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MOiNTAiGNE, Essais, Paris, Flammarion, vol. 111, p

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lité foncicro d'une telle Ihéoric apparaîtrait, au biologiste de nos jours, comme bien moins avérée qu'elle ne l'a paru à Montaigne. En effet, la formation de la pierre étant im processus chimique, il faut nous enquérir de quelle manière la chimie biologique considère des phénomènes de ce genre. Or, le lecteur verra un peu plus bas que des biochimistes sont parvenus à concevoir que chaque individu organisé pourrait bien posséder son albumine distincte, différente de celle de tout autre individu; il n'y aurait donc rien d'étonnant à ce que des albumines très analogues (comme le seraient celles du père et du fils) donnassent lieu, dans des circonstances semblables (c'est-àdire à un certain âge) à des phénomènes également semblables. Mais sans même recourir à des imaginations aussi aventureuses, rien ne nous empêche de concevoir la modification, transmise par l'acte de procréation, d'une combinaison, d'un ferment présent en quantité infinitésimale et cependant déterminant le dépôt, dans la vessie, des substances qui forment la pierre. On traitera ces suppositions d'aussi hypothétiques que l'on voudra, l'on ne pourra pas nier qu'elles soient concevables, qu'il n'y ait pas là quelque chose de « beaucoup plus difficile et fantastique qne ne l'est la chose elle-même » : un vitaliste contemporain, en vue d'une démonstration analogue, préférerait sans doute choisir un autre exemple.

Ainsi, la conclusion semble inévitable que les affirmations \italistes sont en quelque sorte prématurées, qu'elles ne pourront véritablement trouver dans la science une place légitime qu'à un moment où les recherches seront infiniment plus avancées qu'elles ne le sont à l'heure actuelle. Le vitalisme, qui pourrait bien avoir raison au total, en affirmant que la nature organisée recèle quelque chose de spécifique, semble cependant avoir tort dans chaque question particulière, en tant qu'il prétend indiquer d'ores et déjà où niche ce spécifique irréductible, et limiter par là le champ des recherches explicatives.

C'est, semble-t-il, le sentiment plus ou moins confus mais très puissant de cette situation, bien plus que la

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conviction de la grandeur des résultats acquis, qui constitue la source où Fanti-vitalisme puise sa vigueur et sa confiance dans l'avenir. Il sait qu'il cherche à satisfaire un penchant éternel de l'esprit humain et que, de ce chef, nul obstacle, nulle défense, si fortement organisée qu'elle paraisse, ne pourrait l'arrêter. Pour qu'il s'arrêtât, il ne faudrait en effet rien de moins qu'une démonstration très nette, à la fois de l'irrationalité et de la simplicité foncière du phénomène qu'on entendrait soustraire à ses atteintes.

Les vitalistes eux-mêmes, tout en trouvant, bien entendu, cette tendance blâmable, sont obligés d'admettre que c'est là l'attitude réelle du biologiste moderne. « On considère la réduction des processus biologiques aux forces de la nature inorganique comme allant de soi », constate M. Driesch à la première page d'un ouvrage destiné précisément à démontrer que la biologie est une « science fondamentale indépendante * », c'est-à-dire indépendante des sciences physico-chimiques.

D'ailleurs, il n'est pas difficile de se rendre compte que cette faiblesse des théories vitalistes tient précisément à ce qu'elles sont une forme du finalisme. Il suffit, en efTet, d'un coup d'œil sur l'histoire des conceptions biologiques pour s'apercevoir à quel point l'esprit humain, dans tout ce qui touche peu ou prou à la recherche scientifique, aime à s'affranchir de ce concept de fin. Un exemple probant dans cet ordre d'idées est offert notamment par la grande controverse qui s'est ouverte au siècle dernier autour du problème de l'évolution des espèces. Jusqu'à cette époque il paraissait avéré que seule la finalité était susceptible de fournir des vues synthétiques sur la genèse de l'être organisé et de ses parties. Sans doute. Descartes avait affirmé que l'organisme n'est qu'une machine et, au xviii® siècle, les matérialistes avaient magnifiquement développé cette thèse. Mais (ju'il y eût, dans

1. H. Driesch, Die Biologie als selbslaendige Grundwissenschaft, Leipzig, 1893, p. 1.

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chaque être organisé, un ensemble merveilleusement adapté à son milieu et à son mode d'existence, c'est ce que l'observation la plus superficielle permettait de constater et ce qu'une étude approfondie confirmait. Or, des vues mécanisles paraissaient entièrement impuissantes sur ce terrain. On sait d'ailleurs que c'est sur cet accord qu'était fondée la preuve téléologique de l'existence de Dieu qui, pendant de long< siècles, a tenu une place considérable dans la pensée de l'humanité. A la veille presque des travaux de Lamarck, dans un milieu très porté vers le matérialisme, l'abbé Galiani a formulé cette démonstration avec bsaucoup de force et d'éloquence *. Kant était également d'avis qu'on ne pourrait jamais se passer, pour l'explication de la genèse de l'être organisé, des considérations de finalité. « Il est absurde, dit-il, d'espérer que quelque nouveau Newton viendra un jour expliquer la production d'un brin d'herbs par des lois naturelles auxquelles aucun dessein n'a présidé ; car c'est là une vus qu'il faut absolument refuser aux hommes *. » Il est manifeste que la situation, à ce point de vue, se trouvait, dès la seconde moitié du siècle dernier, entièrement modifiée. On pourrait, sans doute, trouver, à l'heure actuelle encore, des biologistes pour souscrire, en toute sa rigueur, au postulat négatif de Kant; mais il est certain que ni l'opinion générale des savants, ni celle du public cultivé ne seraient avec eux. L'une et l'autre paraissent au contraire fermement persuadées que, soit telle ou telle forme de la théorie évolutionniste mise en avant (lamarckisme ou darwinisme en leurs diverses nuances,

