Voir aussi l'équivalent chez les Hindous
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livrés à des professions artistiques, comme les griots encore en Afrique, comme les musiciens et les bayadères dans llnde. Plus tard, avec l'existence des villes, on a les marchands, les commerçants. C'est la fonction économique qui, on le voit, fournit l'occasion extérieure, le prétexte pour classer chaque individu ; mais il y a bientôt ici des phénomènes surajoutés que l'économique ne fournit pas et qui deviennent le vrai ciment de l'institution.
La classe devient en beaucoup d'endroits héréditaire, le métier passe du père au fils. En tous cas, nul ne peut quitter son métier sans tomber aussitôt dans une espèce d'ostracisme ; cela tient à ce qu'il s'est établi entre les classes une sorte d'interdit. D'une classe à une autre, aucun rapport d'assistance, de sympathie, de sociabilité même; on ne se marie pas, c'est défendu; il n'est pas même permis de manger ensemble. Dans l'Inde, on peut voir cet esprit d'antipathie porté à un degré vraiment étonnant. On a beau s'adresser à ceux des historiens qui connaissent et exposent le mieux ce singulier sujet, Dubois ou Lyall, on ne comprend pas (ils ne comprennent pas eux-mêmes) comment l'humanité a pu on venir là, si on n'admet pas chez l'homme un besoin foncier de se distinguer, de se parquer dans des groupes où Ton s'assiste, où l'on sympathise vivement d'une part, tandis que d'autre part, à l'égard de tout ce qui n'est pas le groupe, on méprise et on déteste, avec une vivacité égale. Ces tendances une fois reconnues, on conçoit que l'exemple parti d'abord des classes privilégiées ait été si bien suivi. On comprend même que la tendance aille s'accentuant, c'est-à-dire que, dans les classes primitives, on arrive à faire des sous-classes, dans les castes des sous-castes, parce que les émotions sympathiques et antipathiques deviennent plus vives à mesure que le groupe se rétrécit, et que l'homme cherche toujours à accroître la vivacité de ses émotions. C'est le spectacle étrange que nous offre l'Inde.
Il y a donc dans le phénomène des classes, des castes,
104 DE l'histoire considérée gomme science.
après que la contrainte des classes supérieures a opéré, une part d'action considérable à attribuer à la spontanéité même des basses classes, une part de volonté et de penchant naturel. C'est par là que finalement les castes et les classes sont à rapprocher des sectes, des partis religieux, philosophiques, politiques, littéraires, artistiques, scientifiques même, que l'humanité a formés partout et en tout temps. Ceux-ci expliquent ceux-là; car ceux-ci manifestent un penchant à la séparation, à la scission très universel, très fort et qui se sert pour cela de tous les prétextes.
Aux Etats-Unis d'Amérique, il y a à la fois des classes vaguement dessinées par la fortune, la position sociale ou le métier; des églises diverses; des sectes nombreuses pour une même église; des partis politiques, économiques, sociaux, littéraires, artistiques; des associations pour suivre des intérêts réels, des associations pour atteindre des fins désintéressées, au moins en apparence, telles que propager la tempérance, réunir des documents archéologiques, etc., etc. Il ne s'agit pas en ce moment d'exposer avec détail une face si large et si variée de toute société, mais de démêler les causes psychiques de ces manifestations.
Il est clair d'abord que nombre de groupes sont dus à l'intérêt proprement dit, à l'intérêt économique. On se concerte pour atteindre une fin utile, qui est au-dessus des forces de Findividu. Ceux-ci mis à part sans difficulté, les autres groupes, en tant qu'ils ont été librement formés, relèvent des mêmes forces psychiques : 1° l'amour-propre; 2° la sympathie. Avide de se distinguer, l'homme ne peut pas toujours obtenir ce résultat à lui seul; il le cherche collectivement. Il a également besoin d'aimer et de haïr, aimer des gens qui pensent ou sentent comme lui, détester des gens qui pensent autrement. Le parti, la secte, lui donnent satisfaction à ce double égard. C'est pourquoi on voit les hommes se mettre en partis, en sectes, tout le long de l'histoire, sous prétexte de croyance, de dissidence politique, religieuse, littéraire, etc.;
et'tjue de fois la dissidence est tout ce qu'il y a de plus futile !
Chez les Hindous, la classe est fondée tantôt sur la communauté du sang, tantôt sur celle du métier, tantôt sur celle d'un culte, tantôt sur celle d'un simple rite ou d'une habitude singulière. Tout prétexte est bon pour former une caste (voir Lyall).
Voici une observation que je trouve chez presque tous les sociologistes (mais notamment chez Spencer et Letourneau) : l'opinion publique dans une tribu de sauvages, ou un clan de barbares, a une force de contrainte remarquable: il est rare qu'on transgresse ses ordres; et, d'autre côté, la moindre transgression est infailliblement et durement punie.
Nous savons tous que l'opinion publique dans un village, une petite ville, a une inflexibilité particulière : elle est plus impérieuse, plus redoutée et plus obéie là qu'elle ne Test dans un grand centre.
L'étude sommaire que nous avons faite des classes, des castes, des sectes, des partis, nous a conduit à remarquer le joug dur et gênant de l'opinion dans ces milieux étroits.
Tous ces indices divers concordent pour nous faire soupçonner l'existence d'une loi dont la formule serait la suivante :
L'opinion, régnant dans un milieu, exerce sur l'individu un empire, inversement proportionel à l'étendue du milieu, — ou encore, l'opinion régit l'individu d'autant plus que le groupe est moins nombreux.
Cette loi, comme tant d'autres, a, bien entendu, sa limite. Le milieu trop réduit n'est plus un milieu, et la force opinionnelle disparaît.
