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fons, même conservés assez longtemps. M. Nageotte prend résolument le contre-pied de cette règle. Il tue les tissus avant de les greffer, en les plongeant, pendant des périodes prolongées, dans des solutions concentrées de formol à 10 " 0^ dans de l'alcool à 90° ou même dans une solution de sublimé. Or, les greffes faites à l'aide de ces tissus réussissent parfaitement, elles réussissent même, en général, mieux que les greffes vivantes, le nouvel organisme réagit moins, se montre plus tolérant à leur égard qu'à l'égard de greffons vivants. On ne saurait d'ailleurs douter que ces tissus morts, qui gardent parfaitement leur organisation après la greffe, redeviennent vivants; ils sont, en effet, capatles de s'hypertrophier dans certains cas, c'est-à-dire de créer du tissu nouveau, ce qui est bien certainement un privilège de la vie. * Le célèbre biologiste s'est appliqué à montrer de plus près en quoi consiste le mécanisme de cette mort et de cette reviviscence. Le tissu dont il s'agit, et qui est du tissu conjonctif, est « habité » par un certain nombre de cellules dont il constitue d'ailleurs, en quelque sorte, l'excrétion. Ce sont ces cellules seules qui, en lui, sont véritablement vivantes, et c'est parce qu'elles ont du mal à s'adapter à l'organisme nouveau que se produisent les réactions que l'on constate en cas de greffons vivants. Celles-ci sont bien moindres pour les greffes mortes, parce qu'il est plus facile à l'organisme de se débarrasser des « cadavres » de cellules mortes. L'assimilation, dans ce cas, se produit par l'immigration de cellules du nouvel organisme. Seulement, pour les greffons morts, cette phase nous paraît correspondre à une véritable reviviscence. C'en est en effet une, dans un certain sens, à condition que l'on veuille bien se pénétrer de cette notion que tous les phénomènes vitaux ne sont pas le fait du tissu conjonctif lui-même, mais uniquement celui des cellules. Quant au tissu conjonctif, la « substance fondamentale » (qui en est le premier état), nous dit ce bio-
1. Cf. sur cette hypertrophie, J. Nageotte, Reviviscence de greffes,, etc. Bull. Soc. biol,, 24 nov. 1918, p. 892.
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logistc, est tout simplement « un coagulum des albumines contenues dans le milieu intérieur. Elle n'est pas plus vivante que le corail des polypiers ' ».
C'est là une constatation que les faits, pour ainsi dire, imposent directement. Mais dans un travail à portée plus générale, publié plus tard, M. Nageotte formule des suppositions allant bien plus loin encore et qui, il faut le reconnaître, à la lumière des résultats acquis, paraissent fort plausibles. Elles ont trait notamment à ce qui se passe à l'intérieur des cellules. On sait que celles-ci contiennent un certain nombre de granules (ou mitochondries) et de la substance intergranulaire. Or, c'est dans ces granules seuls que se réfugierait « l'essence de la vie », alors que la substance intergranulaire serait tout à fait dans le même cas que la substance intercellulaire '\ On voit à combien peu de chose se réduit, pour ce biologiste, ce qui est véritablement vivant dans un organisme que nous croyions être tel en sa totalité.
En résumant ce que nous venons d'exposer, nous dirons que les phénomènes que mettent en jeu les démonstrations vitalistes semblent trop complexes, que leur analyse ne paraît pas avoir été assez poussée par la science pour que l'on puisse dores et déjà formuler des énoncés d'un « dogmatisme négatif » aussi prononcé. Etant donné la vigueur avec laquelle notre entendement poursuit cette tâche éternelle de la rationalisation, il faut certainement, pour qu'il consente à s'arrêter devant une barrière, que celle-ci soit pour ainsi dire d'une pièce, ne présente aucune apparence de lacune. Pour les phénomènes vitaux, si l'on cherche à se représenter ce que pourrait être une démonstration parfaite de ce genre, on arrive à peu près à l'image suivante : on verrait des particules organisées se comporter autrement que des particules non-organisées, c'est-à-dire non pas sans doute se mettre en
1. Id., Les substances conjonctives, etc., Comptes Rendus de la Société de biologie, 21 oct. 1916, p. 1 du tirage à part.
2. Id., La matière organisée et la vie, Scientia, déc. 1918, pp. 9 à 11 du tirage à part.
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mouvement, alors que les autres resteraient en repos ou vice versa (ce serait, selon ros conceptions actuelles, créer de l'énergie et nous sommes convaincus que celle-ci se conserve aussi bien dans les organismes qu'ailleurs) mais par exemple suspendre ou retarder un mouvement (ce qui est. le genre d'action que M. Driesch attribue à son « entéléchie » ') ou suivre un mouvement ordonné, alors que celui des particules non-organisées, dans une situation analogue, serait non-ordonné, obéirait simplement aux lois du hasard (ce qui serait un genre d'action comme Maxwell l'imaginait pour son « démon » et qui serait d'ailleurs conforme à cette formule bien connue de Claude Bernard, selon laquelle la vie dirigerait les forces qu'elle ne crée pas *).
