I . Voir Spencer, Sociologie, pari. II, chup. i
fession, de caste ou de classe, de nationalité, de sexe. 11 y a même un amour-propre de l'espèce humaine.
Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de prouver l'existence de l'amour-propre national, de l'amour-propre de famille, de celui de caste ou de classe. Ils sont assez visibles dans l'histoire. Mais je crois devoir dire quelques mots de l'amour-propre du sexe et de l'espèce.
Le premier n'a pas laissé d'interdire aux mâles, comme inconvenants et indignes de leur sexe, un certain nombre d'actes, de manières d'être ou de penser. Il a joué notamment un rôle fâcheux en confirmant le sexe mâle dans sa paresse, et l'empêchant d'aider la femme dans les travaux du ménage et même de l'agriculture, au début. 11 a prescrit d'un autre côté certaines qualités, par exemple le courage. Sans doute, le courage était déjà commandé à l'homme par son utilité même; mais l'orgueil du sexe est venu à son tour le prescrire. Partout on a jeté au lâche cette injure : « Tu n'es qu'une femme ». Chez les sauvages, chez les barbares, les Arabes par exemple, les femmes suivent leurs maris à la guerre, se tiennent près des combattants, toutes prêtes à les insulter s'ils reculent : elles savent bien que l'aiguillon entre leurs mains pique cruellement, et qu'il n'y a rien de plus dur pour un guerrier que d'être traité de femme par sa femme.
L'amour-propre de l'espèce a promulgué quantité d'interdictions. 11 a aussi, comme l'amour-propre de sexe, confirmé, renforcé des devoirs déjà prescrits d'un autre côté. Une foule de dictons, de proverbes, dans tous les pays, témoignent que l'opinion a parfaitement reconnu l'existence de cet amour-propre, et s'en est fréquemment servi au profit de la moralité. On a comparé partout l'ivrogne au porc, l'obscène au chien ou au singe. En Algérie, on dit lâche comme une hyène ou un chacal. On a dit, il est vrai, brave comme un lion, agile comme la gazelle; mais il n'y a dans ce fait aucune contradiction. Montrer l'animal à l'homme
comme un rival, qu'il a peine à égaler par certains côlés, ce n'est qu'une autre manière de piquer l'amour-propre de l'espèce. En général, et sauf exception, l'homme n'aime pas qu'on le compare à la bête; et les moralistes le savent bien, car ils ont usé et abusé de ce fouet.
En résumé, tous les actes, extrêmement divers, dont on dit : « c'est inconvenant ou c'est indigne », appartiennent, sans conteste, à cette vaste portion de la morale qui a été créée par l'un ou l'autre de ces amours-propres de l'homme. Une partie de la morale, conséquemment, relève de Vhonorifique.
Le trait caractéristique des actes enjoints par l'amourpropre, c'est d'être douloureux et difficiles à faire. Il se peut que certains de ces actes soient en même temps uliles, bienfaisants. C'est qu'alors ils sont simultanément commandés par l'intérêt social et par l'amour-propre de l'espèce. Mais la plupart sont purement douloureux et difficiles, sans profit pour personne; ou bien ils infligent à l'acteur une souffrance hors de proportion avec le résultat bienfaisant pour les autres. Donnons à ces actes un nom général : celui d'ascétisme. L'ascétisme occupe une grande place dans l'histoire; il est infiniment plus cher au cœur de l'homme et il y lient plus fortement qu'on ne l'imagine. Le fait mérite explication.
Tout individu qui en voit un autre faire une chose difficile, éprouve un sentiment complexe. Il y a là de l'estime, parfois poussée jusqu'à l'admiration pour cet autre; mais il y a aussi une sorte de retour sur soi : on se voit imaginairement faisant l'acte; on arrive à une persuasion, plus ou moins forte, que soi-même on ferait l'acte. Toute action difficile dont nous sommes spectateur, tend à augmenter notre estime et notre confiance en nous. De là les vives sollicitations que l'opinion adresse à l'individu pour lui faire produire des actions difficiles 1 .
Ces sollicitations sont souvent écoutées, à cause du prix
l. Plus vives selon que l'individu nous est plus proche, parent, ami ou compatriote.
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offert. L'homme payé de l'admiration de ses semblables se trouve fort bien payé. On peut voir ici que dans la morale il n'y a pas que du bon; il y a du beau, et ce beau c'est le difficile.
J'ai déjà observé que dans une multitude de cas où Futilité générale semble commander exclusivement, il y a, à bien regarder, une proportion d'ascétisme : par exemple dans le courage militaire. A présent je vais dire toute ma pensée : très souvent la part contributive de l'ascétisme est la plus forte.
L'homme sent avec peu de vivacité les utilités générales, celles qui ne le touchent pas personnellement, ou, si vous voulez, celles qui ne le touchent qu'à titre d'unité dans un tout. Si le sauvage ne voyait dans le courage que le côté utile à sa tribu, il n'aurait pour lui qu'une considération assez froide. Ce qui Téchauffe à l'égard de cette qualité, c'est bien sa difficulté suprême. La mort est en horreur à l'homme; c'est l'ennemi commun à toute l'espèce. Le membre de notre espèce qui, dans sa rencontre avec la mort, ose la regarder fixement et faire bonne contenance, devient aussitôt l'objet d'une fervente estime; c'est plus qu'un homme, c'est presque uu dieu. Pour comprendre à cet égard les vrais sentiments de l'humanité, il ne faut qu'observer ce que pense encore le peuple chez les nations civilisées, où l'intelligence humaine, plus prévoyante, est cependant plus utilitaire qu'elle ne l'esl chez les sauvages. Le peuple des nations civilisées, aime encore la guerre; il ressemble sur ce point à l'enfant, toujours guerrier. Il aime la guerre comme le théâtre où la vertu capitale se déploie; car, entre peuples civilisés, la victoire ne profile plus ni au simple soldat, ni aux hommes du peuple; elle ne les enrichit plus. Quel bien leur revient d'une annexion de territoire? La popularité de la guerre ne repose donc plus ici que sur l'ascétisme (auquel se joint, je le reconnais, l'amour-propre national). L'idée d'utilité est parfaitement absente. Nombre d'esprits distingués sentent à cet
égard comme le peuple; et ceux-ci sont précieux pour le sociologiste, parce qu'ils savent faire la théorie de leur sentiment. Écoutez de Moltke en Allemagne, et Renan en France. Tous deux s'accordent pour nous dire : « Conservons avec amour l'habitude de guerroyer de temps à autre, parce que la guerre est l'occasion et le lieu nécessaires à la manifestation de la force morale ».
