CHAPITRE V
Pour se servir de l'homme général, et appliquer les données de la psychologie à l'histoire, il faut admettre et comprendre la méthode déductive. Le fondement de cette méthode est la certitude que l'homme général constitue un ensemble de causes indéfectibles qui ont produit des effets indubitables dans leur existence, incertains quant à leur forme. Ces effets sont donc à retrouver. La première phase du travail consiste à former des hypothèses qui doivent être vérifiées. Théorie de l'hypothèse et de sa légitimité. Quelques hypothèses à titre d'essai et d'exemple. La méthode d'induction est, quoique difficile, applicable en histoire, mais à la condition de recourir en fin de compte à la déduction.
Nous voici arrivés au point où il convient de traiter la question de méthode. Les mobiles perpétuels de l'homme, les procédés constants de son intelligence sont les causes primordiales de l'histoire. L'homme général possède dans l'histoire une omniprésence. Il n'est cependant pas, nous l'avons dit, l'objet propre de celte science, puisqu'elle le reçoit de la psychologie. L'objet propre de l'histoire science, c'est l'homme d'une époque et d'un lieu, l'homme temporaire, qu'on pourrait par suite appeler l'homme historique, — tandis que l'homme individuel est dévolu à l'érudition, à l'histoire narrative ou, si l'on veut encore, accidentelle.
Mais l'homme historique n'est au fond que l'homme général façonné dans ses mobiles et dans son intelligence par une combinaison de circonstances particulières à l'époque consi-
dérée. Et à supposer qu'il soit quelque chose de plus (nous débattrons ce sujet bientôt), il est cela ayant tout.
Les historiens admettraient volontiers notre proposition en n'écoutant que la logique; ce qui les dissuade, c'est qu'ils sont fort empêchés d'apercevoir dans les réalités historiques la présence et le jeu de l'homme général.
Se servir de l'homme général, appliquer à l'histoire les données de la psychologie, n'est pas en effet chose si aisée.
La psychologie se prête à un double usage : on peut aller d'elle à l'histoire, ou revenir de l'histoire à elle; pratiquer la méthode inductive et ascendante ou la méthode déductive et descendante. Expliquons-nous d'abord sur celle-ci.
Des causes qui nous sont livrées par la psychologie, nous savons avec certitude^ une chose importante : c'est qu'elles ont agi toujours et partout, puisque ce sont des forces psychiques auxquelles nul homme n'échappe.
Mais la difficulté est de démêler ces effets, d'ailleurs indubitables.
Nous connaissons en gros le genre d'effets qu'il appartient à chaque force de produire, c'est-à-dire le genre d'émotions qu'elle nous fait poursuivre, le genre d'émotions qu'elle nous porte à éviter. Il n'est personne qui ne puisse dire à peu près ce que, par exemple, le besoin d'estime ou d'honorifique nous pousse à chercher, ce qu'il nous fait craindre et les démarches qu'il nous impose. Mais cette notion générale reste stérile, sans application concevable à l'histoire, si on n'y ajoute un travail d'esprit assez ardu. Pour montrer de quelle nature est ce travail, le meilleur moyen, je crois, est de présenter un essai.
Parmi les mobiles, je choisis d'abord, comme objet de mon étude, l'économique. Il y a de lui, dans toute l'histoire, des effets tellement évidents, qu'ils se font reconnaître sans effort.