En attendant une vérification complète que je sollicite, je présenterai quelques raisons a priori tirées du fond psychique.
Prenons d'abord le cas d'une caste où l'on entre par choix. Celui qui vient s'y faire admettre peut avoir été poussé par des mobiles assez divers; mais, en tout cas, son action implique
toujours, à quelque degré, sympathie pour les hommes du groupe spécial, apathie, sinon même aversion, pour le grand milieu. Or on obéit mieux aux injonctions des personnes sympathiques qu'à celles des personnes indifférentes. Inconsciemment d'ailleurs, ou consciemment, l'homme tient bientôt à sa secte, par ce motif qu'elle constitue une distinction dans le tout; ou pour mieux dire, l'homme se fait une distinction d'appartenir à sa secte. Ne pas obéir aux injonctions de la secte, c'est mettre en péril l'existence de ce petit groupe et par suite ruiner la base sur laquelle on élève une satisfaction d'amour-propre.
L'entrée dans le petit groupe est ordinairement suivie d'un changement d'habitudes : on néglige les anciennes relations; on se livre à la fréquentation presque exclusive des personnes du petit groupe. Le blâme et l'éloge de celles-ci sont seuls entendus, ou peu s'en faut. Le groupe étant petit, son opinion est plus homogène, plus unanime. Aucune discordance n'invite l'esprit à la révolte ou au doute critique.
D'après les lois connues du moral et du mental humain, l'individu est donc disposé à plus de docilité, de soumission vis-à-vis de l'opinion, dans le milieu étroit. A cet individu plus docile, l'opinion fait d'autre part des injonctions plus impérieuses; c'est encore indiqué par les mêmes lois. L'existence du milieu étroit et son maintien sont fondés sur le désir d'éprouver, d'exercer au plus haut degré possible diverses émotions, la sympathie d'un côté, l'antipathie de l'autre, l'orgueil à l'extérieur, la vanité collective à l'intérieur, le sentiment de l'assistance et de la défense mutuelles. Tout cela constitue un ensemble de motifs très forts, qui vous attachent au maintien du milieu étroit. Tout manquement aux règles spéciales du milieu, tout défaut d'observance, tend à ruiner cet édifice factice, qui n'a justement d'être visible que par ses observances spéciales. Chacun sent que si les fautes se multipliaient, il en serait bientôt fait de l'institution, en laquelle il a mis des espérances très vives de distinction,
d'assistance, et de sympathie; chacun est révolté, et son indignation naturelle s'accroît par le concert des autres.
Quand le milieu étroit est une caste héréditaire où l'individu a été placé par le sort, non par son libre choix, quelques-unes des conditions indiquées ci-dessus manquent évidemment; les plus importantes cependant subsistent; en tout cas, la plus importante : la satisfaction que le milieu étroit donne à l'amour-propre. On s'accommode éternellement mieux d'être membre d'une partie distincte que d'être membre d'un grand tout confus.
Des religions qui embrassent maintenant, ou qui ont embrassé des multitudes humaines, ont commencé à l'état de secte; le christianisme, le bouddhisme, l'islam, et dans le christianisme la réforme. Il est visible, et d'ailleurs reconnu, que les adhérents de la première heure avaient une ferveur, une obéissance, une observance, qui ont baissé plus tard, à l'heure où la secte est devenue une grande religion. On attribue la ferveur première à la nouveauté des idées : comme si Tidée du christianisme ou du bouddhisme n'est pas neuve aujourd'hui autant qu'à la première heure pour tout homme qui vient au monde! La nouveauté alléguée n'a rien de réel.
On se laisse toujours tromper par l'imagination qui vous représente l'humanité comme un même être qui dure et vieillit; on ne voit pas la réalité, les générations successives qui renouvellent chaque fois la jeunesse du monde.
Il me paraît que les faits historiques s'expliquent mieux par la loi que nous venons d'énoncer : on a été plus sérieusement, plus activement chrétien, ou bouddhiste, ou protestant, quand tout le monde ne l'était pas.
Institutions mondaines. — Les hommes, qui ont des réunions pour gérer des intérêts industriels, politiques, militaires, religieux, en ont aussi pour le plaisir. Ces réunions, nous les appelons : institutions mondaines. Elles semblent avoir souvent pour objet des amusements fixes, la danse, le jeu;
mais par delà cet attrait visible, il en est un autre plus profond, qui existe toujours : elles mettent en jeu les rivalités d'amour-propre, les émotions sympathiques et antipathiques. Le monde, au sens étroit, est un théâtre tout disposé pour ces passions. Les plaisirs auxquels on se livre sont employés donc pour eux-mêmes et comme occasion d'exercer les mobiles honorifiques et sympathiques.
Quand les réunions assemblent les deux sexes, elles relèvent encore d'un troisième principe. Ce mélange leur donne une saveur, des mœurs, des règles, des suites particulières. Or tout cela est dû à l'action plus ou moins sourde du génésique, qui, lorsque les deux sexes sont mis en présence, n'est jamais tout à fait absent.
Comme le présent chapitre a pour dessein l'analyse psychologique des institutions, et que ce dessein est rempli à l'égard des institutions mondaines, je n'en dirai pas plus pour le moment. Toutefois je tiens à avertir le lecteur que je considère les institutions mondaines comme un sujet dont l'importance a été singulièrement méconnue. On verra l'ascendant qu'elles exercent, à notre avis du moins, non seulement sur les mœurs, mais sur les institutions politiques et sur les beaux arts, la littérature.