Ce que j'ai avancé à propos du courage, il faut le répéter pour les épreuves douloureuses que chez les sauvages on trouve, en plus ou moins grand nombre, imposées aux jeunes adultes. C'est à peu près toute l'éducation. En apparence, elle n'a d'autre fin que de former des guerriers; mais, à mon avis, l'ascétisme, au fond, joint son influence à cette visée utilitaire. Le tatouage, pratique si générale, recèle également, si je ne me trompe, l'influence en question. Autant j'en dirai encore de ces mutilations qui, à première vue, paraissent uniquement inspirées par le désir d'honorer les morts, arrachement d'une ou plusieurs dents, incision des joues, section d'une phalange des doigts, etc.
La sympathie réclame des actes qui procurent à nos semblables des émotions agréables, et plus souvent encore elle réclame des actes qui suppriment les souffrances. On pourrait peut-être prouver que, dans le passé et jusqu'à nos jours, la sympathie, en tant que cause de réclamations morales, ne s'est montrée vraiment exigeante que là où l'idée de la famille, de la communauté de sang, la surexcitait.
L'antipathie a eu une influence plus large : je parle ici d'une forme spéciale de l'antipathie, celle qui est si connue sous le nom de jalousie, d'envie.
Cette cause en général se dissimule, se dérobe. A mon avis, l'invention d'un certain nombre de pratiques ascétiques est duc à l'envie, au chagrin, que trop souvent inspire à l'homme le bonheur de son semblable, dès surtout que la jouissance se manifeste sans ménagement. Le bonheur qui
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exulte, insulte. C'est le sentiment de presque tous les hommes. La jalousie a donc joué le rôle d'auxiliaire de l'amour-propre d'espèce dans la création de la morale ascétique.
La sympathie, réclamant des actes qui soulagent la misère d'autrui ou ses souffrances, produit des actes utiles, de même que l'intérêt; on pourrait donc, en considérant certains actes, se tromper sur la source d'où ils partent. Une remarque suffira peut-être à prévenir la confusion. L'intérêt demande qu'on fasse des actes sans lesquels l'association ne tiendrait pas, et surtout qu'on s'abstienne d'actes qui tendraient à dissoudre l'association. Réciprocité, équité (nous définirons tout à l'heure ces termes) sont le caractère de la conduite réclamée par l'intérêt; sans réciprocité, sans équité, en effet (à quelque degré du moins), pas de société possible. La sympathie commande des actes d'assistance, de charité, qu'on peut faire pour un individu, pas pour un autre, qui n'ont pas le caractère d'une application générale et nécessaire. Une société suffisamment équitable, sans charité, pourrait très bien durer.
L'homme, on le voit, invente la morale avec presque tout son être, intérêt, amour-propre, sympathie, exigence artistique.
Au sujet de l'intérêt, une explication est nécessaire. L'intérêt qui contribue à faire la morale d'un pays, est bien ordinairement un intérêt général sur lequel les particuliers se rencontrent; cependant il n'en est pas toujours ainsi. Dans un peuple à classes, — et quel peuple n'en présente pas? — les classes puissantes tendent à faire passer leur intérêt de classe pour l'intérêt général de la nation et y réussissent souvent. Dans la classe même, l'individu puissant par la fonction qu'il y remplit, tend à faire passer son intérêt pour celui de la classe. Deux exemples : la morale sexuelle consiste essentiellement dans ces deux principes : l'infidélité de la femme est tout ce qu'il y a de plus grave; l'infidélité du mari est une peccadille. Dans la morale familiale, les devoirs
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de l'enfant ont toujours été déterminés avec précision et rigoureusement exigés. Les devoirs corrélatifs du père sont restés souvent mal définis.
Considérez l'humanité présente, immédiate, vous apercevrez une vérité importante. Quand l'homme traite seul à seul avec un de ses semblables, il est absolument utilitaire; ce qu'il demande à cet autre, c'est de fournir des actes qui soient agréables ou avantageux pour lui réclamant. Mais quand l'homme demande avec son groupe, il tend à négliger l'intérêt économique et ce qu'il réclame surtout, c'est l'acte convenable ou difficile. Plus le groupe grandit, plus l'homme devient ascétique, plus il oublie l'intérêt proprement dit pour les intérêts de l'amour-propre. Cela constitue déjà dans l'homme individuel deux dispositions, deux tendances générales, allant en sens contraire. Nous ne sommes pas cependant au bout. Dans ce très complexe et difficile sujet, les principes de divergence abondent. Saisir au moins les principaux est absolument nécessaire.