1. Mémoires inédits de l'abbé Morellet, etc., 2» éd., Paris, 1822, vol. I", p. 135 et suiv. — Cf. Identité et réalité, p. 345. — 11 semble cependant que beaucoup de théologiens aient parfaitement senti la faiblesse de cette position : Pascal constate que « jamais auteur canonique ne s'est servi de la nature pour prouver Dieu », ce qui, ajoute-t-il, est « une chose considérable ». Pascal lui-même d'ailleurs, n'entend pas en faire usage. Dire aux incroyants « qu'ils n'ont qu'à voir la moindre des choses qui les environnent et qu'ils verront Dieu à découvert,... c'est leur donner sujet de croire que les preuves de notre religion sont bien faibles ; et je sais par raison et par expérience que rien n'est plus propre à leur en faire naître le mépris » [Pensées et opuscules, éd. Brunsch^vicg, Paris, 1917, pp. 445-446).

2. Kant, Critique du jugement, tr. Barni, vol. Il, § 74, p. 77.

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la théorie de Weissman ou des conceptions analogues, la théorie mendélienne et celle des mutations de De Vries, etc.), soit une combinaison de ces diverses théories, soit enfin l'intervention de causes auxquelles les biologistes n'ont pas encore pensé, suffisent pour expliquer ce qui nous apparaît à première vue commQ une tendance vers un étal futur.

La profondeur et la rapidité de l'évolution qui s'est ainsi accomplie ont été mises en lumière, d'une manière saisissante, dans un article publié récemment par un grand journal anglais, à propos de l'apparition de la biographie de Hooker S le grand botaniste, l'ami et le camarade de lutte de Darwin et de Huxley. C'est, en effet, en Angleterre que la lutte, comme on sait, a été la plus vive, les convictions créationnistes, fondées sur une croyance absolue en l'inspiration littérale des textes sacrés, y étant d'une ardeur particulière. Les conceptions évolutionnistes y furent l'objet des attaques les plus passionnées, et l'année qui suivit celle de l'apparition de l'Origine des espèces notamment, une des personnalités les plus haut placées du clergé anglican, l'évèque d'Oxford, lors d'un Congrès de Y Association britannique pour V avancement des sciences, qui se tint en cette ville en 1860, invectiva directement Darwin et Huxley (ce dernier étant présent) d'une manière aussi véhémente qu'inusitée. A peine une génération plus tard, en 1885, une statue de Darwin fut inaugurée au Musée d'Histoire Naturelle de Londres. L'Eglise anglicane fut représentée, dans cette solennité, par le plus haut de ses dignitaires, l'archevêque de Cantorbéry, et ce dernier, dans son discours, non seulement prodigua tous les éloges imaginables à l'auteur du livre naguère tant abhorré, mais déclara solennellement que la conception évolutionniste se trouvait dans le plus parfait accord avec la Bible. Huxley qui, comme de juste, se trouvait sur l'estrade, ne put s'empêcher, en s'en allant.

1. Léonard Huxley, Life and Lelters of Sir Joseph Dalton Hooker, Londres, 1918.

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de murmurer à l'oreille d'un ami, le hiolop^isto Judd : « Mon cher, vous et moi, nous serons I)rùlés un de ces jours, parce que nous n'allons pas assez loin au p^ré de ces messieurs '. »

Or, ce n'est pas faire injure aux j^rands protagonistes de l'évolutionnisme, dont les efforts ne sauraient être assez admirés et dont l'humanité sans doule inscrira les noms parmi ceux de ses initiateurs les plus éminents, que de constater que les résultats réellement acquis dans ce domaine ne sont encore, dans l'immense majorité des cas, que peu concluants et ne permettent certainement pas, à l'heure actuelle, quoi que ce soit qui ressemblerait à une véritable démonstration. Il suffit du reste d'écouter un peu les polémiques entre les diverses écoles évolutionnistes pour se convaincre que les faits mêmes qui doivent servir de fondement aux raisonnements ne se trouvent que très rarement hors de toute contestation. Et quant à l'ensemble de la conception évolutionniste, elle apparaît certainement, si on veut la serrer d'un peu près, à la fois imprécise et contradictoire, reculant en quelque sorte, à mesure qu'on entend l'approcher, dans un lointain qui estompe ses contours.

Comment se fait-il, cependant, que, devant cet ennemi en apparence si peu redoutable, les défenses du finalisme, dont le point de vue est facile à préciser avec toute la clarté désirable et qui, dans ce domaine, avait joui d'un droit de possession incontesté pendant une longue suite de siècles, aient cédé si rapidement ? Il semble que le phénomène ne comporte qu'une explication unique, à savoir la faiblesse inhérente à toute conception finaliste» Sans doute, nous voulons une explication et, faute de toute autre, nous nous résignons à accueillir celle-là. Mais elle n'est et ne sera jamais qu'un pis-aller et l'emprise qu'elle exerce sur notre esprit est faible : dès qu'une explication causale se présente, même lointaine, même confuse, l'explication finaliste lui cède aussitôt la place»

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