Observons -le d'ailleurs, ce sujet embrasse des éléments qu'on en sépare à tort. Les fêtes publiques des villes et des nations lui appartiennent, quand on considère ces solennités par un certain côté, comme des occasions recherchées par les hommes de se donner en spectacle réciproquement les uns aux autres, de se voir mutuellement agir, penser et sentir. Il faut en dire autant des cérémonies religieuses, des pompes d'un culte. Religieuses par un aspect, elles sont civiles, ou humaines, ou mondaines, c'est même chose, quand on les regarde par un autre aspect.
Institutions politiques. — Il y a des hommes à un tel degré d'hébétement, causé par la misère, qu'ils n'ont aucun gou-
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vernement : tels les Fpégiens, et tels certains groupes australiens. Ces groupes d'ailleurs sont formés d'un très petit nombre d'individus. Dès que le groupe grandit un peu, dès que l'intelligence prévisionnelle se manifeste à quelque degré, les sauvages suivent un chef. S'il s'agit de guerre, ils suivent le plus brave; s'il s'agit de chasse, le plus alerte ou le plus avisé. En cela chacun obéit à l'intérêt personnel : il espère, grâce au chef, réussir mieux, soit à vaincre l'ennemi, soit à capter le gibier. Le premier gouvernement n'est donc pas fondé sur la force : il ne peut pas l'être; la seule force dont l'homme dispose alors est la force des muscles. Un homme peut avec elle ravir à un autre homme sa femme ou son boomerang, mais il lui est bien impossible de contraindre cinq ou six individus à le suivre et à exécuter ses ordres.
Plus tard, grâce à des genres de force artificiellement créés, le gouvernant pourra beaucoup plus.
Ce que veut un groupe qui se donne un chef, c'est donc quelque résultat qu'il n'atteindrait pas sans cela ou qu'il atteindrait difficilement : vaincre l'ennemi, capturer une g rosse bête. Pour atteindre le résultat voulu, il est nécessaire de coordonner les efforts de chacun, de donner à ces efforts réunis une certaine unité, un certain concert. Les hommes s'aperçoivent vite que le concert est chose mal aisée à établir, et qu'en réalité il ne s'obtient que par la démission des idées, des volontés de chacun au profit d'une volonté particulière et supérieure, qui fait du groupe comme un seul homme en train d'agir.
J'ai montré l'intérêt du gouverné.
Il faut maintenant regarder du côté du gouvernant. Il serait superflu de prouver que l'homme a intérêt à gouverner, intérêt d'orgueil et intérêt tout court. Jusqu'à un certain point, gouvernant et gouverné s'accordent donc l'un pour avoir un chef, l'autre pour être le chef. Le gouverné entend charger le gouvernant d'une fonction, le gouvernant demande
naturellement, sous formes diverses, le prix de sa peine. Jusqu'ici c'est au fond un marché comparable à celui d'une location d'ouvrage, mais avec cette observation toutefois qu'ici le prix consiste en honneur, aussi bien qu'en valeur économique.
Vu du côté du gouvernant, cette institution appartient donc à la fois à l'économique et à l'honorifique; vu du côté du gouverné, il relève de l'économique, exclusivement dans ses débuts; et toujours, dans la suite, c'est son facteur de beaucoup le plus important.
Ce sont là les agences tout à fait primitives. De bonne heure d'autres causes psychiques sont entrées en concert. D'abord le pouvoir concédé s'est fait craindre. Puis, quand les pauvres gouvernants de peuples sauvages sont devenus les monarques fastueux des peuples demi-civilisés, les avantages visibles, et manifestés d'ailleurs avec ostentation, que procurait le gouvernement, richesse territoriale et mobilière, luxe et plaisirs de toute sorte, pouvoir arbitraire sur les hommes, pouvoir de libertinage sur les femmes, tout cela a opéré pour inspirer au gouverné cette révérence qui suit les supériorités extérieures; et ici, proportionnée à sa cause, la révérence a été profonde. Transmise de génération en génération, inculquée au jeune, la soumission est devenue un article de foi civile, à laquelle les sacerdoces ont enfin, dans la plupart des pays, surajouté des craintes et des respects d'un nouveau genre.
Institutions artistiques et littéraires. — Un potier sauvage pétrit de la terre argileuse et façonne un vase. Voilà le vase achevé, parfait, c'est-à-dire tout à fait propre à l'usage qu'on en veut faire. Le dessein utilitaire est rempli. Cependant notre potier, avec une pointe de bois, trace sur l'argile molle de l'extérieur un ensemble de guillochis, qu'il contemple ensuite avec une complaisance visible. Cette émotion cherchée et trouvée, en dehors des vues utilitaires, appelez-
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la comme vous voudrez, recherche du joli, du beau, du symétrique, ou de l'étrange, c'est l'émotion artistique. Mais l'artiste ne s'en tient pas là. Il faut que d'autres hommes voient son vase, témoignent du plaisir devant son ornementation, et renouvellent ainsi l'émotion de l'artiste. Remarquons-le, ils lui donnent en même temps une émotion spéciale, la joie d'obtenir l'approbation d'autrui.
Considérons à présent le spectateur. Il semble à première vue que le spectateur participe seulement à l'émotion désintéressée de l'art. Nous verrons que, même chez lui, l'honorifique entre ordinairement en jeu, mais avec une intensité moindre.