L'opinion, que nous avons vue dans l'atlitude active, a une attitude passive. L'opinion se laisse impressionner, comme l'individu même qui la compose, par les avantages naturels ou sociaux, force, beauté, courage, éloquence, naissance, fortune, rang. L'émotion subie peut avoir deux caractères assez opposés. Devant tout avantage, le public, comme l'individu encore, flotte entre l'envie et l'admiration sympathique. Signalons un effet résultant de cette disposition à s'incliner devant toutes les supériorités. Dès lors que l'individu est jugé d'après ses actes d'un côté, d'après ses avantages d'autre part, il y a deux principes de jugement, dont l'un peut contredire l'autre. Cette contradiction éclate largement dans l'histoire. On y voit souvent un homme condamnable et condamné en effet, par l'opinion, pour ses fautes personnelles, recevoir simultanément, pour sa situation sociale, des égards qui compensent, et au delà, les sévérités du même juge. Les codes, échos de l'opinion, portent des traces fort nombreuses
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de cette contrariété, aux articles qui règlent les privilèges des classes nobles. Quelque crime qu'il ait commis, unbrahme dans l'Inde est, selon Manou, exempt de la peine de mort. Ne croyons pas qu'en ce genre la force ait tout imposé : les peuples souvent ont été de connivence.
On arrive à constater, au fond de ce sujet, une contrariété théorique vraiment curieuse : les hommes parfois semblent s'attacher à l'idée de la responsabilité et du mérite personnels, comme à une base sans laquelle il n'y aurait plus de morale. Cependant la môme humanité montre une préférence d'estime universelle pour les dons naturels, qui n'ont rien coûté.
Celui qui, avec de grands efforts de volonté, s'est rendu savant, ou brave, ou probe, n'obtient pas toute l'estime accordée à celui qui paraît avoir eu peu ou point d'effort à faire pour posséder les mômes qualités. Voici un homme riche : est-il parti de la pauvreté? ou sa fortune est-elle due à des ancêtres? Dans le dernier cas, la fortune vaut à son possesseur un respect bien plus complet.
Nous dirions volontiers que la morale sort de sources diverses et que chacune a sa couleur, qui n'arrive pas toujours à se bien fondre avec celle de la source voisine. Mais l'image n'est pas assez forte. En réalité, entre les morales, dérivées des divers fonds psychiques, il y a des contrariétés, des annulations réciproques. Ainsi, la morale ascétique et la morale de l'inlérôt sont, l'une avec l'autre, sur le pied d'une opposition presque fondamentale. La morale de l'inlérôt veut que la considération des hommes aille à celui qui, en observant exactement la justice, fait aux autres le plus de bien; la morale ascétique veut qu'on admire avant tout l'homme qui sait se faire à lui-même le plus de mal; elle prône Siméon Stylile ou Benoit Labre, tandis que l'autre recommande Benlham.
Rien que par la diversité foncière de l'àme humaine, il se produirait des contradictions dans la morale d'une société,
quand même celle-ci serait absolument homogène. Une telle société n'exista jamais.
Traçons le schéma d'une société quelconque. Il y a d'abord des gouvernants et des gouvernés. Il y a des maris et des femmes. Il y a des pères et des enfants. Il y a des hautes et des basses classes. Il y a des militaires et il y a des civils, ou, ce qui revient au même, là où tout le inonde sert, on est tantôt à l'armée et tantôt dans ses foyers. Economiquement parlant, chaque homme est tantôt consommateur, tantôt producteur, aujourd'hui vendeur, demain acheteur. Il y a des métiers et des professions de toute sorte. Il y a, ou il peut y avoir des esclaves, des serfs; en tout cas, des domestiques et des maîtres.
Les obligations convenues des gouvernants et celles des gouvernés ne sont jamais, ne peuvent pas être les mêmes. Il faut en dire autant des obligations corrélatives du mari et de la femme, du père et de l'enfant, du maître et du serviteur. Les situations opposées de vendeur et d'acheteur, de consommateur et de producteur, ne font pas des différences si tranchées, non plus que les diverses professions; mais les unes et les autres ne laissent pas que de modifier le fonds commun de la morale. Ces modifications sont très souvent de véritables altérations. Les devoirs spéciaux se mettent souvent en contradiction formelle avec les devoirs généraux. Par exemple, la soumission, l'obéissance, sont des vertus pour le gouverné; tandis que la volonté inflexible, impérieuse, est une qualité indispensable chez le gouvernant. Les basses classes doivent se tenir modestement, humblement à leur place, tandis que les hautes classes doivent exiger avec fermeté les respects, les déférences, que les conventions leur ont attribués. Cela va jusqu'à former des concepts de caractère tout à fait opposés, que l'opinion publique recommande simultanément.
Là où la théorie morale n'est pas scindée ainsi jusqu'à constituer deux codes en opposition formelle, il y a toujours
au moins concurrence sourde entre les devoirs spéciaux et les devoirs généraux. Par exemple, voyez la morale professionnelle : un charpentier, outre ses obligations communes de père, d'époux, de sujet, etc., a des obligations particulières qui se peuvent résumer en un mot : être bon ouvrier. A première vue, cette obligation ne paraît pas devoir nuire aux autres. Toutefois elle leur nuit nécessairement dans une certaine mesure, par cela seul qu'elle réclame une part de la volonté de l'homme et de sa force de coaclion sur soi-même. Elle leur nuit encore d'une autre manière. L'homme qui est mauvais mari, s'il est bon ouvrier, ne perdra pas tout à fait son procès devant l'opinion, surtout devant celle qui lui importe, qui le touche presque exclusivement, l'opinion des gens de son métier. Peut-être même ce milieu spécial préfère ra-t il le bon ouvrier, mauvais mari, au bon mari, mauvais ouvrier : c'est même assez probable. On voit qu'en somme il y a combat pour la vie entre les diverses qualités de l'homme et que posséder Tune, c'est avoir jusqu'à un certain point dispense pour une autre. Cette loi est tout à fait éclatante quand on regarde la classe des militaires. Là le courage dispense de beaucoup d'autres mérites, et si, quittant notre temps où le militarisme a baissé, nous nous reportons aux armées de l'ancien régime, aux soldats du xvi° siècle par exemple, nous serons autorisés à dire plus. Alors, un bon soldat avait à peu près le droit, dans l'opinion de ses pareils, et même dans l'opinion de son général, d'être débauché, ivrogne, sans foi et sans ménagements avec les civils, pourvu qu'il fût courageux et discipliné jusqu'à un certain point. Avec ces deux qualités seulement, on le tenait pour parfait dans son genre. Son type n'en comportait pas davantage.
