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Montaigne, Essais, Paris, Flammarion, vol. III, p

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ceux que présente la matière non organisée sera parfaite, d'autres, nettement précisés, délimités, où l'on aura reconnu une discontinuité essentielle à cet égard, où il sera démontré que la particule vivante se comporte tout différemment d'une particule morte. La propriété particulière de la matière qui se manifestera à cette occasion apparaîtra donc comme quelque chose d'irrationnel.

Considérée à ce point de vue, la thèse vitaliste revient à affirmer qu'il est d'ores et déjà loisible d'indiquer les limites du possible dans ce domaine : l'explication physico-chimique ne pourra procéder que jusque-là, tout ce qni est situé au delà demeurera à tout jamais irrationnel. L'antivitaliste au contraire suppose que, selon la formule de Claude Bernard, « les propriétés vitales ne sont autre chose que des complexes de propriétés physiques S> et que, par conséquent, les propriétés que nous considérons actuellement comme caractérisant la matière vivante seront reconnues un jour comme conditionnées uniquement par une certaine complexité de la structure de cette matière. C'est ce qui fait qu'il aune tendance, s'il lui semble malaisé de réduire une propriété des corps organisés à des propriétés physico-chimiques connues, à supposer qu'il y a là une propriété, restée sans doute ignorée jusqu'à ce jour, mais qui néanmoins appartient à la matière en général, et non pas uniquement à la matière vivante. Ainsi M. Bosc, parlant de l'entéléchie de M. Driesch, dont l'existence est cependant encore assez douteuse (pour ne pas dire plus), croit pouvoir inférer qu'il y a là « un principe applicable à tous les corps * ». On aura donc reconnu qu'il suffit de grouper d'une certaine manière un nombre donné (des milliers ou des millions, si l'on veut) de molécules des corps que nous appelons albumines, pour que les phénomènes \?itaux se manifestent, et l'on saura même réaliser des groupements de ce genre. On aura ainsi obtenu ce

1. Claude Bernard, Leçons sur les phénomènes de la vie commune aux animaux et aux végétaux, Paris, 1878, p. 477 (cf. ib., pp. 32-33).

2. F. Bosc, De l'inutilité du vitalisme, Revue philosophique, vol. 76» p. 375.

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qu'on a appelé la « génération arlilicielle » ou la « création de la vie ».

Au point de vue de la rationalité, qui nous occupe en ce moment, deux éventualités seront alors possibles.

La première, c'est que ces propriétés des groupements (bien entendu certaines seulement d'entre ces propriétés, d'autres, en grande majorité, étant toujours supposées entièrement réduites, expliquées) apparaissent comme sans lien logique possible aussi bien avec les propriétés des parties élémentaires qu'avec celles qu'on peut attribuer à la « vertu du groupement » elle-même. On aura ainsi un donné, un irrationnel (déterminé, cela va sans dire) se manifestant lors du fait d'un certain groupement de particules élémentaires.

Ou bien (c'est la seconde éventualité) on attribuera aux parties élémentaires de la matière inorganique elle-même certaines propriétés qui, demeurant inopérantes ou ne se faisant sentir que très faiblement tant que les groupements sont peu complexes (il faut supposer, sans doute, qu'on aura découvert des phénomènes qui favoriseront des suppositions de ce genre), se manifestent avec vigueur dès que la complexité du groupement devient suffisante et qui à ce moment parviennent à conditionner ces ensembles de phénomènes de l'hérédité, de l'assimilation, etc. dont nous avons parlé. C'est là une conception que l'on voit, semblet-il, poindre déjà avec une suffisante clarté dans certains travaux contemporains, tels que ceux de M. Jagadis Chunder Bose. Mais alors ces propriétés des particules élémentaires apparaîtront certainement elles-mêmes comme données, comme occultes, comme inexplicables. Ce seront donc encore, tout comme la diversité dans le temps et dans l'espace, des irrationnels.

Ces deux suppositions sont tout à fait analogues à celles f que nous avions formulées au chapitre précédent, concernant l'irrationnel chimique, quand nous nous demandions si tout l'irrationnel pourrait être logé exclusivement dans les propriétés des particules élémentaires ; c'est qu'il s'agit, dans les deux cas, d'une seule et même question

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OU, du moins, des mêmes catégories de notre entendement.

