Letourneau, la Sociologie d'après l'ethnologie, p
cations prétendues qui n'ont pas de fondement scientifique. Selon une certaine école, les préceptes moraux sont extérieurs à rbomme; ils viennent d'un être supérieur à lui. Cet être, ayant parlé à certains hommes, pas à d'autres, il y a de la morale là où le dieu a pris la parole, il n'y en a pas là où il s'est tu. Je n'ai rien à dire contre cette opinion, sinon qu'elle appartient à l'ordre des croyances, mais qu'elle est en dehors du domaine scientifique. Suivant une autre opinion, l'homme a été doué d'une sorte de sens apte à reconnaître le caractère moral et immoral des actes : ce sens ferait discerner la couleur éthique des choses, comme la vue fait discerner les couleurs matérielles. Tout homme serait pourvu de cet œil intime, comme il l'est de l'autre. Cette hypothèse de l'existence d'un sens spécial est une explication commode, mais l'expérience ne la confirme guère. Les hommes varient extrêmement dans la perception de la couleur éthique : les uns voient noir ce que les autres voient blanc, et inversement. On croit répondre en avouant que le sens moral n'a pas à beaucoup près la rectitude, la certitude du sens visuel. Cette concession, forcée d'ailleurs, ne remplace pas la preuve absente. Il est visible qu'on a imaginé tout simplement une analogie et créé une expression métaphorique. Si les hommes variaient sur les formes et sur les couleurs aussi gravement qu'ils le font sur la moralité des actes, la vue ne figurerait certes pas parmi ce que nous appelons les sens.
Nous ne savons pas encore si d'un groupe humain à un autre il y a quelque accord moral ; mais nous savons déjà que dans un même groupe il y a toujours des points sur lesquels on est d'accord, bien mieux, souvent unanime. J'appelle l'attention sur cette différence saisissante que présente le monde moral, suivant qu'on fixe ses regards sur les hommes de groupes divers ou sur les hommes dans un même groupe. Il y a là une indication que nous allons suivre.
L'homme, en présence d'un événement qui tombe sur son
76 DE l'histoire considérée gomme science.
semblable, a la faculté involontaire de se mettre à la place Je ce semblable, et de se représenter que même chose lui arrive. Il se peut qu'en présence d'un meurtrier et d'une victime un sauvage se mette plutôt à la place du meurtrier; de même qu'aujourd'hui le lecteur qui lit dans un journal le récit d'un duel, sympathise parfois d'abord avec le vainqueur. Mais le jeu de la sympathie est rarement constant, et toujours, à quelque moment, l'esprit de l'homme se met à la place du vaincu dans le duel, de la victime dans le meurtre. L'intérêt personnel entre alors en scène; des prévisions prudentes se formulent. Soit A un sauvage quelconque. Il est indubitable que A désire n'être pas tué par son voisin B. Il n'importe pas que A soit lui-même un bandit, fort disposé à supprimer B à la première occasion. On n'a jamais vu que pour cela A cessât de réclamer de B l'abstention du meurtre. De son côté B désire et réclame la même chose de A. Autour de ces deux hommes qu'y a-t-il? D'autres A et B qui désirent également n'être pas tués. On nous fera sans doute celte observation : le désir de A ne peut le conduire qu'à trouver cette formule : « Tu ne me tueras pas », et non celte autre : « Tu ne tueras pas ». Permettez que je continue. Si A, dans sa crainte de B, n'avait jamais compté que sur soi, n'avait jamais conçu l'idée de s'assurer l'appui des voisins, on aurait raison. Mais A au contraire a toujours visé à metlre les voisins dans son parti. L'assistance qu'il leur demande ne lui sera accordée, il le sent bien, qu'à charge de retour; pas de secours sans réciprocité. A est donc tenu de stipuler pour les autres, en même temps que pour soi. Quelle que soit son indifférence pour les voisins, il faut qu'au moins des lèvres il dise, sous forme générale, à B : « Tu ne tueras pas ».
Ce précepte existe donc dès la première heure, quoiqu'il n'ait pas dans l'esprit de l'homme sauvage ni la même inflexibilité, ni surtout la même extension que parmi nous. Au début il ne s'applique qu'à de très petites collectivités;
il est familial ou tribal, ce qui revient au même. Plus lard, à mesure que les groupements deviendront plus considérables, à mesure que la tribu deviendra nation, et que le gouvernement s'organisera, le précepte couvrira une surface de plus en plus large. Par des causes que nous verrons ailleurs, il affectera aussi un empire plus régulier; il subira moins d'exceptions, de restrictions. Mais, quoi qu'il en soit, nous venons d'assister à son origine; elle n'a aucun caractère mystérieux. Je ne vois pas en quoi il est nécessaire qu'un dieu intervienne ici. Il suffit d'admettre que l'homme ne se soucie pas d'être tué, et qu'il sente toujours à quelque degré la nécessité de l'aide des autres. Les confirmations expérimentales ne manquent pas au reste. Que plusieurs assassins, décidés à guerroyer contre la Société, se lient, s'unissent, forment une société particulière, aussitôt il y aura entre eux convention expresse de ne pas se tuer réciproquement. Pour ces gens qui font profession du meurtre, le précepte : « Tu ne tueras pas » surgit de nouveau. 11 renaît infailliblement d'une nécessité clairement aperçue. Imaginez, d'autre part, un homme qui serait invulnérable, insaisissable, qui n'aurait aucun besoin du secours des autres hommes pour se protéger, et demandez-vous si vous aimeriez à avoir un tel personnage pour voisin.