Il est trop clair que la création des diverses industries humaines est due, au moins principalement, aux besoins éco-
nomiques. Si je m'arrête là, il n'y a pas de véritable travail. Mais la réflexion me porte à croire que l'économique peut avoir eu des effets moins apparents. J'examine avec soin, je parcours, pour ainsi dire, tous les caractères de ce mobile. Entre ces caractères, mon regard se fixe particulièrement sur celui qu'il a d'être, je le rappelle au lecteur, le plus urgent de tous les mobiles, et, la logique déductive aidant, j'en viens à penser que si chaque homme s'occupe d'abord de satisfaire au besoin économique, cette primauté doit avoir eu sa manifestation, sa traduction si l'on veut, en phénomènes historiques. C'est une hypothèse qui me vient. Le premier apport de la méthode déductive est donc la conception d'une hypothèse; et j'ajoute tout de suite que cette hypothèse apporte avec elle le devoir rigoureux d'une vérification par les faits. Justifions l'emploi de l'hypothèse. L'histoire, c'est chose rebattue, ne se prête pas à l'expérience, au sens scientifique du mot. A son égard, le seul procédé possible est l'observation. Il faut s'entendre sur ce mot. On s'imagine assez généralement que l'observation consiste à tenir les yeux fixés sur les flots infinis des phénomènes qui passent, et à attendre qu'en passant les phénomènes vous jettent une de ces idées qui sont la révélation de leurs aspects généraux. Mais l'infinie diversité des phénomènes n'envoie qu'incertitude et doute à l'esprit vide de toute conception. Observer, c'est précisément ne pas regarder tout d'un œil vaguement attentif et expectant. C'est concentrer sa vue sur certaines régions ou certains aspects en vertu d'un principe d'élimination et de choix, indispensable devant l'énorme multiplicité des phénomènes. Une hypothèse formée, un projet préconçu de vérification, fournissent seuls ce principe, qui circonscrit la vue, ouvre l'attention dans un sens spécial, et la ferme dans tout autre. S'il est évident qu'une hypothèse demande à être vérifiée, il est aussi certain, quoique moins évident, que l'observation demande au préalable la conception d'une hypothèse.
Si l'hypothèse a été formée avec justesse, à la longue tout ira bien; la vérification arrivera. Si c'est le contraire, il faut former une seconde hypothèse, puis une troisième, ainsi de suite, jusqu'à ce qu'on tombe juste. Il n'y a pas d'autre moyen. Le tout est de savoir qu'on fait des hypothèses qui restent telles jusqu'à la vérification.
Les personnes qui ne connaissent pas les sciences physiques croient que ces sciences rejettent avec sévérité l'emploi de toute hypothèse. Il n'y a pas d'erreur plus profonde. L'hypothèse préalable est le guide de l'observation physique, guide accepté à titre provisoire et qu'on casse dès qu'il devient suspect, mais pour en prendre toujours un autre. Nous n'alléguerons ici qu'un exemple : il suffira, je pense. Si Newton n'avait pas conçu d'abord l'hypothèse de la chute de la lune vers la terre, nous n'aurions pas la théorie de l'attraction . L'observation, au sens vulgaire, ne lui aurait pas fait voir une chute dans les mouvements apparents de la lune et des autres satellites du soleil.
Ceci dit, je reviens à mon sujet particulier.
Un premier regard jeté sur l'histoire donne une sorte de démenti à notre hypothèse. Je vois d'assez bonne heure des classes d'hommes qui, exempts de tout travail physique, semblent échapper à la loi du besoin urgent. Mais un examen plus attentif me révèle la vérité : si ces hommes paraissent libres du souci économique, c'est que d'autres hommes l'ont assumé pour eux; d'autres hommes les entretiennent de leur labeur. Pour que ces classes oisives puissent exister, il faut que d'autres classes soient en mesure de suffire d'abord à leur besoin économique propre, et secondement à celui des classes oisives. Le peuple total, composé de deux classes, peut être considéré comme un seul individu, qui, après avoir satisfait au besoin urgent, possède un excédent applicable à des besoins plus relevés. J'aperçois donc que la loi d'urgence n'est nullement suspendue, mais que dans l'histoire sa contrainte change d'apparence. Elle n'a plus la forme d'un ordre
inévitable donné à tout individu. Elle a celui d'un ordre donné à une collectivité, considérée comme un tout; sous cet aspect, le caractère inéluctable de Tordre apparaît de nouveau. Je vois enfin qu'aucun peuple ne peut posséder une classe oisive, livrée exclusivement à la guerre ou à la spéculation religieuse, ou philosophique, ou scientifique, qu'à la condition d'avoir atteint un certain degré d'aisance nationale. Autrement dit, la création de la richesse, portée à un certain point, précède nécessairement une culture intellectuelle quelconque. On pourrait appeler cette nécessité, la loi de l'antécédence économique.