Nous l'avons dit ailleurs : l'homme renouvelle, agrandit par artifices et imaginations son existence réelle et accroît ainsi singulièrement la quantité des émotions à éprouver. Lions ces idées à celles que nous venons d'énoncer. On ne voit pas à première vue comment ce potier qui guilloche un vase renouvelle, répète la vie réelle. Et cependant cela est vrai. Tout ce que l'homme, en fabriquant un objet, en bâtissant, sculptant, ou peignant, met dans son œuvre au delà des dispositions utiles, est destiné à donner le plaisir artistique par le rappel de quelque chose de réel. Gela ressemble toujours, quoique parfois de bien loin, à un objet réel. Souvent ce n'est qu'une sorte d'allusion presque insaisissable, comme ici, par exemple, où ces guillochis ont été tracés par la main de l'artiste, tandis que vaguement, obscurément, l'image des branches d'un arbre hantait son esprit. Mais à mesure que l'œuvre artistique s'élève dans l'échelle des productions, l'allusion aux réalités devient plus claire; et le rappel enfin, dans la littérature, est indéniable.
Le mot littérature sert à désigner un groupe de productions extrêmement différentes : c'est une étiquette infidèle, posée sur un ensemble hétérogène. Weber, dans son histoire de la littérature hindoue, traite de la science hindoue; Schœll, dans sa littérature grecque, Godefroy, dans sa littérature française,
112 DE l'histoire considérée gomme science.
font le même amalgame. On ne va pas toujours si loin dans la confusion, mais personne n'hésite à mettre dans le groupe étiqueté littérature la poésie lyrique ou le drame, à côté des historiens et des moralistes. C'est là une confusion déplorable, une grossière indistinction, malgré laquelle on peut faire de l'érudition, même excellente, mais qui ne permet pas Thistoire scientilique. Les productions de l'esprit, quand elles sont dues à des visées bien distinctes, doivent être séparées.
Quand l'homme, parlant ou écrivant, a pour visée principale (je ne dis pas exclusive) d'énoncer qu'une chose existe de telle façon, bref d'énoncer une vérité, de quelque ordre qu'elle soit, il fait de la science. Que je dise : « la terre tourne » ou : « un tel est fou », si mon dessein principal est d'apprendre au public la réalité d'un fait, mon œuvre a toujours le caractère scientifique.
Quand l'homme se propose principalement de susciter chez ses auditeurs une émotion, de quelque genre qu'elle soit, il fait de la littérature ou de l'art; peu importe qu'il emploie à son but des fictions ou des faits vrais ou un amalgame.
Quand l'homme énonce que telle chose est à exécuter, à accomplir de telle manière, il fait une œuvre très distincte des précédentes. Remarquons-le, une règle, un conseil, un ordre, sont nuances d'une même visée intellectuelle. Un nom commun est à trouver pour celte opération de l'esprit; je propose de l'appeler l'art pratique. Cet homme fait alors de l'art pratique ou, si vous voulez, simplement delà pratique.
J'ai démêlé trois visées ; j'ai beau m'efforcer, je n'en vois pas une quatrième. En résumé, l'homme parle pour dire le vrai, pour émouvoir, pour ordonner ou conseiller. Ajoutons-le tout de suite, dans la bouche de l'homme, ces trois langages se succèdent rapidement; on peut rencontrer même, dans une œuvre très courte, la succession rapide des trois tons. Il n'y a pas un discours, par exemple, qui ne contienne à brèves distances une vérité énoncée pour elle-même, un énoncé émotionnel, un conseil pratique. S'il y a beaucoup d'œuvres
mixtes, il en est d'autres qui sont marquées cependant au sceau d'un dessein unique.
Les productions humaines doivent être classées d'après la visée qui a principalement inspiré leur conception et conduit leur accomplissement : un traité de physique sera rapporté à la science, ai-je besoin de le dire? un poème épique ou un roman sera rapporté à la littérature, bien qu'il contienne assurément quelque règle de morale ou de savoir-vivre. En revanche, et c'est ce sur quoi j'appuie, on ne mettra pas dans la littérature un livre d'histoire, ni pas davantage l'ouvrage d'un moraliste. Le premier figurera légitimement parmi les productions scientifiques, le second parmi celles de l'art pratique.
On voit la relation fondamentale qui existe entre la littérature, communication émouvante au moyen du langage, et la sculpture, la peinture, communication au moyen des formes matérielles; et la musique, qui se sert à même fin des sons non articulés et de leur mouvement. On aperçoit, du même coup, que la littérature et les beaux-arts relèvent principalement du sympathique, et que nombre de vérités doivent leur être communes.
On n'aperçoit presque que l'émotion sympathique quand on regarde du côté du public, tandis qu'on voit, du côté de l'artiste, le désir honorifique entrer concurremment en scène, avec un rôle important. Bien qu'infiniment moins apparent chez le public, le mobile honorifique existe pourtant de ce côté, comme de l'autre. A méconnaître sa présence, on court risque de mal interpréter des phénomènes importants; nous en donnerons des preuves un peu plus loin.
Institutions scientifiques. — L'homme ne vit que parce qu'il sait quelque chose du milieu environnant. Tout à fait ignorant, il périrait sur l'heure.
Si on donne au mot science un sens large, si on lui fait contenir toutes les idées de l'homme qui sont conformes à la
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réalité, on peut affirmer que la destinée de notre espèce dépend avant tout de la science. Cependant nous emploierons deux termes différents : nous appellerons science la connaissance systématisée et constituée pour elle-même, sans visée pratique, et savoir tout ce qui n'est pas encore connaissance systématisée. Celte distinction, assez conforme d'ailleurs à l'usage général, est nécessaire, parce qu'en histoire le savoir et la science relèvent de mobiles différents, et par suite n'ont pas les mêmes lois ! .