L'analogie qu'offre le rôle futur de l'explication dans les deux domaines peut nous aider à mieux comprendre le vrai sens de la thèse vi'^aliste. En effet, ce à quoi les partisans de cette doctrine s'appliquent surtout, c'est à démontrer que telle ou telle classe de phénomènes que présente la matière organisée, comme, par exemple, une des séries que nous avons citées p. 233, apparaît comme n'étant pas susceptible d'être expliquée par ce que nous connaissons de la manière de se comporter des corps inorganisés. On peut juger ces démonstrations plus ou moins convaincantes, en tant qu'il s'agit de la spécificité de ces phénomènes. Mais ce qu'il y a d'essentiel, c'est qu'elles sont proprement inopérantes en ce qui concerne le but véritable qu'elles visent et qui consiste, nous venons de le dire, à établir une digue contre toute tentative d'explication physico-chimique future, à interdire complètement aux théories de la matière inorganisée l'accès du domaine qu'on délimite. Car, dans le domaine chimique, cela équivaudrait à déclarer que, parce qu'il ne nous semble pas à l'heure actuelle que tout ce qui caractérise les atomes élémentaires puisse être réduit, par une théorie mécanique ou même électrique, à un groupement de sousatomes d'une espèce unique ou, peut-être, de deux espèces {telles que les particules électriques positives et négatives), toute recherche concernant une théorie de ce genre ou même tendant seulement à établir des rapports entre les propriétés des éléments (comme le fait le système de Mendeléef) doive être proscrite. Il est clair, au contraire, que ce serait là une conclusion entièrement injustifiée. En déclarant que la spécificité des éléments chimicpies ne pourra jamais être complètement expliquée par la « vertu du groupement » on affirme simplement qu'il doit y avoir, dans ce domaine, de l'irrationnel; mais on ne prétend nullement, on ne saurait prétendre que tout ce qui concerne ce domaine le soit, que la rationalisation ne puisse y jouer aucun rôle. De même, s'il apparaît fort probable

que les phénomènes de l'instinct ou de l'hérédité consli^ tuent réellement des classes à part, ont une spécificité qui ne pourra jamais être complètement réduite, il ne s'en suit point qu'ils ne puissent être réduits en partie, expliqués partiellement par des phénomènes tels que ceux qui caractérisent la matière non organisée. Il est certain que la science a, dans cet ordre d'idées, découvert depuis quelques lustres des analogies fort curieuses.

Nous avons mentionné plus haut les travaux de M. Jagadis Chunder Bose, qui sont d'autant plus remarquables qu'ils ont trait à l'essence même des substances. Etudiant, en effet, les phénomènes moléculaires produits par l'action de l'électricité sur la matière inorganique et sur la matière vivante, ce savant a constaté que les réactions qu'on croyait caractéristiques pour celle-ci peuvent être reproduites chez celle-là, de sorte qu'il est impossible de tracer une limite entre le phénomène qu'on considérait d'un commun accord comme physiologique et le phénomène simplement physique ^

Mais on pourrait, ici, multiplier les exemples. Ainsi les travaux sur la chimie dé's colloïdes ont fait découvrir que l'action des anesthésiques, qui certainement apparaissait jusqu'ici comme physiologique, pourrait fort bien s'expliquer sans qu'il fût le moins du monde nécessaire d'invofpier le con^^ept de vie : tous les anesthésiques ont la propriété commune d'être solubles dans la graisse et il semble qu'ils agissent uniquement en modifiant les propriétés des lipoïdes; c'est ce qui explique une constatation qui avait toujours troublé les physiologistes, à savoir le fait que des corps chimiquement inactifs peuvent être des anesthésiques puissants *. De même l'action de puissants poisons, tels que le cyanure de potassium, ne paraît avoir rien qui se rapporte à la spécificité des corps organisés, car le cya-

1. Jagadis Chunder Bose, De la généralité des phénomènes moléculaires, etc. Congrès international de physique, Paris, 1900, vol. 111, pp. 584 et suiv.

2. J. LoEB, La dynamique des phénomènes de la vie, tr. A. Daudin et •G. ScH.EFFER. Paris, 1908, p. 85.

nure de potassium se montre « toxique » à l'égard d'une catalyse de l'eau oxygénée ^

Une autre catégorie de phénomènes, que l'on jugerait d'autant mieux devoir être limités aux organismes qu'ils semblent mettre en jeu leur activité psychique, trouve pourtant également son analogue dans les corps bruts. Ce sont les phénomènes de la mémoire, et ce qui leur ressemble, dans les corps bruts, a été appelé hystérésis. Ce sont des faits dont l'explication, la théorie, tourmente beaucoup les physiciens, précisément parce qu'ils apparaissent si anormaux, au point de vue de la conception que nous avons accoutumé de nous faire des corps bruts; mais en tant que faits, ils sont indubitables, et le physicien, en étudiant par exemple l'élasticité des métaux, s'y heurte à chaque instant ^ A l'heure actuelle, dans certaines conditions, un corps brut est censé véritablement avoir un passé, tout comme un corps vivant ; Boltzmann a pu dire que le fil métallique « se souvient » \

Le tropisme, l'action directrice que certains agents physiques et, en premier lieu, la lumière, exercent sur les organismes, présente, dans son fonctionnement, beaucoup d'analogie avec l'instinct et l'on peut, sans trop de contrainte, concevoir un certain nombre d'instincts comme des combinaisons de tropismes. Or, le tropisme paraît certainement susceptible d'explications physico-chimiques *.

La constatation fondamentale et, en apparence, presque contradictoire, de la biologie cellulaire, à savoir que le contenu des cellules apparaît à la fois comme é*ant dans

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