CHAPITRE HUITIEME
Preuves pathologiques à l'appui de l'hérédité,
88. Bientôt en étudiant l'hérédité de chaque maladie en particulier, nous présenterons une série de faits nombreux qui ne permettent pas, dans notre opinion, de mettre en doute l'existence des maladies héréditaires ; mais l'étendue de cette autre partie de notre travail, son importance, exige qu'on la traite d'une manière séparée. S'il arrivait qu'on l'établît ici, ce serait séparer par trop les considérations précédentes de celles qui doivent les suivre immédiatement. Nous admettrons donc à priori et pour ne pas scinder la série des idées , que les faits particuliers sont connus et ont démontré que l'hérédité, dans certains cas, est un fait positif; restera donc ici à exposer quelques raisonnements sur cette hérédité, considérée d'une manière très générale dans les maladies.
89. D'abord, puisqu'il a été établi que les constitutions, les tempéraments, sont souvent légués par les parents à leur progéniture, il en résultera manifestement, que déjà il existe, pour les enfants, une aptitude aux maladies, en rapport avec ces constitutions, ces tempéraments. C'est ainsi que l'homme sanguin ou avec prédominance marquée de l'appareil circulatoire, sera plus qu'un autre disposé à la pléthore sanguine, et probablement aux phlegmasies. C'est
ainsi que chez les sujets faibles, dont le cœur est peu actif, dont les chairs sont molles, et les ganglions lymphatiques développés, il y aura une tendance marquée aux affections scrofuleuses. C'est ainsi que les hommes qui présentent une prédominance hépatique, et un état dit bilieux, seront plus que d'autres disposés à des affections en rapport avec cette constitution. C'est ainsi surtout que la femme mince et nerveuse aura une aptitude plus grande qu'une autre aux affections névralgiques de diverses formes, etc.
90. Le tempérament exagéré est déjà un état moyen entre la santé et la maladie; un degré de plus, et la maladie existe. Or les constitutions , les tempéraments sont modifiés par l'hérédité et sont peut-être souvent déterminés par elle; ils se confondent dans leurs degrés élevés avec l'état morbide ; donc, la cause qui agit sur les uns doit agir sur l'autre, et il serait impossible de tracer une ligne qui sépareiât sous ce rapport l'état physiologique de l'état pathologique.
Conclusion : c'est que l'hérédité influe sur un trèsgrand nombre d états morbides.
91. Mais les prédominances plus locales , les augmentationsde volume ou d'action de telle ou telle partie circonscrite et déterminée sont dans le même cas , relativement à leur proximité de la maladie , que les tempéraments généraux dont nous avons parlé. L'hypertrophie normale du cœur, le très-grand volume du tube digestif, le développement considérable du cerveau, tout en appartenant à l'état de santé, sont trèsvoisins aussi de l'état pathologique et se confondent souvent avec lui. Or , des prédominances locales sont souvent le résultat d'une aptitude congénitale. Il est des gens qui ; par suite d'une circonstance de parenté,
naissent avec un gros cœur , un ventre volumineux, un cerveau très-développé ; or, la conséquence est rip-oureuse, l'hérédité influe encore ici sur cette classe de maladies.
92. Mais les goûts, les penchants , les habitudes sont souvent en rapport avec l'organisation , et l'organisation est influencée par l'hérédité ; or, les habitudes conduisent fréquemment à la maladie ; conséquence : ces maladies sont influencées par l'hérédité.
93. Il est fort difficile de nier que Fétat de l'innervation chez l'enfant soit la conséquence des dispositions des parents. C'est de cette innervation que naît la vie ; ou du moins c'est elle qui louche le plus près possible à l'agent qui nous anime } c'est elle qui tout à coup fait développer l'œuf au moment de la fécondation et préside à son accroissement. S'il est donc vrai que chez un individu existent des modifications réelles de l'innervation qui la constituent dans un état différentde ce qu'elle est chez un autre, il est impossible de croire que cette modification de l'innervation ne provienne pas en grande partie de l'hérédité. Or, si l'on accorde ce principe , il faut bien en subir les conséquences , et toute maladie que l'on supposera être en rapport avec l'innervation pourra être en partie le résultat d'une aptitude héréditaire.
94. Lesidiosyncrasies, ou les dispositions que présentent les organes à être plus puissamment influencés par une cause morbide que par un autre agent délétère, sont à coup sûr en rapport avec la structure des parties,, et peut-être aussi avec l'innervation. Or, nous avons vu que la disposition organique et l'innervation étaient souvent le résultat de l'hérédité; donc, il doit en être ainsi des idiosyncrasies qui sont les effets de
celles-ci. Toutes les causes d'affections qui dépendront des idiosyncrasies pourront être liées dans un degré plus ou moins marqué, à l'influence héréditaire.