Les désirs de l'homme ne se bornent pas à ce point capital : « n'être pas tué ». Ils impliquent nombre d'autres choses : n'être pas amputé de quelque membre, n'être pas blessé, roué de coups, n'être pas insulté, n'être pas dépouillé, etc. Sur tous ces points l'intérêt personnel suggère de même, facilement, autant de prohibitions, autant de préceptes correspondants. Il est bien entendu qu'on donne à ces préceptes une rédaction non personnelle, non égoïste, mais toujours générale. Nous en savons le motif. Tous les jours donc, sous nos yeux, la morale s'invente ou se réinvente. L'intérêt de chacun, uniforme en tous, édicté la conduite nécessaire pour qu'on puisse vivre ensemble avec sécurité.
« Passe encore pour les préceptes d'abstention, pour ces règles qui constituent le gros essentiel de la morale. Mais les préceptes d'assistance, de charité, de morale active, bref pour ces belles et délicates fleurs du moral humain, je ne puis admettre qu'elles poussent sur le terrain de l'intérêt bien entendu. » Cela tient à ce que vous confondez la pratique avec la théorie, la moralité avec la morale. Celui qui pratique la charité est un bel et rare exemplaire de l'homme; et ce n'est pas l'intérêt qui le meut. Mais celui qui recommande, qui prêche la charité, peut être un individu fort ordinaire : il n'est pas besoin d'être libéral, d'être généreux, pour voir que soi-même on se trouvera bien d'avoir des voisins doués de ces qualités; il n'est même pas besoin d'être exceptionnellement intelligent. La nature la plus vulgaire, sous le double rapport du cœur et de l'esprit, n'a qu'à réfléchir un peu pour inventer, à l'usage des autres, le caractère moral dont ces autres doivent être pourvus pour faire des concitoyens utiles, commodes ou agréables. Nous avons sous les yeux, tous les jours, la reproduction du phénomène. Cette partie de la morale que vous jugez si relevée, s'invente donc ou se réinvente comme l'autre, tous les jours, autour de vous. Vous n'avez qu'à ouvrir les oreilles pour entendre des avares faire l'éloge, non de l'avarice, mais de la générosité, et des fripons s'émouvoir en traçant très exactement le portrait de la bonne foi ! .
Ceux qui craignent que la morale théorique soit parfois mise en péril par certaines théories, peuvent se rassurer : la morale ne périra pas, tant du moins que l'homme ne désirera pas être tué, volé, rançonné, démembré, trompé, et délaissé sans secours dans ses misères. Je conviens que le jour où il contracterait autant de goût pour ces maux qu'il a aujourd'hui d'aversion à leur endroit, la morale serait bien menacée.
1. Ce qui ne veut pas dire que les moralistes éloquents, persuasifs, soient des hommes ordinaires.
Les injonctions qui tendent à écarter les actes nuisibles au corps de l'homme ou à ses biens, celles qui réclament les actes utiles sous ce double rapport, relèvent évidemment de l'intérêt économique. A la même classe nous devons également rapporter un grand nombre de prescriptions édictées par les exigences de nos divers sens. La vue, l'ouïe, l'odorat, peuvent être choqués par la conduite du voisin. Ils ont des répugnances, des dégoûts très énergiques. L'ivrogne, par exemple, nous blesse triplement; on réprouve plus l'ivrognerie à cause de ses laideurs immédiates qu'en raison de ses conséquences économiques, familiales ou intellectuelles. — Ce sont les sens qui ont réclamé et obtenu lentement, au cours des siècles, la propreté d'abord, puis cette politesse fondamentale qui supprime les manifestations antipathiques de la vie organique.
L'homme n'a jamais été un utilitaire pur; il s'en faut de beaucoup. Par suite, il s'en faut que toute la morale dérive de l'intérêt économique : nous allons le voir. — L'animal grégaire manifeste déjà de l'amour-propre ! . A moins qu'il ne soit totalement abruti par la misère, le primitif montre un vif besoin de considération. Au contraire de ce qu'on imaginerait, l'existence du sauvage est très cérémonieuse. Le sauvage est avide d'égards, de témoignages de respect et même d'admiration.
L'homme ne vit pas seul; il vit au milieu de groupes concentriques de plus en plus larges, famille, tribu, caste, classe, nation, etc. Les groupes dont il fait partie sont, aux yeux de chacun, comme des extensions de sa propre personne. De même qu'il est jaloux de sa dignité personnelle, l'homme est jaloux de celle des divers groupes concentriques où il se trouve placé : il peut donc y avoir, et il y a généralement pour un même homme l'amour-propre de famille, de pro-