Brillouin, en résumant les résultats des discussions de Bruxelles en une sorte de formule minimum « qui devait paraître bien timide aux plus jeunes » d'entre les assistants. « Il semble désormais bien certain, a dit l'éminent physicien, qu'on devra intro-

1. M. Planck. La loi du rayonnement noir, etc. (La théorie du rayonnement et les quanta, Paris, 1912, p. 113).

2. M. Victor Hbnri, dans ses recherches sur les spectres d'absorption, à l'aide desquelles il a réussi à pénétrer si profondément dans le domaine de la constitution intime de la molécule chimique, aboutit à cette conclusion que la « théorie des quanta ne peut pas servir de guide pour l'étude des actions chimiques des radiations » et que par conséquent « il y a lieu d'introduire d'autres considérations théoriques sur la constitution des molécules et sur l'énergie intramoléculaire». (Etudes de photochimie, Paris 1919, p. 215)^

l'irrationnel 221

(luire dans nos concoplions pliysicpies et chimiques une discontinu i lé, un élément variant par sauts, dont nous n'avions aucune idée il y a quelques années. » En effet, ce côté inattendu du nouvel irrationnel s'est manifesté, au cours des discussions de Bruxelles, avec une grande vigueur, et l'on reconnaît facilement que l'embarras des savants qui y ont participé était dû surtout au sentiment que l'œuvre de l'explication scientifique s'était heurtée là à un nouvel obstacle (si ce n'est à plusieurs) dont on ne peut même, à l'heure actuelle, circonscrire le domaine.

C'est là une constatation fort importante, car elle prouve que l'irrationnel est essentiellement imprévisible, qu'il, peut surgir inopinément n'importe oi\, même dans les phénomènes que l'on croyait connaître le mieux et dont la théorie a pu paraître à peu près achevée, définitive. Ainsi les mouvements des corps stellaires appartenant à notre système planétaire ont paru pendant longtemps, en vertu de la découverte de Newton, former une région privilégiée de la science, région où l'explication était complète. Il y avait, à vrai dire, des anomalies dont on ne pouvait rendre compte très exactement, telle que celle du mouvement de Mercure. Mais on espérait que des découvertes futures — et notamment celle d'une planète intra-mercurielle, que Le Verrier a cherchée — permettraient de se débarrasser de ces irrégularités, sans qu'il fût nécessaire de modifier les bases de la théorie. Or, ces recherches, on le sait, n'ont pas abouti. Par contre, la nouvelle théorie d'Einstein permet, dit-on, de rendre compte complètement de l'anomalie en question. Si les vues de ce physicien sont acceptées généralement par les astronomes, il en résultera un bouleversement profond de la théorie newtonienne, puisque la conception même de l'espace, qui en constitue le fondement essentiel, se trouvera entièrement modifiée. Et qui peut dire si des observations futures, faites à l'aide d'instruments dont la précision aura été immensément accrue, ou même à l'aide de procédés de recherche dont nous n'avons aucune idée à l'heure actuelle, ne .viendront pas plus tard encore ruiner tout l'édifice? Il suffit de se rap-

peler combien surprenante a été la découverte de la possibilité de recherches sur la composition chimique des astres (possibilité qu'Auguste Comte s'était donné la peine de nier expressément peu de temps auparavant) pour nous rendre très circonspects à cet égard.

De même, il est important de constater que là où nous pouvons à la rigueur soupçonner l'existence d'un irrationnel, nous sommes entièrement incapables de prévoir la forme qu'il assumera. Songeons à la diversité dans le temps et dans l'espace. Il n'est pas douteux qu'il y a là deux conceptions très connexes et Newton a pu deviner que cette double diversité cachait des irrationnels. Mais même le génie d'un Newton eût été insuffisant, à moins de suivre précisément la voie qu'ont tracée Garnot, Maxwell et Boltzmann, pour deviner que l'on rationaliserait le changement à l'aide de la statistique et qu'alors l'état improbable du début ressortirait comme l'élément irréductible.