95. Des considérations du même genre sont entièrement applicables aux affections que l'on supposerait être de nature humorale. D'abord, entre les solides et les fluides circulants, il n'y a pas autant de différences organiques qu'on le supposerait, et l'organisation du sang, sa disposition à revêtir les formes et la structure des autres éléments anatomiques n'est pas contestable. 11 est donc plus que probable qu'il est sujet aux mêmes influences que les solides , et puisque ceux-ci , par suite de l'hérédité, peuvent être aptes à la maladie, on ne voit pas pourquoi il en serait autrement du sang.
96. Mais bien plus, l'embryon, ainsi que tant d'animaux intérieurement placés dans l'échelle des êtres, est liquide avant d'être solide, et au moment delà fécondation, il est difficile de croire à sa solidité. Il y a donc toute raison ici d'admettre que l'influence héréditaire transmise au germe agit d'abord sur des liquides et non pas sur des organes consistants. Or , comment ne pas croire que ces modifications imprimées primitivement à l'embryon puissent se continuer dans certains cas, et modifier les humeurs dans les âges ultérieurs. D'ailleurs, entre les solides et les liquides, la différence n'est pas à beaucoup près aussi tranchée qu'on pourrait le croire. Il existe bien , dans le corps de l'homme , certains éléments anatomiques très fluides et d'autres très fixes ; mais, entre ces deux extrêmes, il y en a de mous, et l'on pourrait établir entre les termes les plus éloignés de ces degrés de consistance une échelle dont les échelons se toucheraient près-
que. Il y a certaines parties où l'on ne pourrait dire s'il s'agit d'un solide ou d'un liquide; bien plus, un liquide tel que le sang vient-il à se coaguler, il est devenu un solide dans lequel des vaisseaux se forment. Ainsi, ces distinctions absolues entre les humeurs et les organes consistants sont exagérées. L'eau audessous de zéro est solide ; elle est liquide jusqu'à 100° (du thermomètre centigrade). Au-dessus, à la pression atmosphérique de 76 centimètres , elle se convertit en vapeur; elle n'en est pas moins toujours de l'eau.
07. 11 en est ainsi des corps organisés. Solides ou liquides, ils font partie du même ensemble ; ils sont régis par les mêmes lois ; ils portent les uns et les autres le cachet de l'organisation. Les causes qui agissent sur les uns portent aussi une action sur les autres, et si l'hérédité modifie les solides et les rend aptes à contracter des maladies, il est presque impossible qu'il n'en soit pas ainsi pour les liquides.
98. Les maladies endémiques, comme nous l'avons vu, sont souvent à peine distinguées des maladies héréditaires; en d'autres termes, on est souvent dans le doute sur la question de savoir si une affection est le résultat ou de l'influence de la localité, ou de la transmission par la parenté. Souvent encore, la cause endémique ayant long-temps agi sur l'individu, et l'ayant puissamment modifié , modifie l'espèce à son tour , et l'endémie réunie à l'hérédité , détermine certains états pathologiques qui se transmettent aux familles de génération en génération. 11 peut se faire même que, l'influence des lieux, qui d'abord a produit la maladie, venant à cesser , cette affection qui a atteint l'espèce se propage ensuite de père en fils dans la même famille. Il est donc évident que l'hérédité joue un rôle
— 4S — important dans l'histoire des maladies endémiques.
99. Quant aux maladies épidémiques \ il en est au moins une dont le germe semble être transmis par la parenté. Je veux parler de la petite vérole : il y a une prédisposition à celle-ci ; car d'une part, il est des personnes qui n'en sont jamais atteintes et d'un autre côté, la vaccine détruit cette prédisposition. Dans quelle partie celle-ci a-t-elle son siège? Ce n'est pas à coup sûr dans le tégument ; car l'éruption vaccinale n'agit que sur un point de la peau et préserve cependant la plupart des parties des pustules varioliques; c'est donc dans l'économie en général que le germe variolique existe. Or, il parait qu'il est transmis parles parents, puisqu'on voit des familles être exemptes de l'aptitude à contracter la variole (n° 81 ), et que d'autres au contraire en sont très facilement atteintes. Ainsi, les maladies épidémiques nesontpasentièrement soustraites, aumoins dans certains points de leur histoire, aux influences de l'hérédité, Mais, bien plus , ces influences épidémiques sont singulièrement modiliées dans leurs elFets par la structure des téguments , par la manière aussi dont la circulation et la respiration s'accomplissent ; conséquence rigoureuse : c'est que la disposition anatomique des parlies étant modifiée par l'hérédité , il en résulte que celle-ci modifie puissamment , mais d'une manière indirecte, l'action des causes épidémiques.
100. Ainsi : les maladies résultant de l'exagération des tempéraments généraux ou partiels, des goûts, des penchants, des habitudes ; celles qui proviendraient primitivement de troubles de l'innervation ; celles qui seraient en rapport avec les idiosyncrasies ; — ainsi : les affections de nature humorale , comme celles qui dépendent des altérations des solides; — ainsi : les mala-
dies endémiques et même les maladies ëpidémiquessont parfois le résultat d'une cause héréditaire qui souvent aussi concourt seulement à les produire, et qui d'autres fois les modifie dans quelques parties de leurs phénomènes.