11 ne paraît point douteux qu'une telle démonstration forcerait notre conviction et il n'est pas difficile d'en reconnaître la raison. C'est qu'il s'agirait d'un phénomène moléculaire et donc, par supposition, simple. Les phénomènes molaires apparaissent, au contraire, comme nécessairement complexes, comme la résultante d'un grand nombre de mouvements moléculaires, dont quelques-uns au moins pourront s'accomplir selon les règles de la physico-chimie. Affirmer qu'il n'en est pas ainsi, que nous ne pourrons jamais concevoir l'ensemble que l'on déclare vital comme décomposé ou que, dans le cas contraire, toutes les parties le composant devront nous apparaître comme soustraites aux règles de la nature non-organisée, est évidemment très hasardeux. Ce l'est d'autant plus que, comme on s'en rend compte aisément, une telle affirmation implique une thèse concernant le fonctionnement de notre entendement : on affirme savoir ce que ce dernier agrée, c'est-àdire jusqu'où vont les limites du concevable. Or, une telle connaissance peut sans doute être atteinte en ce qui concerne les fondements les plus généraux, et nos travaux ont précisément pour but d'y parvenir ; nous n'avons
1. Driesch, The Science and Philosophy, etc., vol. II, p. 150.
2. Ce concept a d'ailleurs été repris par Sir Oliver Lodge. Cf. Henlow, Ecology, etc. Scientia, XIII, 1913, p. 205.
d'ailleurs d'autre prétenlion, dans cet ordre d'idées, que de dégager les principes dont la science s'est inspirée de tout temps, et la thèse en question peut donc, à première vue, ne pas sembler excessive. Mais c'est que nous prétendons précisément ne dégager que ces fondements, faire voir ce que notre raison considère comme parfaitement rationnel et jusqu'à quelle limite elle retrouve ce concept dans la nature ou, si l'on aime mieux, parvient à le lui imposer. Cependant, nous l'avons vu, la raison ne connaît pas que ce rationnel parfait, elle connaît encore un rationnel imparfait, partiel, qu'elle sait fort bien contenii* de l'irrationnel et dont elle se sert cependant, comme s'il était du rationnel parfait, pour la réduction de ce qui est plus irrationnel que lui. Mais, en jugeant de ce fonctionnement de notre raison, de ses modalités et de ses limites, on ne saurait être trop prudent. Non pas que, comme on l'a affirmé quelquefois, notre raison se modifie, évolue à ce point de vue ; tout semble démontrer au contraire son entière immutabilité. Mais c'est que, ne la voyant pas fonctionner, contraints de déduire les règles de ce fonctionnement a posteriori, à l'aide d'exemples concrets, nous sommas susceptibles de nous égarer. Nous nous égarerons d'ailleurs d'autant plus facilement qu'il s'agira de choses plus nouvelles, moins analogues à celles que nous connaissions, aux cas où nous avons accoutumé de voir notre raison exercer sa fonction. Or, c'est là ce qui, en science^ se produit normalement : la raison a beau rester toujours la même, les problèmes auxquels elle est amenée à s'attaquer se renouvellent sans cesse et leur forme peut alors à tel point s'écarter de celles (jui nous sont familières qu'il nous sera impossible de dire à l'avance comment notre raison. s'y comportera. Car, nous l'avons dit, il est bien difficile de faire fonctionner (sauf dans des cas très simples) notre raison à l'essai. De sorte que si l'on veut connaître réellement sa décision dans un cas précis, l'unique ressource consiste souvent à rechercher comment ont raisonné dans ces circonstances ou, du moins, dans des circonstances analogues, ceux qui raisonnaient
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sérieusement dans ce sens, avec toute la conviction qu'un tel usage de notre raison comporte. Mais s'il s'agit d'un cas pour lequel nous ne pouvons, dans le présent ou le passé, découvrir d'analogie suffisamment proche, le fil conducteur, évidemment, peut nous faire défaut, d'autant plus facilement d'ailleurs qne le cas est plus compliqué. C'est là précisément la situation où nous nous trouvons en parlant de ce qui apparaîtra comme concevable ou non concevable dans les phénomènes vitaux : nous ne savons pas, nous ne pouvons pas savoir quels sont les artifices que la raison scientifique mettra en jeu en vue de leur réduction, et il n'est donc nullement impossible que ce qui apparaît comme radicalement inconcevable à une génération ne fasse plus la même impression sur une autre. Voici un exemple qui, dans cet ordre d'idées, nous semble probant. On ne trouvera sans doute pas, dans l'histoire tout entière de la pensée humaine, d'esprit plus pondéré, moins enclin aux affirmations hasardeuses, que Montaigne. Or, Montaigne ne se contente pas de faire ressortir (comme nous l'avons indiqué p. 233) que les phénomènes de l'hérédité en général présentent une spécificité telle que leur explication paraît fort difficile, il affirme encore que, dans un cas précis, cette explication est entièrement inconcevable à tout jamais. Il fait cette observation à propos de la maladie de la pierre qu'il avait héritée de son père et qui ne s'était manifestée qu'à l'âge de quarante-cinq ans. « Où se connaît tant de temps la propension à ce mal ? Qui m'éclaircira de tout ce progrès, je le croirai d'autant d'autres miracles qu'il voudra, pourvu que, comme ils font, il ne me donne pas en paiement beaucoup plus difficile et fantastique que n'est la chose même *. » Evidemment, Montaigne avance ici une affirmation nettement vitaliste : il maintient que l'on ne saurait concevoir, pour ce fait, de théorie physique explicative. Or, nous sommes sans doute fort loin, à l'heure actuelle, de pouvoir formuler une théorie de ce genre ; mais il n'en est pas moins certain que l'impossibi-