Le savoir précède longuement la science : il appartient au mobile économique. L'homme observe et apprend d'abord pour agir sur les choses et s'en emparer. Il n'y a pas au début de savoir désintéressé. Cela est aussi vrai du savoir réel que du savoir imaginaire, car il y a des savoirs imaginaires. On compte les objets pour se les partager ou pour les échanger; on mesure le sol pour se le diviser; ce sont là les débuts incontestés de l'arithmétique et de la géométrie. La magie pratiquée par tant de peuples, l'astronomie particulière aux Egyptiens et aux Chaldéens, n'échappent pas à cette loi. Si les Chaldéens observent les astres, c'est parce qu'ils croient que leurs mouvements influent sur la destinée individuelle. Ce qu'on veut tirer de l'observation des mouvements sidéraux, c'est le présage, l'avertissement utile. Cette apparente astronomie n'est d'abord que de l'astrologie. Quant aux magiciens, aux sorciers, partout ils cherchent dans les minéraux, dans les substances animales, de quoi nuire, empoisonner, de quoi se donner de la force, du courage, de l'excitation, de l'ivresse, des hallucinations, pour dominer les autres, ou les étonner.
On pratique d'abord à tâtons tous les arts utiles, tous les métiers, chasse, pèche, agriculture, élevage, architecture,
1. Ce qui est né sous l'ascendant d'un mobile tel que la curiosité, unie à l'honorifique, et ce qui est né sous l'ascendant de l'intérêt, ont nécessairement, au dehors, des causes d'excitation différentes. N'oublions pas cette vérité capitale : que chaque mobile psychique a ses lois, et que le secret des lois plus étroites de l'histoire est enfermé dans la loi des mobiles.
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poterie, etc. Les échecs et les réussites, qui se mêlent, excitent l'homme à revenir sur ses actes, à considérer comment il s'y est pris dans les deux cas. La théorie de la pratique commence, presque sans qu'on y songe, et elle se forme encore sous l'ascendant de l'intérêt économique. On ne fait de la théorie que pour réussir plus sûrement dans la pratique.
Cependant l'homme, en présence d'un objet nouveau, peut, si l'objet n'est pas effrayant, éprouver une émotion qui est, somme toute, agréable; c'est la curiosité, nuance d'une émotion plus étendue, l'étonnement. L'homme trouve quelque plaisir non seulement à faire connaissance avec un nouvel objet, mais à reconnaître, dans des conditions ou sous des formes nouvelles, un objet ancien. Le choc mental de la reconnaissance constitue une émotion assez agréable pour qu'on la recherche. Ce mobile étant distinct, nous lui avons déjà donné un nom particulier, le scientifique.
Bien faible, et bien rare est d'abord le jeu du scientifique. Et il serait sans doute resté tel, s'il n'y avait eu combinaison entre le scientifique et d'autres mobiles beaucoup plus forts.
Toute découverte d'objet nouveau, toute reconnaissance ne va jamais sans un certain contentement de soi. C'est une réussite, c'est un succès. Le succès, même inutile économiquement parlant, ne laisse pas que de flatter l'homme de l'idée obscure d'un accroissement de pouvoir.
Celui qui possède un savoir réel comme l'arpenteur primitif des Romains, ou en partie réel comme le médecin primitif, ou tout à fait imaginaire comme le sorcier ou le prêtre, a barre sur les autres hommes, qui attendent de lui des effets très désirés ou très redoutés et même souvent des effets illimités. Partout le savoir, vrai ou faux, mais surtout faux, il faut bien le dire, parce qu'alors il n'a pas de bornes dans l'imagination des hommes, procure à celui qui le détient des récompenses positives, d'abord, et puis une considération
qui présente tous les degrés et toutes les nuances, depuis l'admiration jusqu'à la terreur. Il y a bien là de quoi solliciter l'homme à acquérir le savoir ou à le feindre.
Cependant ce savoir, sollicité par les récompenses pécuniaires ou honorifiques du public, ne conduit pas à la science désintéressée; il est trop tenu d'être utile ou de le paraître.
Mais au sein du grand public, bientôt les savants primitifs se multipliant, ont formé des classes ou des castes : prêtres, devins, sorciers, médecins, astrologues, comme les prêtres d'Egypte, les mages de Chaldée. Là, dans ces milieux étroits et spéciaux, est née, je pense, l'estime particulière pour le savoir, sans considération de son utilité, et pour la supériorité intellectuelle en soi. Ce n'est pas un phénomène douteux. Voyez les gens d'un métier quelconque. Parmi eux, l'habileté professionnelle, la question des profits mise à part, arrive toujours à être appréciée pour elle-même : et ces hommes finissent toujours par se classer entre eux, suivant les degrés de leur capacité spéciale.
Nous voici donc en présence d'un excitant nouveau, auquel correspond un mobile nouveau : obtenir l'estime des gens de sa caste ou de sa profession. C'est ce mobile qui, venant se combiner avec la curiosité, avec le sentiment de la puissance intellectuelle, a formé une force sollicitante d'une énergie inférieure généralement à celle de l'intérêt économique, mais cependant, en certaines conjonctures heureuses, très effective. Ainsi, la science, proprement dite, a dû son existence à une combinaison de la curiosité ou du scientifique avec un point d'honneur spécial, qui est de l'honorifique.
Montrons que ces analyses psychologiques ne sont pas des hors-d'œuvre , mais qu'elles sont au contraire propres k diriger l'historien dans ses investigations. Tout ce que nous venons de dire aboutit en effet à cette conséquence importante : la formation d'un milieu spécial est une condition absolue pour qu'il existe des savants.
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Institutions religieuses. — Les religions ont un fonds commun; il y a un sujet réel d'étude qu'on peut appeler la religion. Mais ce fonds commun est lui-même complexe et, pour en parler avec précision, il est bon de le soumettre à une analyse, qui en distingue les éléments.