Et ici je me souviens d'une formule que les économistes énoncent très souvent, et qui est considérée par eux comme incontestable : la quantité de richesse amassée, ou de capital, qui existe dans une société, commandite le travail; autrement dit, elle décide de la quantité de travail qui sera fait. Le capital social commanditant également le travail intellectuel, spéculation religieuse ou philosophique, recherche artistique ou scientifique, je reconnais que l'histoire me présente en somme une application et une extension de la formule en usage parmi les économistes.
L'existence des classes oisives, entretenues par le reste du corps social, me remémore une autre idée des économistes, qui appartient au chapitre de la répartition des richesses. Étant donnée une société d'une richesse médiocre, cette société peut cependant entretenir, même avec luxe, une classe oisive, si elle fait une répartition très inégale, attribuant beaucoup à la haute classe, très peu au travailleur. Il m'apparaît que c'est précisément les cas de toutes ces civilisations primitives : l'Assyrie ancienne, l'Egypte ancienne, le Mexique avant Colomb. L'influence de la répartition se montre donc ici avec un pouvoir d'opposition à l'égard de la loi d'urgence. La répartition, faite d'une certaine manière, donne entrée à des phénomènes historiques qui n'auraient pas eu lieu si les lois qui règlent la création de la richesse avaient agi seules ;
elle suscite des civilisations hâtives, des institutions qu'on peut dire prématurées, eu égard à la richesse générale.
La répartition contrarie donc et limite jusqu'à un certain point la loi de l'antécédencc économique, mais ne la détruit pas.
Il m'est impossible d'admettre, fût-ce un instant, que l'urgence supérieure du besoin économique ou l'antécédence économique, suivant mon expression de tout à l'heure, se soit répercutée dans l'histoire uniquement sous les formes que je viens de supposer; elle a dû s'y traduire au contraire par des effets de toute sorte. Une seconde hypothèse — avec laquelle je ne compte pas non plus épuiser le sujet — se présente à mon esprit.
Lorsque l'industrie humaine en progrès trouve pour satisfaire l'un de nos désirs économiques un nouveau moyen, il se peut que cette nouveauté soit en contrariété avec quelque institution non économique. Alors, d'après la supériorité admise de l'économique, un effet doit se produire, sinon constamment, au moins presque toujours : il doit arriver que l'homme ne renonce pas à la nouveauté économique, mais modifie l'institution non économique, c'est-à-dire que celle-ci paye les frais de l'accord.
Nous avons ce spectacle sous les yeux : tout ce qui ne s'arrange pas avec la locomotion à vapeur est en train de disparaître ou d'affecter une autre forme. Il est probable que les faits similaires abondent en histoire.
Inversement, supposons que, dans quelque institution non économique, une forme nouvelle se produise, et que cette forme soit incompatible avec les habitudes économiques du temps : j'imagine que l'innovation non économique ne sera acceptée qu'avec des restrictions qui la rendent supportable à l'économique.
Je crois apercevoir dans l'histoire des faits qui vérifient assez bien notre hypothèse.
On est disposé généralement à donner à l'économique une
rivale qui, de l'avis de bien des gens, lui serait même supérieure en force : c'est la religion. Parmi les formes religieuses, aucune n'a été plus générale, plus ancienne, plus aimée et révérée, partant plus puissante, que le culte des morts. Croyance que le mort continue à vivre, et qu'il a par suite les mêmes besoins que durant sa vie, et notamment les mêmes besoins alimentaires; telle est celle religion à l'origine. Logiquement, si les croyances avaient la force qu'on leur prête, les vivants auraient servi aux morts chaque jour le même nombre de repas qu'ils faisaient eux-mêmes; et non seulement ils les auraient servis au père, au grand-père, mais à chacun des ancêtres dont la mémoire avait été conservée. Mais la logique religieuse a rencontré tout de suite l'antagonisme économique : il eût été excessivement onéreux, il eût été ruineux, d'entretenir les morts aussi bien que les vivants. Tout homme aurait eu ainsi la charge d'une double, triple ou quadruple famille, l'une réelle, les autres imaginaires; la charge l'aurait écrasé. Partout on a tenu à peu près la même conduite. On a négligé les morts anciens complètement ou peu s'en faut, réduit le culte au père, au grand-père (tout au plus). Et ces derniers ont dû se contenter d'un repas annuel ou bisannuel. Comment a-t-on pu croire que cette réfection annuelle suffirait à leur conserver l'existence? Très aisément : quand l'homme a besoin, pour se tirer d'une grosse difficulté, de croire que telle chose est, il détourne ses yeux de l'évidence qui le gêne, les fixe sur ce qui l'accommode et la croyance désirée se forme bientôt.