Cet exemple nous montre avec netteté comment une morale spéciale fait diversion et échec à la grande morale. Rien n'a plus énergiquement opéré dans ce genre que la religion. Toutes les religions se ressemblent en ce point essentiel qu'à
côlé des devoirs de l'homme envers autrui, elles mettent les devoirs de l'homme envers la divinité. J'ai dit à côté, en atténuant volontairement la vérité : mettre des devoirs nouveaux à côté d'autres, c'est déjà, nous le savons, donner à ces derniers une concurrence qui les affaiblit. Mais voici maintenant la vérité tout entière : il n'est pas de religion qui, au moins interprétée par ses prêtres, n'ait mis ce qui est dû à la divinité bien au-dessus des devoirs envers l'homme. La plus parfaite des religions, le christianisme, n'a pas plus failli que les autres à cette loi universelle. Dans sa doctrine, le fidèle qui mange gras le vendredi commet un péché mortel, et s'expose à la même peine que celui qui tue son semblable.
Il est une autre cause dont les effets divcrsifs surpassent ceux de la religion : c'est le militarisme, c'est la guerre. Nous en parlerons ailleurs fort amplement. Disons ici seulement que c'est le rebours de toute morale, le monde tournant à l'envers. Tu ne tueras pas, tu ne voleras pas, tu ne violeras pas, ces commandements et tous les autres sont, avec une parfaite tranquillité de conscience, échangés pour leurs contraires : tu tueras, tu voleras, tu violeras (exception faite pour les temps tout à fait modernes), tu seras orgueilleux, tu seras impitoyable, tu feras tout le mal possible. Cette morale à rebours n'est, dit-on, que pour l'ennemi : mais il est naïf de s'imaginer que le concitoyen ne s'en ressent pas. Ce n'est que tout récemment qu'on a recommandé aux soldats quelques devoirs envers l'ennemi, et ils sont encore bien mal observés.
La théorie morale tend à toute époque à varier, sur les divers points d'une aire considérée. Si nous en restions là, nous n'aurions qu'une des faces de la vérité. Une tendance contraire existe au sein de ces phénomènes. A partir d'un point, qu'on ne peut déterminer avec précision, le mouvement se produit en sens inverse. L'opinion tend à redevenir homogène, à réclamer de tout le monde les mêmes devoirs essentiels, au détriment d'anciens devoirs spéciaux, qui sont subalternisés ou tout à fait effacés. Il semble qu'on soit ici
en présence d'une loi en contrariété avec la première. Cela fait comme une large oscillation dont on est vivement sollicité à chercher la cause.
Nous recevons, rien qu'en ouvrant les yeux, l'idée du semblahle. Notre semblable nous entoure. Ce n'est pas encore l'idée de l'égal (bien que les moralistes disent souvent à l'homme « ton semblable » pour dire ton égal), mais c'est la racine de cette idée. Un Louis XIV a beau se regarder comme une manière de divinité, les besoins animaux à satisfaire, les maladies, les chagrins, et la mort, l'avertissent qu'il est de l'étoffe commune.
Il n'y a qu'à considérer le sauvage et l'enfant pour voir combien la nature humaine est jalouse de l'égalité, je dis l'égalité de traitement. Malheureusement, l'homme ne se contente pas d'être égal; ceci est le moins qu'il veuille. Aussitôt qu'il y a moyen, il prétend être supérieur. Distinguons bien les deux attitudes de l'homme : la passive et l'active. A l'encontre d'aulrui qui tend à lui imposer sa supériorité, l'homme réclame l'égalité; l'altitude de résistance s'arrôle h ce point. Mais quand il peut se déployer luimême, ce point ne lui suffit plus; il veut passer bien au delà. Il provoque à son tour l'allilude passive des autres. L'égalilé est une conciliation forcée, comme toutes les conciliations. Mais elle a pour elle la connivence involontaire de l'esprit humain.
Pour mesurer une dislance, il faut une unité de mesure, un mètre quelconque. Il y a en morale un analogue de cela : c'est l'idée de l'équivalence des hommes. Voici une horde Je sauvages : à coup sûr les femmes n'y sont pas les égales de l'homme, ni les enfants les égaux des individus adultes; mais ceux-ci sont égaux entre eux. Je ne dis pas en fait. Je dis que c'est la théorie obscurément formulée dans les esprits. La première loi qui s'établit est celle du talion : dent pour dent, etc. Elle implique nécessairement celle idée sourde qu'un individu en vaut un autre. Considérons une
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société plus avancée, où il se soit formé une hiérarchie sociale. Nous avons des hommes libres, des nobles et des princes. J'observe que cela constitue des égalités élagées, car les hommes de chaque classe sont tenus pour égaux entre eux. Quand la procédure qu'on appelle composition ou whergeld, vient s'ajouter à celle du talion, vous apercevez qu'au sein de la classe, la composition est la môme pour tous; l'idée de l'égalité se retrouve donc ici.
Si je considère attentivement le droit civil français ou celui des Romains, j'aperçois, sous la complexité des prescriptions, deux grands courants, distincts, pour ainsi dire, par leur couleur, qui ont l'air de sortir de deux sources différentes. Voici d'abord les contrats : vente, échange, louage, société. Les règles relatives à ces contrats ont, pour un œil pénétrant, quelque chose de commun qui, en dépit des différences superficielles, les joint et les assemble. Elles partent d'une même inspiration, d'un même trait psychique. Ces règles ont été cherchées et trouvées par des esprits qui sciemment, ou d'instinct, visaient à établir l'égalité.