Il faut considérer dans une religion : 1° la croyance ou le dogme, partie intellectuelle du phénomène total; 2° le sentiment excité par le dogme; 3° les actes qui résultent des deux précédents ou le cuite; 4° il y a souvent, mais pas toujours, un quatrième élément : l'intervention entre le croyant et son dieu d'un autre homme, prêtre, magicien, ou sorcier. Cet intermédiaire peut être isolé, sans liens corporatifs, ou faire partie intégrante d'un corps, d'un clergé.
En général, les actions de l'homme sont des réactions à l'égard d'un milieu qui le gêne ou le sollicite; c'est la réplique à quelque circonstance extérieure. L'action religieuse de l'homme fait exception; celle-ci ne répond à rien de réel, rien de réel ne la sollicite, puisque l'homme n'a jamais eu l'expérience de ses dieux. C'est le caractère étonnant de la religion. Je dis étonnant à première vue.
Commençons par examiner l'idée dogmatique. Croyance en l'existence de l'esprit, sans corps, ou du moins sans corps perceptible pour les organes des hommes vivants, telle est l'idée essentielle et commune à toutes les religions. Le vrai nom de la religion, en tant que dogme, serait donc l'animisme, croyance à l'être invisible. Comment est-on arrivé à celte persuasion?
Qu'est-ce que le sauvage attend en traversant un lieu inconnu, muet, forêt sombre, savane immense, ou gorge obscure? Il attend avec appréhension la brusque saillie d'une bête ou d'un autre homme, et si sa crainte devient très vive, il arrive à la certitude que l'ennemi, bête ou homme, est là, quoique invisible. La croyance est ici donnée non par Texte • rieur, mais par l'émotion intime, d'après des expériences antérieures, il est vrai : tel jour, en tel lieu, un ennemi était bien
réellement présent, alors que rien ne faisait soupçonner son existence. Voilà le début naturel de la foi à l'invisible.
Il y a un phénomène qui touche vivement l'esprit du sauvage : c'est le cadavre humain. Qu'est devenue la force de cet homme qui ne remue plus? Où sont passés la chaleur qui était dans ses membres, le souffle qui était dans sa poitrine? Ces questions intéressent-elles le sauvage parce qu'il fait un retour sur lui-même, et qu'il s'attend à pareil sort? Peut-être, mais ce n'est pas sur, tant il a la réflexion courte. En tout cas une préoccupation plus prochaine le domine. L'homme immobile est un parent, un voisin avec qui il était en rapport journalier, et dont il avait à attendre du bien ou du mal, suivant qu'on était ami ou ennemi. Si le cadavre est là, l'ancien vivant est quelque part, pas bien loin. Il va désormais mener une forme d'existence nouvelle. Ce qui frappe, ce qui saisit le sauvage dans cette forme, c'est que le mort est invisible, insaisissable, invulnérable, pour lui vivant. Voilà un terrible avantage. Le sauvage l'estime d'après son expérience de la vendetta, où la victoire est toujours à celui qui se rue sur l'autre à l'iinprovisle.
Ce n'est pas ici le lieu de développer la conception du sauvage; j'en ai assez dit pour faire comprendre ses sentiments à l'égard du mort : celui-ci est un être très redoutable, s'il est ennemi; un être dont l'assistance est précieuse, s'il est ami. Il faut dans le premier cas le fléchir ou l'effrayer; l'invoquer dans le second; le ménager surtout, parce que l'amitié des gens est capricieuse. En somme, dans cet état mental, la défiance et la peur dominent.
Spencer, à qui on doit une étude très ample et très détaillée de ce sujet, a tenté une explication. Divers phénomènes très réels ont, selon lui, pu conduire l'homme h la croyance que le mort n'était pas mort, mais particulièrement les phénomènes du rêve. Historiquement, la question est insoluble. Nous ne saurons jamais avec certitude le début originel. Il est permis de flotter entre deux opinions très opposées. Il se
pourrait que Texislenco animique du mort fut une trouvaille, une invention individuelle qui s'est répandue, parce que, flattant l'homme à deux endroits très sensibles, la peur et l'espérance, elle est de nature à se faire adopter avec une extrême aisance. II se pourrait au contraire que cette croyance se formât spontanément dans l'esprit du sauvage, placé en de certaines conditions sociales. Nous jugeons mal de ces choses, quand avec notre logique moderne nous apercevons des difficultés d'inférence, là où, pour l'homme primitif, il n'y en avait aucune. L'homme croit tout ce qui fait le compte de sa peur ou de son espérance. — Voici cependant le nœud. L'homme a vu le cadavre se décomposer, se dissoudre. Il aurait dû se dire : le mort n'est plus rien. Il a persisté au contraire à penser : « le mort est quelque chose; il est, quoique sans corps ». Evidemment l'idée se réduit d'abord à cela. La conception nette de Y esprit s'est formée plus tard, et c'est alors que l'ombre ou le souffle de l'homme aura peut-être en effet fourni une comparaison explicative. L'idée assez vague du premier moment pourrait bien procéder d'une tendance fondamentale. Supposons qu'en quelques hommes la crainte très vive inspirée par un guerrier redoutable n'ait pas complètement cessé après sa mort; que la mémoire de ces hommes leur ait reproduit, avec un certain degré do force, les appréhensions antérieures — phénomène de reviviscence très commun : ces hommes ont pu arriver à penser obscurément ce qui suit : « Tel chef est encore à craindre, puisque nous le craignons; il existe donc ». Ce que l'homme primitif ne peut concevoir, je crois, parce qu'il y faudrait un don d'observation psychique qu'il n'a pas, c'est la persistance d'une émotion forte, sans objet réel. Pour lui, toute émotion, à un certain degré, garantit suffisamment l'existence de l'objet, dont l'image hante l'esprit, simultanément avec l'émotion. Ce que j'ai dit de la peur s'applique également à l'émotion contraire, au regret, au désir que le mort ne soit pas mort.