Il était également conforme à l'idée primitive qu'on pourvût le mort des objets dont il avait coutume de se servir, et on l'a fait parfois dans une large mesure; on a été jusqu'à sacrifier sur son bûcher ou sur sa tombe son cheval, ses esclaves, sa femme, ses armes, ses bijoux. Ces observances scrupuleuses sont propres aux peuples très arriérés; mais il est remarquable que dès qu'il sort de la sauvagerie, tout à fait imprévoyante, l'homme commence à écouter Técono-
miquc : et aussitôt il use de subterfuge à l'égard du mort : à la place des objets il met leurs similaires, avec un aplomb qui fait de ce culte une véritable comédie \
Je fais à présent un bref retour sur le chemin que j'ai parcouru. L'urgence supérieure de l'économique étant donnée comme cause, je lui ai supposé des effets aussi conformes que possible à sa nature. J'ai ainsi construit plusieurs hypothèses : 4° que les sociétés devaient attendre un certain degré de richesse avant de présenter quelque développement intellectuel; 2° que les progrès économiques modifiaient impérieusement le reste de l'état social; 3° que les progrès non économiques étaient admis seulement dans la mesure compatible avec les intérêts économiques. J'ai jeté sur l'histoire un rapide regard et j'ai cru entrevoir quelque confirmation. Je n'ai garde de penser que ces hypothèses soient dès à présent démontrées. Ce livre, je l'ai déjà déclaré, ne prétend pas à constituer l'histoire science, mais à chercher seulement les voies qui conduisent à cette fin; c'est pour un homme une tâche qui suffit et au delà. Si, trahi par la pente naturelle du langage, je prends quelque part un ton plus affirmatif que de raison, je prie le lecteur de n'en tenir aucun compte. Quant à répéter les formules dubitatives partout où il les faudrait employer, cela deviendrait absolument fastidieux.
Faisons sur un mobile autre que l'économique un essai du même genre.
Le mobile sympathique nous est décrit par la psychologie; parmi les traits que la psychologie donne à ce besoin, celui qui me frappe est sa faiblesse relative. En accord avec les intérêts économiques, honorifiques, la sympathie peut devenir un mobile très pressant, elle n'a pas de force contre ces intérêts; il faut au moins qu'ils soient neutres pour qu'elle subsiste.
i. Voir les pratiques de l'ancienne Egypte, ce pays réputé si religieux, dans Maspero, Archéologie égyptienne. Nous donnerons ailleurs des exemples nombreux de pratiques analogues, prises dans les contrées les plus diverses.
La réflexion déductrice me suggère quelques hypothèses dont la vérification serait intéressante.
D'une époque à une autre, les hommes seront plus ou moins aptes à la sympathie, selon que les institutions établies exciteront plus ou moins la rivalité économique et honorifique des hommes entre eux. Expliquons-nous par un exemple : Un peuple est adonné à l'agriculture primitive. Chaque famille y possède et y cultive son champ striclement délimité, immuable dans son élendue, son tiaglot. Voilà un état qui doit être défavorable à l'activité économique, mais favorable à la sympathie. Chacun vit en effet de son champ; aucune contrariété économique ne le met aux prises avec le voisin. Supposez que ces agriculteurs deviennent commerçants, se mettent à vendre leurs denrées, se rencontrent sur un même marché, et qu'enfin ce marché ait une aire très petile ce nouvel état excitera la rivalité naturelle : autrement que le premier. Ce. peuple sera en progrès économique sur l'autre, et en recul quant aux rapports sympathiques. L'hypothèse est applicable à une institution particulière, comme à un peuple, à la famille par exemple. Si la famille est constituée de manière à poser en rivalité économique les parents et les enfants entre eux, il pourra en résulter des avantages économiques, politiques même; mais les rapports au sein de la famille seront frappés de contrainte et de froideur. Cette supposition rappelle dans mon esprit la famille des anciens Romains, où le père dispose en maître des fruits du travail des enfants; la famille anglaise, où l'aîné hérite seul. Je crois voir en effet qu'il y a là peut-être plus de soumission, de respect, de hiérarchie, mais moins d'affection filiale ou fraternelle qu'ailleurs.