Prenons un exemple : Une vente met en présence A et B. A veut acheter; B veut vendre; A et B ont des situations, ou, si l'on veut, des fonctions économiques différentes et en quelque manière opposées. Cependant dans les règles que le législateur édicté au sujet du contrat de A et de B, en quoi consiste essentiellement sa tentative? A trouver pour A d'un côté, pour B de l'autre, deux traitements qui soient et restent équivalents, à travers la diversité ou la contrariété des situations. B a livré immédiatement à A celle terre qu'il vendait, tandis que A a demandé du temps pour payer le prix. Le législateur voit là une illégalité à réparer et, à moins de déclaration expresse de la part des contractants, il décide que A payera à B l'intérêt de la somme constituant le prix. Prenez une à une toutes les règles concernant la vente, elles ressemblent essentiellement à celle-ci : elles rétablissent, dans la mesure du possible, l'égalité entre les deux contractants.
Toute celle partie du droit concernant les contrats est une véritable géométrie, fondée sur un axiome primitif : l'axiome de l'égalité. Chaque incident qui peut se présenter entre les contractants, donne lieu à un problème qui est nouveau en un sens, mais toujours le même essentiellement : il s'agit de retrouver l'égalité, en dépit de la diversité des situations.
Comparez maintenant les règles qui concernent les étrangers et leurs rapports avec les nationaux, celles qui sont relatives au mariage, à la paternité et à la filiation; celles qui instituent la capacité de transmettre par testament, et celles qui disposent des biens laissés par un homme mort intestat; cette seconde partie du droit, si considérable, si compliquée, est marquée d'un tout autre sceau que la première. Ici Tidée d'égalité, loin d'être le principe général d'où tout se déduit, est totalement absente, ou n'apparaît que bien faiblement. D'autres visées que celle de l'égalité ont dirigé l'esprit du législateur. Mais, parmi ces visées cependant, il en est une qui d'ordinaire l'emporte par la force et la généralité de son ascendant, à ce point que toutes les règles principales lui appartiennent : le législateur a eu en vue un grand intérêt, celui de la conservation et de la prospérité du groupe social auquel il donnait ses lois. Au fond, cette partie du droit est donc de la politique, et elle en a toutes les imperfections.
L'utilité sociale n'est pas un objectif aussi simple que l'égalité entre deux hommes. On se trompe aisément sur ce qui est utile à la société; aisément on arrive à prendre pour l'intérêt général ce qui n'est que l'intérêt d'une classe; et quand cette erreur primordiale n'a pas été commise, quand le but a été clairement et justement aperçu, on peut se tromper encore sur la valeur des moyens adoptés pour aller au but. Aussi cette partie du droit est-elle, en tous pays, plus ou moins faussée par des partialités, des injustices ou des maladresses. Elle ne se développe pas régulièrement comme la partie relative au contrat; son processus consiste
plutôt en des rectifications, des annulations, des abolitions réparatives. C'est ce qui la rend. toujours temporaire, c'est-àdire variable pour une même société, d'une époque à une autre. Et d'autre part elle est aussi infiniment variable d'une société à une autre, parce que chacune de ces sociétés, se trouvant dans des conditions plus ou moins spéciales, a conçu son intérêt, son utilité, d'une façon nécessairement particulière. Prenons un exemple : A Rome, pendant bien des siècles, il a semblé utile, indispensable même à la société, que le père exerçât sur son fils un droit de gouvernement absolu; que le père put disposer despotiquement du bien acquis par le fils et même de la personne de ce fils. Nous pensons aujourd'hui que ce droit était inique. D'où vient ce changement dans l'opinion? De ce que nous avons en somme retrouvé l'idée de l'égalité entre père et fils. Un esprit romain était là-dessus prévenu par certaines idées, celle-ci par exemple : le père était un créateur; il avait le droit du créateur sur la créature : on trouve encore ce singulier sentiment exprimé par Montesquieu dans V Esprit des lois.
A présent que l'équité est rétablie entre père et fils, nous pensons que la société s'en trouvera aussi bien, sinon mieux. Mais, remarquons-le, ce n'est pas une meilleure conception de l'utilité sociale qui a amené l'abolition du vieux droit, c'est le sentiment plus net de l'égalité dans les deux fonctions diverses de père et de fils. La date seule de la réforme, chez nous, suffirait à le prouver. C'est la révolution de 89, ce grand mouvement égalitaire, qui en a fini avec l'exploitation du père. La loi romaine, attribuant aux pères la disposition de l'argent gagné par le fils, 1800 ans après Jésus- Christ, 1300 ans après la chute de l'empire romain, était encore en vigueur.
Les grosses immoralités, les grosses injustices qui figurent dans l'histoire, l'esclavage, la domination cruelle ou fiscale d'une classe sur une autre, se sont toujours appuyés sur l'idée d'une fausse inégalité. Dès qu'on tient un homme pour
inférieur à soi, on est en danger de lui faire tort. Une des preuves les plus saisissantes de celte tendance nous est fournie par l'histoire des relations entre civilisés et sauvages. Les civilisés, entre eux, ont certes une moralité qui, par sa constance au moins et par sa solidité, l'emporte sur la moralité des sauvages entre eux ; mais, vis-à-vis du sauvage, le civilisé était trop sûr de sa supériorité économique, guerrière, intellectuelle, morale : qu'^n est-il résulté? De civilisé à sauvage, ce n'est pas le sauvage qui s'est le plus mal conduit. A cet égard les témoignages des voyageurs ne sont que trop concordants; les sociologistes concluent de môme, depuis Spencer jusqu'à Letourneau.