Quoi qu'il en soit de cette hypothèse, le dogme de l'esprit du mort, que j'appellerais volontiers la religion du revenant, présente une extension géographique extraordinaire — on la trouve presque partout — et une persistance temporelle non moins frappante. Les religions postérieures Font recouverte, non détruite. Sous toutes les religions polythéistes ou monothéistes, on retrouve, comme une couche plus profonde et première, la religion du revenant. Sous le panthéon grec ou romain, règne le culte des mânes et des lares. La religion la plus strictement monothéiste qui soit, celle de Mahomet, n'a nullement étouffé la foi au revenant, qui est encore très vivace; plus vivace même, chez beaucoup de musulmans, que la foi dans le grand dieu unique. Tout le moyen âge catholique a professé la croyance à l'esprit des morts et éprouvé à un haut degré la peur ou l'espérance du revenant.
Après l'animisme humain, vient l'animisme naturel, c'est-àdire la croyance qui place des volontés, des sentiments à peu près humains, à l'intérieur ou à côté de certains corps (à cet égard la pensée du croyant est souvent obscure, indécise ou variable). L'homme a doté d'esprit, d'âme, les arbres, les sources, les montagnes, les forêts, les astres, les météores, la terre, le ciel. M. Spencer veut que cet animisme soit de l'animisme humain, finalement méconnu; exemple : pour lui, Zeus, l'esprit du ciel, de la voûte céleste, chez les Grecs, serait primitivement un esprit ancestral, logé au ciel, et devenu peu à peu, par oubli de son caractère originel, maître et gouverneur de son habitat, dieu céleste. Ce processus que M. Spencer applique à toutes les divinités terrestres et célestes ne me paraît pas démontré. Sa thèse toutefois contient, je crois, une part de vérité, dont il faut faire notre profit. L'animisme de Zeus n'est pas de l'animisme humain, mais sans ce dernier l'animisme naturel de Zeus n'aurait peut-être pas existé. La mort humaine a dressé l'homme à concevoir l'existence de l'esprit. L'homme a fait ensuite à l'égard de cette invention ce qu'il a fait pour toutes : il en a étendu l'usage à des cas nou-
veaux. Les faits sociologiques semblent donner raison à l'hypothèse qui fait de l'animisme humain l'antécédent obligé de l'autre. Il y a des peuples qui ne connaissent que le dogme du mort. Et il ne paraît pas y avoir un seul peuple polythéiste ou monothéiste chez qui on ne trouve le dogme du mort audessous des autres (voir Spencer, Lubbock).
Comte, avec bien d'autres, explique l'animisme naturel en disant : « L'homme ne connaît qu'une cause de mouvement, c'est lui-même. Il a dû prêter par suite un esprit à tout ce qui présentait du mouvement. » Spencer a répondu très justement : « Le sauvage distingue très bien l'inanimé de l'animé ». Entrons à notre tour dans ce même sujet. Comte suppose implicitement que l'homme a créé l'animisme naturel, en voulant s'expliquer les mouvements, la vie apparente de certains corps. C'est à notre avis de la psychologie erronée. Quand le mouvement des corps est sans conséquence utile ou nuisible pour lui, l'homme primitif n'y fait aucune attention, et pas plus que lui le paysan même, qui vit au milieu de nous. Ce sont les conséquences utiles, mais surtout les nuisibles, qui dissipent l'insouciance de l'homme; et la question qu'il se pose alors a trait uniquement à ces conséquences. Pourquoi sont-elles ainsi? d'où viennent-elles? C'est là que se place une suggestion sourde, involontaire de noire esprit : « ce qui me fait du mal a une volonté malveillante ». Chaque jour le phénomène se passe sous nos yeux. On a beau être civilisé, on bat une chaise qui embarrasse les jambes, une ronce qui a mordu notre main. L'idée qu'une chaise puisse être malveillante paraît si absurde, si inconvenante dans un esprit civilisé, que le lecteur doutera de son existence. Effectivement, elle ne dure pas; c'est un éclair; la conscience a peine à l'apercevoir, car aussitôt la raison proteste avec succès; mais la colère, qui a besoin pour se justifier de la croyance absurde, ne l'a pas moins imposée à l'esprit, pendant la durée d'un éclair. Au lieu d'un esprit d'homme mûr et civilisé, prenez un enfant ou un sauvage. La pensée
Hi DE L'HISTOIRE CONSIDÉRÉE COMME SCIENCE.
absurde, qui n'avait tout à l'heure qu'un moment, pourra durer. Mettez cet enfant ou ce sauvage aux prises, non plus avec un objet aussi net, aussi connu qu'une chaise, aussi visiblement inanimé, mais avec une fièvre, un orage, une tempête, une peste, la croyance à une malveillance extérieure prendra une force extrême; et comme il n'y a de malveillance que dans les personnes, la fièvre, l'orage, la peste, seront personnifiés. Je veux dire qu'on mettra une personne dans ces phénomènes, ou à côté; la nuance n'est pas importante; ce qui importe, c'est de remarquer le processus.
On ne s'observe pas assez, et on ne sait pas assez combien souvent une émotion impérieuse impose à notre volonté, à notre raison, des idées que celles-ci repoussent, mais que l'autre maintient pour sa justification. Plus brièvement, on méconnaît en général l'existence des conceptions formées sous le joug du sentiment. La religion constitue la manifestation historique la plus éclatante de cette loi de l'esprit que nous avons définie plus haut : l'association par similarité émotionnelle. Et c'est cette loi qui explique, ce qui nous a paru étonnant à première vue : la formation et le maintien séculaire d'un grand ordre de conceptions, de croyances, qui n'ont pourtant jamais obtenu de la réalité extérieure aucun appui expérimental. Nous nous sommes assez expliqués sur les sentiments qui ont créé le dogme animique : la peur, l'espérance. 11 faut voir les sentiments consécutifs à cette création, et les développements ou les modifications que le dogme luimême reçoit. Je commence par ces derniers.