Assurément la sympathie, comme tout mobile, a sa part d'action et d'œuvre dans l'histoire ; mais cette cause, que les autres intérêts annulent si aisément, n'a pas dû agir par le commun des hommes, par les masses, trop soumises au joug des besoins et des intérêts. Elle l'a fait plutôt par
l'homme exceptionnel, par le puissant, le maître, placé audessus des compétitions, ou par des classes relativement désintéressées.
Les institutions inhumaines, odieuses au cœur sympathique, ont été corrigées, en effet, au cours du temps, en général par l'intervention d'un législateur que son omnipotence même ou des circonstances particulières désintéressaient. C'est sous Néron qu'à Rome paraissent les premières mesures prises pour défendre la vie de l'esclave contre la cruauté du maître. Une fois commencé, cet ouvrage continue sous les empereurs absolus, bons ou mauvais. Dans le même temps, on soumet également le pouvoir du père sur ses enfants à des conditions plus équitables.
11 faut que le puissant ne soit pas trop distrait par ses plaisirs, qu'il songe à regarder les misères environnantes ou qu'on l'y fasse songer; mais, cela fait, la réforme salutaire lui coûte peu. La torture traverse tout le moyen âge, en France, personne ne songeant à elle. Au xvn° siècle, au xvni , quelques personnes do la classe relativement libre des besoins sont frappées de la barbarie absurde de l'institution; ils réclament contre elle. Turgot obtient son abolition de Louis XVI, à qui elle n'impose pas beaucoup d'effort.
Dans notre siècle, toute l'Europe, qui n'a pas d'esclaves, s'émeut et s'élève facilement contre l'institution de l'esclavage. Il est aboli dans les colonies anglaises et françaises par des assemblées dont les membres en majorité n'avaient aucun sacrifice à faire. Ainsi s'explique comment un mobile si faible a joué pourtant un rôle assez considérable dans l'histoire; si faible qu'il fût, il n'avait pas de concurrent dans l'âme de quelques hommes, armés de la puissance sociale.
J'insiste sur la réflexion déductivo et les avantages de son emploi, parce qu'à cet égard la méconnaissance est générale.
Faute de comprendre la nécessité de cette méthode, on marche en histoire sans savoir ce qu'il faut y regarder,
quelles observations sont h faire, et quels problèmes sont vraiment à résoudre.
Il y a dans l'histoire des effets réellement produits et qui n'y paraissent pas. Ils sont méconnaissables, h raison des déformations ou des réductions qu'ils ont subies, parce que d'autres effets en sens contraire ou se sont combinés avec eux ou les ont complètement annulés. Ce phénomène est bien connu dans les sciences physiques : il s'appelle Y interférence. L'histoire, la plus complexe des sciences, est aussi la plus sujette aux phénomènes d'interférence.
La consultation directe des faits nous tromperait infailliblement ici. Ne trouvant pas des effets apparents, nous ne soupçonnerions pas le jeu d'une cause qui pourtant aura agi. L'esprit, qui part de la cause connue comme indéfectible et marche à la constatation des effets, suspectera la présence de ces espèces de quantités négatives. Il saura que, ne pouvant représenter les effets propres à la cause et portant sa marque, il est tenu de représenter à leur place les effets concurrents qui les ont neutralisés. En résumé, sur que la cause a agi, il cherchera à retrouver ou les effets propres ou les effets destructeurs. Nous avons donc encore là un nouveau motif qui nous engage à employer avec une préférence marquée la méthode déductive. Préférence non exclusive, il faut le répéter.