Nous avons vu le droit civil gouverné — dans sa meilleure partie — par la recherche de l'égalité à travers la diversité des situations personnelles qui la masquent. Le droit criminel n'est de même — dans sa meilleure partie aussi — que la recherche de l'égalité, diminuée par les démérites personnels. Le criminaliste s'efforce de trouver ce qui reste d'égalité dans le criminel ; et il règle ses pénalités d'après ce reste. Quand il estime l'égalité tout à fait perdue, il n'a plus d'égards pour la personne et le supplice devient la solution obligée. J'ai dit la meilleure partie : le droit criminel en effet admet, lui aussi, des visées étrangères à l'égalité, telles que l'utilité sociale; il se préoccupe notamment d'effrayer, de faire des exemples.
On peut affirmer qu'en suivant cette vue il s'est souvent égaré dans des pénalités excessives, cruelles jusqu'à l'absurdité *. Pour le droit criminel, comme pour le droit civil, les peuples civilisés tendent de plus en plus à consulter uniquement l'égalité, l'équité. Dans le droit français, l'utilité sociale a été presque absolument répudiée; presque tout est réglé d'après le démérite personnel tel que le législateur croit le voir et le mesurer.
i. Exemple : les deux questions qui existaient encore sous Louis XVI, la question préparatoire et la préalable.
L'idée de l'égalité théorique a été suggérée à l'homme par la nécessité pratique. Il a entrevu qu'il fallait cette idée pour établir quelque constance dans les rapports sociaux '. La distribution de la justice est effectivement facile à proportion que l'égalité règne sur des portions plus étendues de la société. Toute inégalité crée une difficulté pratique. Quand il y a une certaine abondance d'inégalités, les difiicultés deviennent inextricables; c'est le cas de l'Inde avec toutes ses castes.
Supposez une société telle qu'il n'en exista jamais, où chaque individu aurait sa valeur différente et ferait ainsi une classe sociale à lui tout seul. Par suite, chacun aurait son taux de composition ou son traitement particulier. Ce serait à s'y perdre.
En résumé, l'homme réclame l'égalité de traitement, c'est son minimum de prétention. Puis cet intérêt trouve assistance dans une idée. L'égalité est un concept que les nécessités de la vie pratique introduisent dans l'intermédiaire intellectuel, et qu'elles y maintiennent. — Môme au sein d'une société inégale, ce concept est encore présent. Il arrête l'inégalité sur les confins de chacun des groupes dont cette société est formée, et il ne lui permet pas de pénétrer à l'intérieur du groupe. On pourrait à la rigueur considérer chacun de ces groupes comme un peuple mêlé avec d'autres peuples sur un même sol, ce qui ne serait pas très éloigné de la vérité, car il n'y a de société complète qu'entre égaux.
Le sentiment égalitaire, le concept égalitaire, toujours présents, et invincibles au fond, nous expliquent ce mouvement qui ramène la moralité vers l'uniformité. Contrariée par des mobiles politiques et économiques, retardée par des événements tels que la guerre, l'esclavage ou l'usurpation du sol, la tendance égalitaire, la démocratie, pour la nommer d'un seul mot, profite de tout ce qui bouleverse l'ordre dans
1. Sans préjudice, bien entendu, des causes sentimentales indiquées plus haut.
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une société à castes et à classes. Dès qu'un événement quelconque vient à briser un groupe, à le dissoudre en poussière individuelle, l'égal i té s'étend à la place, comme l'eau s'étendrait dans un vase à compartiments, si on les brisait.
Nous voici peut-être en mesure de résoudre la question soulevée dès le début. Y a-t-il quelque chose de fixe ou de général dans la morale? On peut prouver qu'aucun précepte, môme le plus essentiel, comme ne pas tuer, ne pas voler, etc., n'a jamais eu la chance de régner universellement chez tous les peuples. Un groupe peut se trouver dans des conditions telles, que, pour lui, l'utilité sociale commande réellement ou, ce qui revient au même, semble commander une pratique immorale. Mais voici une condition inéluctable. Pour qu'un groupe dure, il faut convenir d'une réciprocité de conduite entre les membres du groupe; sinon il se dissout. Mais si celui-ci se dissout, un autre se reforme aussitôt, l'homme ne pouvant pas absolument vivre seul. Au-dessus de tous les préceptes particuliers qui varient, il y a donc un précepte qui ne varie pas, et ce précepte c'est : réciprocité, c'est-à-dire égalité entre les membres du groupe. Le principe constant universel qui était demandé, le voilà; et, pour mon compte, je n'en vois pas d'autre.
L'idée du devoir a fait dire quantité de paroles obscures et prétentieuses. Tâchons d'éviter ce défaut.
S'il n'y avait pas sur la terre d'autre homme que moi, je n'aurais aucun devoir.
Les devoirs vis-à-vis de moi-même n'existeraient pas sans les autres. Les devoirs envers Dieu sont matière à croyance, non à science. Ce qui me crée un devoir, c'est l'existence d'un autre, d'un semblable, d'un égal. Cette dernière idée est absolument essentielle. Un autre a beau coexister avec moi, s'il n'y a de moi à lui aucune parité, je vous défie de montrer que je lui dois quelque chose. Je ne dois qu'à l'égal et ce que je lui dois, c'est la réciprocité de conduite : Fais à autrui, etc. ; c'est la réciprocité positive recommandée; — Ne
fais pas à autrui; c'est la réciprocité négative commandée. Toute la morale fixe, commune, éternelle, tient dans ces deux préceptes.