C'est ce qui fait que, par exemple, la science, comme nous l'avons constaté (p. 211), ne nous apprend rien au sujet de l'irrationnel chimique (ou des irrationnels chimiques, car il pourrait fort bien y en avoir plusieurs). Sans doute son existence est-elle fort probable, mais elle n'est nullement certaine. En effet, on eût pu, il y a moins d'un siècle, formuler une supposition analogue en ce qui concerne les phénomènes lumineux, qui ne paraissaient avoir alors de commun avec les phénomènes électriques que le fait de pouvoir être traités par la théorie des forces centrales. Bien plus tard encore, il a fallu le génie d'un Maxwell pour deviner que l'apparente dissemblance cachait une identité qui ne se heurtait à aucun irrationnel.

A plus forte raison est-il impossible dédire qpielle sera la forme que prendra l'irrationnel chimique le jour où la science en précisera l'expression. Toutes les propriétés des composés pourront-elles être réduites à celles des éléments, c'est-à-dire réussira-t-on à établir pour les éléments une conception telle que, par elle et par la position des particules élémentaires dans l'espace, toutes les réactions chimiques ainsi que tous les phénomènes p'hysiqucs que

l/lllIlATlONNEL 223

pi'éscnlcnt les corps en question seront expliqués? Nous l'ignorons, et tout ce que l'on en peut dire, c'est que l'on ne saurait affirmer à l'heure actuelle qu'il y ait là quelque chose d'inaccessible à notre raison ; on peut fort bien admettre au contraire que, surtout en dotant les particules élémentaires de propriétés plus ou moins complexes, on pourra parvenir à concevoir tout le reste comme rationnel.

Dès lors tout l'irrationnel se trouvera pour ainsi dire concentré dans les éléments. Ce serait là une situation tout à fait logique, car le véritable élément, ce qui doit rester indécomposable, indestructible, incréable, est par définition même un irrationnel, quelque chose que la raison est condamnée à accepter comme un donné destiné à lui résister éternellement. En ce sens Schelling a raison de dire que les « éléments chimiques ne sont rien autre qu'autant d'asiles de notre ignorance '■ » ; mais bien avant lui et à une époque où la réforme lavoisienne était encore dans les limbes, Bailly écrivait que « les éléments du monde sont les derniers retranchements de la nature ^ ».

Evidemm3nt, si nous supposons que la physico-chimie parviendra réellement à exécuter son programme, il faudra que ces retranchements soient forcés, c'est-à-dire que les éléments chimiques soient reconnus comme n'étant pas des éléments véritables. Les discontinuités qui ont servi de base au concept des quanta suffiront-elles à la tâche (ce qui, on l'a vu, ne paraît pas très probable) ou (ce qui est plus admissible) joueront-elles au moins un certain rôle dans ce procsssus de rationalisation? Pourra- t-on, en général, se contenter dans cet ordre d'idées du concept du discontinu en tant que forme de l'élément irrationnel, ou faudra-t-il avoir recours à des concepts d'un ordre dont nous n'avons même aucune idée à l'heure actuelle? Il semble bien qu'on ne puisse rien affirmer à ce sujet, ou plutôt on ne psut formuler qu'une prévision tout à fait

1, Schelling, Ideen zu einer Philosophie der Natur, Werke, vol. II, p. 27, cf. ib., p. 297.

