CHAPITRE Vil
Cependant, même en tenant compte de ce très important redressement, l'image de la science à laquelle nous sommes parvenus ne laisse pas de nous étonner. Là où elle nous paraît sans doute le plus choqpiante, c'est quand nous pensons aux sciences biologiques. Ces êtres si infiniment particuliers, si changeants et si persistants à la fois, si distincts de ce qui les entoure, enfin tout cet ensemble prodigieux qu'on appelle la vie, la science aurait-elle vraiment la prétention de l'approcher, de l'attaquer par ces mêmes méthodes de résolution et d'assimilation spatiale ?
Rappelons-nous cependant la remarque si juste et si importante de M. Bonasse, selon laquelle « toutes les sciences de la nature » s'efforcent de ressembler à la physique (p. 126). Il ne se peut donc pas que les visées des sciences biologiques diffèrent fondamentalement de celles des sciences physiques.
Il convient, néanmoins, de reconnaître qpie l'image que les premières nous offrent à l'heure actuelle est très différente du modèle que présente la physico-chimie. Ce qui frappe notammant, à ce point de vue, c'est la place considérable qu'occupent, dans toutes les sciences de l'être vivant, les considérations finalistes.
Nous avons déjà touché à cette question dans notre chapitre II. Nous avons reconnu que le concept de fin avait, en effet, une certaine force explicative et que son intervention dans la science était motivée par la résistance qu'oppose l'esprit humain à la conception du phénomène purement légal, entièrement dépourvu d'explication : c'est
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ce qui fait cjuo, dans le cas où loule déduction causale semble faire défaut, l'explication (inalisleparaîl susceptible de combler ce vide dans une certaine mesure. Et comme, de toute évidence, les sciences de l'être organisé se trouvent encore à l'heure actuelle dans un stade de développement très peu avancé et que les cas de véritable réduction de processus biologiques à des processus purement physiques, voire même les amorces dt3 ces réductions, y sont très rares ', la prévalence quantitative (si l'on nous permet ce terme) des considérations finalistes ne doit pas étonner. Elles y pullulent en effet à tel point, qu'encore à l'heure actuelle il arrive que des savants, parfois fort autorisés, les relient en corps de doctrine cohérents embrassant toute une classe de phénomènes, voire même ayant la prétention d'embrasser, au moins par tel ou tel côté, la totalité des phénomènes de la matière organisée. Ce sont alors ce qu'on appelle des théories vitalistes, cette désignation voulant dire que, pour tous les phénomènes se trouvant à l'intérieur de la limite que la théorie prétend tracer, tout se passe selon des règles particulières, entièrement distinctes de celles valables pour la matière manimée dont s'occupent les sciences physiques, — que les processus vitaux, ainsi que l'exprime un des protagonistes de cette doctrine, M. Driesch, sont « autonomes ^ ».
Il est impossible, comme on le fait quelquefois, de traiter ces conceptions comme appartenant entièrement au passé. Au contraire, dans les tout derniers temps elles ont eu l'air de reprendre une vigueur notable et une certaine faveur auprès des biologistes, notamment en Allemagne, par suite des travaux de M. Driesch et d'autres encore.
On pourrait même, d'un coup d'œil superficiel sur l'his-
1. M. Jacques Duglaux a mis en tête de son beau livre sur la Chimie de la matière vivante (3"" éd., Paris, 1910) cette franche déclaration :« La seule manière vraiment scientifique de traiter la chimie de la matière vivante consisterait à écrire au-dessous du titre on ne sait rien et à renvoyer la suite à une seconde édition qui pourrait paraître dans vingt ou cinquante ans. »
2. Hans Driesch, Natnrhegriffe and Nalururteile, Leipzig, Ï904, pp. 112 ■et suiv. Cf. Id,, T/te Science and Philosophy of the Organism, Aberdeen, 1908, p. 143.
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toire des sciences biologiques, tirer cette conclusion qu'il s'agit, en l'espèce, non pas d'un progrès de la science dans une direction déterminée, mais d'une lutte entre deux principes équivalents et qui alternent dans leur domination. Les théories mécanistes des phénomènes vitaux sont, en effet, fort anciennes ; elles pullulent chez les anciens a*omistes et aussi chez les savants de la Renaissance ; elles paraijàsent triompher dans la philosophie matérialiste du xviii'' siècle. Et cependant le vitalisme subsiste et semble même, nous venons de le constater, refleurir à nouveau. Par le fait, dans l'histohe de la biologie, des mouvements d'opinion vigoureux dans l'une des deux directions semblent fréquemment avoir provoqué des réactions tout aussi violentes. Ainsi le mécanisme outrancier de Bœrhaave et de Lémery a été suivi par le vitalisme tout aussi extrême de Stahl. Faut-U donc en conclure qu'il n'y a là qu'un simple va-et-vient ? Il suftit au contraire d'examiner les choses d'un peu plus près pour reconnaître qu'il n'en est pas ainsi, qu'en réalité le tinalisme, le vitalisme, a constamment reculé, et que ce recul est une conséquence directe et inéluctable du progrès des sciences physiques. C'est ce que reconnaît ouvertement un des champions les plus déterminés de la cause vitaliste, M. Radl, dans une œuvre abondant en bizarreries et en contradictions, mais recelant aussi, à côté d'une érudition copieuse, quoique parfois peu sûre, quelques vues non dénuées d'originalité'. M. Radl, d'un bout à l'autre de son livre, ne cesse de déplorer ce qu'il appelle « la décadence de la biologie », décadence qui, d'après lui, aurait commencé à la Renaissance ou, du moins, immédiatement après Paracelse (qu'il considère comme le champion du « vitalisme absolu ») et se continuerait jusqu'à nos jours ^ C'est là une conception qui. tout d'abord, ne laisse pas d'étonner, d'autant plus que l'on chercherait vainement chez Fauteur l'indication des hautes conquêtes de la science biologique des époques
1. D' Em. Radl, Geschichte der biologlschen Theorieen in der Neazeit, l"vol., 2» éd., Leipzig, 1913, p. 83.