Mais ici, je le répète, autrui est synonyme d'égal. La preuve, c'est que ces injonctions n'ont plus aucun effet sur la conscience de l'homme dès qu'il ne croit plus avoir devant lui un égal. Voici un individu qui a commis un crime; on l'emprisonne, on le condamne à la mort ou à toute autre peine. Les juges manquent-ils à son égard au précepte : « Ne fais pas à autrui »? — On me répond unanimement non. Le précepte demeure sauf, parce qu'il n'a pas ici d'application. Et pourquoi n'en a-t-il pas? Cherchez bien, je vous prie; cherchez laborieusement; et il vous faudra venir à dire : c'est que par son crime cet homme a perdu le bénéfice de l'égalité.
En fait, les hommes sont très inégaux de par la nature, qui a distribué la force, la beauté, l'intelligence, etc., à doses très diverses. Ils se rendent de plus fort inégaux par leur conduite. Et cependant, l'idée de l'égalité abstraite, théorique, demeure comme une donnée nécessaire, comme une règle dont on s'écarte à chaque instant, soit par passion, soit par d'autres règles, par exemple celle de la responsabilité individuelle, mais à laquelle on revient toujours parce que sans elle on ne saurait vivre. Egalité, équité, réciprocité, devoir, termes nuancés qui rendent une même chose fondamentale.
Il y a une thèse tout à fait contradictoire à la nôtre. — On a dit : « Je sens que rien d'humain ne m'oblige; il me faut un supérieur, un être surnaturel qui me donne l'ordre de respecter la vie, les membres, les biens des autres hommes ». C'est une manière de penser dont le principe est clair : l'homme qui parle ainsi ne connaît qu'une vertu, le respect de la puissance et de la force. Au lieu d'être une thèse de civilisé, comme certains le croient, c'est la thèse primitive du sauvage — qui reparaît et se donne des airs nobles. — Imaginez
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un homme comme certainement il y en eut sous Louis XIV, capable de faire l'aveu suivant : « Si je ne tue pas, si je ne vole pas, c'est que ces actes déplaisent au roi, dont la volonté est tout pour moi », et mettez-le en comparaison avec un autre homme qui vous dirait : « Si je ne fais pas du mal à autrui, c'est que mon intelligence et mon sentiment y répugnent. Autrui est mon équivalent, voilà pour l'esprit. Puis je me figure ses souffrances, je me mets à sa place, voilà pour la sensibilité : cela fait que je ne peux pas. » — Il s'agit, il est vrai, d'obéissance à un souverain surnaturel, à un Louis XIV éternel, mais cela ne change pas la qualité de la morale, qui reste celle d'un courtisan.
Nous avons essayé de saisir les causes qui ont présidé à la formation des codes de morale. Nous allons examiner quelles forces coactives ont contraint l'homme à fournir effectivement de la moralité. Un même phénomène se rencontre dans les deux sujets, cest Vopinion y mais vue sous deux aspects différents. Nous avons considéré l'opinion tout à l'heure dans sa fonction d'inventer les préceptes; nous allons à présent la considérer comme puissance contraignante et l'examiner dans les modes et les degrés où elle exerce sa puissance. Il nous arrivera forcément de rappeler quelques idées déjà présentées.
Nous sommes accoutumés à lier avec l'opinion l'idée de punitions et de récompenses simplement morales; et l'idée est à peu près exacte, aujourd'hui que les gouvernements ont une existence séculaire. Mais quand il n'existait pas de gouvernements réguliers, l'opinion publique employait des moyens matériels de contrainte, peu constants, peu mesurés, très efficaces cependant; ce qu'on appelle la loi de Lynch dans l'ouest des Etats-Unis est un équivalent actuel de ce qui fut partout, dans la période prégouvernementale. Peu à peu les gouvernements ont dépouillé l'opinion de la contrainte matérielle et l'ont concentrée entre leurs mains. Depuis
que les gouvernements ont pris pour eux la contrainte matérielle et réduit l'opinion à l'exercice de la contrainte morale, deux agences, bien distinctes, contraignent l'homme à fournir de la moralité : 1° l'opinion publique; 2° les gouvernements. Nos observations doivent porter d'abord sur la première en date, et qui en sus est la plus étendue, je veux dire l'opinion.
Même aujourd'hui elle n'est pas si dépourvue de coaction matérielle qu'il pourrait sembler. Quand un homme est mis quelque part au ban de l'opinion, il est difficile que la loi puisse le protéger absolument contre les sévices réels. Il faut voir cela dans un village. Ce paria est plus battu, et surtout plus volé, que le législateur, dans sa sphère élevée et lointaine, ne l'imagine.
Quoi qu'il en soit, l'opinion agit surtout par des peines et de» récompenses purement sentimentales. L'homme a le besoin impérieux de se sentir en accord, en conformisme, avec ses voisins; il a besoin de leur considération. C'est à ces deux endroits que l'opinion le frappe ou le flatte. On a peine à saisir d'abord comment elle peut être si puissante; elle n'a à sa disposition, après tout, que des mines et des paroles, choses vaines en apparence. Mais c'est qu'elle agit sur des endroits très sensibles et avec une réitération de coups incessants. Voyez un individu méprisé : il est comme baigné dans un fluide qui, du matin au soir, à chaque minute, vient le frapper sur une plaie ouverte; parents, voisins, passants, hommes, femmes, enfants, tous les sexes et tous les âges, par gestes, propos, procédés, lui font sentir ce qu'il est. En sens inverse, l'homme admiré sent à chaque minute la caresse du flot bienveillant; c'est vraiment irrésistible.