2. Bailly, Histoire de l'astronomie ancienne, 2" éd., Paris, 1781, p. XI.

générale et d'ailleurs, en quelque sorle, négative. On peut en effet considérer qu'il est au plus haut degré improbable que toutes les propriétés que nous prêtons à l'heure actuelle aux éléments soient reconnues comme irréductibles, comme ultimes : les spéculations sur les rapports des éléments entre eux s'y opposent. On estimera la part de l'hypothèse pure dans ces spéculations aussi grande que l'on voudra, que l'on ne pourra cependant pas nier que le système périodique de Mendeléef, confirmé et précisé par les récentes et admirables découvertes de Moseley S établit des liens entre un grand nombre de propriétés des éléments chimiques, et la théorie de Sir Joseph Thomson nous montre que ces rapports sont parfaitement susceptibles d'être expliqués par des suppositions sur la nature de l'atome, c'est-à-dire à l'aide du groupement dans l'espace *. Ainsi, le fait même que l'on reconnaît l'existence probable (ou même certaine) de l'irrationnel dans une certaine classe de phénomènes ne signifie nullement que la science théorique doive cesser son travail d'explication et de rationalisation à leur égard, C'est là une proposition que démontre l'histoire de tous les irrationnels découverts successivement. Pour ne citer que cet exemple, il est clair qu'en ce qui concerne le changement dans le temps (si l'on entend faire abstraction de la déduction de Newton), le fait que les phénomènes caloriques ne sont pas conformes à l'exigence de notre raison, qui demande la conservation, a été parfaitement établi par Garnot, alors que, bien plus tard, Maxwell et Boltzmann ont cependant réussi à faire pénétrer dans ce domaine la théorie cinétique et donc à le rationaliser partiellement en donnant, par là même, à l'irrationnel une forme défmitive. Mais au fond, nous l'avons

1. Moseley, en étudiant les spectres de rayons X des éléments, est parvenu à établir que la racine carrée de 'a fréquence d'une ligne donnée du spectre est une fonction linéaire du nombre atomique. La conception de Mendéléef se trouve ainsi pourvue d'une base numérique précise, alors qu'en même temps les anomalies que présentait le système sont expliquées. On trouvera un bref résumé de ces travaux dans F. Soddy, Le radium, Paris 1919, Appendice de A. Lepape, pp. 376 et suiv. — Quelle tristesse de penser que Moseley a été tué aux Dardanelles, à 28 ans !

2. Nous revenons un peu plus longuement sur cette théorie chap. VIII, p. 305.

l'iiiuationnel 2io

dit (p. 197), l'existence môme de la science Ihéorique tout entière suffit déjà à démontrer qu'il en est ainsi. En effet, qu'il y ait de l'irralionnel dans la nature, qu'elle ne soit pas entièrement explicable, c'est ce que l'homme, en dépit de sa tendance invincible à croire à la rationalité, a évidemment senti de très bonne heure ; nous avons vu au chapitre V (p. 116) que les spéculations les plus audacieuses de la philosophie ionienne impliquaient sans doute, à cet égard, certaines réserves mentales. En tout cas, les formules d'Heraclite sur le changement universel expriment ce sentiment avec assez de netteté et ceux qui, de tout temps, ont interrogé la nature à l'aide d'expériences affirmaient par là implicitement qu'ils renonçaient à la déduire. L'humanité n'a cependant cessé de chercher à expliquer la nature et, qui plus est, ces efforts ont été en grande partie couronnés de succès. Notre proposition constitue donc véritablement un truisme. On verra cependant un peu plus loin comment la méconnaissance de cette vérité évidente a pu créer des malentendus (cf. pp. 236 et suiv.). Ainsi nous ne pouvons formuler, dans cet ordre d'idées, que des énoncés négatifs ou tout à fait imprécis. Nous savons où la rationalisation complète est impossible, c'està-dire où l'accord entre notre raison et la réalité extérieure cesse : ce sont là les irrationnels déjà découverts. Mais nous ne savons pas — et ne saurons jamais — où il existe, puisque nous ne pourrons jamais affirmer qu'il n'y aura plus de nouveaux irrationnels à ajouter aux anciens. C'est ce qui fait que nous ne pourrons jamais déduire réellement la nature, même en tenant compte de tous les éléments donnés et irréductibles, de tous les irrationnels que nous connaîtrons à un moment précis ; toujours nous aurons besoin de nouvelles expériences et toujours cellesci nous poseront de nouveaux problèmes, feront éclater, selon le mot de Duliem, de nouvelles contradictions entre nos théories et nos observations.

Page 1