La méthode inductive ou ascendante n'a pas besoin d'être préconisée. Beaucoup de personnes ne veulent entendre parler que d'elle, ne se doutant pas que dans les sciences complexes, dans les sciences morales par suite, elle est insuffisante; ce qui ne veut pas dire qu'elle n'y ait pas son emploi. En histoire comme en toute autre science, il y a des moments pour Tune et l'autre méthode. Il est des heures où il faut partir des faits, dégager leur similitude et, la considérant comme un effet, lui supposer une cause, chercher enfin la vérification de cette cause. Mais, ce point atteint, le recours à la méthode déductive s'impose de nouveau, si l'on
veut obtenir tout le degré de certitude que l'histoire comporte. Je dois dire sommairement pourquoi, sans répéter ici dans ses détails la théorie de l'induction établie avec tant de netteté par Stuart Mill, à qui je renvoie le lecteur désireux d'une explication plus ample.
Dégagez une similitude historique; puis, l'étudiant comme un effet, cherchez-en la cause. "Vous avez à trouver un groupe de phénomènes qui précède avec constance la similitude en question, qui soit présent partout où la similitude est ellemême présente. Voici d'un mot la difficulté contre laquelle vous allez avoir à vous débattre. Des groupes de phénomènes nombreux — et non pas un seul — se présentent comme constamment présents, constamment simultanés avec la similitude donnée. Si l'expérience était possible en histoire, si on pouvait ôter de l'histoire d'abord tel groupe, pour voir si la similitude disparaît avec lui, puis tel autre, on aboutirait à un résultat, avec plus ou moins d'efforts; mais l'observation est seule possible. Comment savoir parmi tant d'antécédents lequel est nécessaire à la production de l'effet, lequel est la cause?
Pour choisir il faut que vous ayez un principe. Vous ne le trouverez que dans la considération des effets que chaque antécédent est propre à produire, qu'il tend à manifester; or cette considération est, à n'en pas douter, une déduction.
Je dois dire ici quelques mots d'une sorte d'expérience qui est seule possible en histoire : l'expérience imaginaire. Supposer par la pensée à une série d'événements une tournure autre que celle qu'ils eurent, refaire par exemple la Révolution française. Beaucoup d'esprits trouveront sans doute que cela constitue un ouvrage vain, sinon même dangereux. Je ne partage pas ce sentiment. Je vois un danger plus réel dans la tendance qui nous porte tous à croire que les événements historiques ne pouvaient pas être autrement qu'ils n'ont été. Il faut se donner au contraire le sentiment de leur instabilité vraie. Imaginer l'histoire autrement qu'elle ne fut, sert
64 DE l'histoire considérée gomme science.
d'abord à cette un. Après cela, les bénéfices secondaires tiennent à la façon dont l'expérience est construite : à la connaissance des hommes qu'on y apporte, à la logique avec laquelle on suit dans leurs conséquences les changements imposés à l'histoire. Un penseur éminent, M. Renouvier, avec qui il est très honorable de se rencontrer, a très bien aperçu l'utilité de l'expérience imaginaire. Il nous en a donné un exemple dans VUchro?iie 9 ouvrage aussi remarquable par l'exécution que louable dans .son principe.
M. Renouvier a appliqué l'idée de l'expérience imaginaire à l'histoire accidentelle, aux événements. Je crois le procédé de nature à être encore plus fécond dans l'histoire science. Supposer telle institution autrement qu'elle n'a été, supposer même l'homme général autre qu'il n'est dans quelqu'une de ses parties, je pense hautement que cela est bon à faire; aussi l'ai-je fait. Je rappelle au lecteur les suppositions que je me suis permises au sujet des besoins alimentaires et génésiques qui seraient restés inconscients; de l'air respirable, devenu un objet d'appropriation privée et de répartition, comme le sol terrestre : sans parler d'autres imaginations dispersées dans ce volume. Il se peut que j'aie tiré du procédé un faible parti; mais je tiens toujours qu'en de meilleures mains il pourrait être très profitable.