La force de l'opinion éclate partout dans l'histoire; c'est elle qui a amené des milliards d'êtres humains à la guerre pour y affronter une mort possible; — d'autres, moins nombreux, y ont, par elle, accepté une mort certaine. Elle a surmonté chez le sexe mâle l'instinct si fort de la conservation
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et chez le sexe féminin, l'instinct sexuel. Ce qui fait la dignité du mariage lui est du, chasteté de la jeune fille, fidélité de la femme. Les actes les plus précieux pour l'humanité, les plus difficiles à faire, n'ont jamais été payés qu'en considération; on ne les a pas faits pour de l'argent. Nous décorons le soldat qui monte le premier à l'assaut. Les Romains ne faisaient pas autrement. Les inventions, même lucratives, n'auraient pas été poursuivies avec une ténacité égale si l'image de la renommée n'avait hanté l'esprit de l'inventeur. Combien de découvertes d'ailleurs sont invendables? Révéler aux hommes la circulation du sang ou la méthode algébrique, cela ne donne pas un sou.
L'opinion fait des hommes ce qu'elle veut; elle change le caractère personnd; elle fait plus, elle change les âges et les sexes, donnant à l'un les qualités et les vices propres à l'autre. On n'exige pas de l'homme la chasteté ordinairement; et aussi en général il ne s'inquiète guère d'en fournir; mais qu'il se forme un milieu où une opinion spéciale lui demande de la chasteté, il en fournira. — On ne demande pas du courage à la femme, elle n'en a pas; elle va même jusqu'à affecter la faiblesse; mais si, par exception, l'opinion veut qu'elle soit brave, elle le devient à l'égal de l'homme. Voyez les Amazones du Dahomey. Rien n'est probant à cet égard comme la coutume des sultées indiennes. Là, l'opinion demandait naguère que la femme, d'une certaine classe, se brûlât à la mort de son mari; et cette femme se brûlait. Plus vous réfléchirez, plus vous sentirez l'horreur de cette destinée, et l'empire prodigieux de l'opinion. On a cru longtemps que cette coutume était particulière à l'Inde. Mais les femmes veuves paraissent avoir de même accepté la mort en beaucoup de pays. Aujourd'hui encore, chez les Chinois, si l'opinion ne réclame pas impérieusement le suicide, elle l'encourage; et cela suffit pour qu'un certain nombre de veuves se pendent publiquement (voir Sinibaldo de Mas, p. 55, Tablettes d'honneur).
On simplifierait un peu trop l'histoire sans doute, mais on ne la fausserait pas, en disant qu'elle est la lutte incessante entre l'intérêt économique et le besoin d'estime. Si fort que soit le premier, l'autre lui tient tète et souvent l'abat.
Ce vaste sujet de la moralité fournie par l'homme dans l'intérêt de son honneur n'est pas épuisé par le peu que nous avons dit. Nous aurons lieu d'y revenir.
La contrainte morale obtenue par la seconde agence, le gouvernement avec ses lois, ses codes, demande moins d'explication. La crainte des peines gouvernementales, qui reviennent toutes à la privation de la vie, des membres, de la liberté, des biens, des avantages ou honneurs sociaux, relève évidemment de l'intérêt économique, ou intérêt tout court — exception faite pour la privation des honneurs, qui appartient évidemment à l'honorifique.
Nous venons de voir les deux agences extérieures.
Il y a un troisième agent de coaction morale : c'est la sympathie. Lorsque quelqu'un s'abstient d'agir envers son semblable par la prévision des souffrances que son action infligerait, il cède à l'ascendant de la sympathie. Cette faculté que nous avons d'imaginer en autrui des états moraux, auxquels nous participons ensuite avec plus ou moins de vivacité, faculté involontaire contre laquelle nous protestons même souvent, sera considérée sans doute par nombre de mes lecteurs comme la puissance morale par excellence. Je n'y contredis pas. C'est en tout cas le plus aimable des pouvoirs moraux. C'en est aussi hélas! le plus faible et le plus intermittent.
Nous arrivons enfin à une coaction, considérable au moins par sa qualité : celle qu'on nomme la conscience. Ce que celle-ci nous parait être en somme, de quels éléments elle nous semble formée, nous l'avons déjà dit; nous nous contenterons de répéter ici la conclusion essentielle : la Conscience est une forme idéale de l'opinion publique, une conception propre aux natures exceptionnelles, assez rare par
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conséquent, mais qui a agi historiquement toutefois avec une grande importance, parce que les natures exceptionnelles sont en histoire le point de départ des changements de toute espèce.
Il y a une morale qu'on appelle religieuse; il y a également une moralité religieuse. Nous ajournons ce double objet, pour en parler au chapitre des institutions religieuses. Nous estimons qu'il y aura profit à traiter en une fois, sous toutes ses faces, le vaste sujet de la religion.
Institutions de distinction ou de classe. — On peut dire que jusqu'à un certain point la nature a fourni à l'homme le modèle des classes, par le sexe et l'âge. Chez les primitifs la division naturelle en femmes et en hommes d'une part, en vieillards et en jeunes d'autre part, donne lieu à des différences de traitement, régulières et fixes, qui annoncent déjà l'esprit futur des classes.
Enumérer toutes les espèces de classes qu'on peut rencontrer dans l'histoire, n'est pas de mon sujet; mais je dois indiquer les principes divers de leur formation. Il est des classes qui se sont établies sur la tète des autres, grâce à des avantages acquis ou concédés, dont elles ont tiré un parti plus ou moins abusif. Telles sont la classe des nobles, qu'on trouve en tant de pays, celle des sorciers ou des prêtres. Il est forcé que ces classes privilégiées soient les premières formées ; quand quelques-uns se mettent à part de tous, c'est pour avoir un lot meilleur. Celles-ci produisent dans la société l'effet d'un cristal dans un liquide : elles causent autour d'elles une cristallisation générale. La société se précipite, si je puis ainsi parler, en classes inférieures.
On distingue les hommes adonnés au travail de l'agriculture, les ouvriers des métiers non agricoles, comme les forgerons dans une grande partie de l'Afrique *, les hommes