Nous avons signalé après l'animisme humain, après la religion du mort, la survenue de l'animisme naturel, autrement dit le polythéisme. Une opération intellectuelle, dont nous jugerons plus loin le mérite, transforme l'animisme multiple en un animisme unique ou à peu près, c'est-à-dire en monothéisme. Dans ce chapitre, où nous visons seulement à constater les racines psychiques, nous n'avons qu'une chose à dire du monothéisme : son invention ne nécessite le jeu
d'aucune nouvelle cause sentimentale. Mais nous devons appuyer sur une autre nouveauté.
Le sauvage, dans la mort, ne voit guère que le mort même, à l'état d'être invisible. Plus tard, quand l'homme a plus de capacité prévisionnelle, une idée se présente à son esprit et une préoccupation inconnue jusque-là. L'homme se voit luimême d'avance à l'état de mort, d'être invisible et d'esprit. Ceci met en jeu un intérêt nouveau, et un grand intérêt, composé de tous les autres, l'amour de la vie. Vivre toujours, quelle surexcitation de l'espérance ou de la crainte, selon la forme imaginée pour l'autre vie! Rien d'étonnant si, parallèlement aux dogmes qui concernent les dieux ou théologie, se développent, avec une ampleur et une diversité égales, les dogmes relatifs à l'existence post-mortelle ou l'eschatologie.
Gomme le premier dogme est celui de l'esprit du mort, le premier culte est celui qui consiste en des soins accordés et des objets livrés au cadavre : on nourrit et on entretient l'esprit du mort. Ces objets coûtent au vivant; c'est de sa part un sacrifice. Il ne le fait pas pour rien; il demande en retour la protection, l'assistance de l'être qu'à raison de sa nature invisible il estime plus puissant ou plus avisé que lui-même. Le premier culte est propitiatoire : c'est un point incontesté ! .
Tous les culles qui ont suivi celui-là ne présentent pas un autre caractère. Le dieu a beau s'élever dans l'empyrée. bien loin au-dessus de l'homme, s'amplifier, grandir, embrasser le monde, le croyant qui l'adore lui demande toujours la concession de quelque bien ou l'exemption de quelque mal. A cet égard, le sentiment a bien peu changé dans les masses. On se fait sur ce point des illusions inacceptables.
11 se peut sans doute qu'une âme pieuse demande pour une
1. Nous savons par les récits de voyages ce que les primitifs demandent à leurs dieux : ce sont des biens temporels, l'abondance, la santé, la victoire. Les documents religieux, là où nous en avons, témoignent de même : par exemple les prières contenues dans le Rig-Véda.
autre que pour soi; mais l'intérêt de nos affections est encore un intérêt; et l'attitude du croyant vis-à-vis du dieu n'en reste pas moins celle d'un demandeur. Il se peut qu'au lieu de demander pour cette vie, on demande pour l'autre vie, pour l'existence d'outre-tombe; le temps de la satisfaction est ainsi reculé; mais ce n'est pas un ajournement qui peut changer la nature psychique du désir; cela est évident.
Sautez par-dessus les temps, allez à Lourdes ou à la Salette, à Paray-lé-Monial, ou à Sainte-Anne d'Auray, et enquérez-vous de ce que la foule vient demander à la divinité; vous verrez que ce sont, comme chez les primitifs, des biens temporels : la guérison d'une maladie, la prolongation de l'existence, le succès d'une entreprise. Examinez, pour confirmation, les ex-voto, témoignage de la gratitude du croyant, dettes promises et acquittées par lui : les ex-voto vous apprendront de quels bienfaits il remercie la divinité; par conséquent ce qu'il avait demandé, et ce qu'il demandera encore, à l'occasion, avec un redoublement de foi : il remercie d'avoir survécu à. un naufrage, à une bataille, d'être sorti à son avantage d'une entreprise difficile, ou d'une maladie réputée incurable.
Si vous faites un retour sur l'antiquité, vous apprendrez que le sanctuaire de la déesse Tanit en Afrique, ou le fameux temple de Delphes en Grèce, étaient décorés de milliers d'ex-voto, attestant les miracles de la bienveillance divine, exactement comme la basilique de Rocamadour ou de Sainte- Anne d'Auray. La similitude des signes trahit le même fonds psychique.
11 y a, je n'ai pas envie de le nier, des Ames délicates et charmantes qui demandent à Dieu de leur accorder des vertus et des qualités de caractère; qui le prient de leur donner courage, patience, humilité, soumission sans colère, force pour aimer et pour se dévouer. Mais d'abord ce sont des natures exceptionnelles, sur qui il n'est pas permis de fonder une généralité sociologique, et ce sont des résultats que toute
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l'élaboration intellectuelle et morale des siècles a réussi à produire, grâce à la rencontre d'un fonds exceptionnellement heureux. Nous dirons tout à l'heure comment la religion s'est alliée à la morale, comment l'homme a fini par supposer dans la divinité le désir de voir ses créatures se faire du bien les unes aux autres. La faveur divine a été ainsi mise à des conditions nouvelles et l'homme, qui désire tant cette faveur, a été amené, par une logique naturelle, à demander parfois la force morale nécessaire, pour remplir les conditions. Dans une âme bien douée, l'idée de la condition, du moyen moral, devenue une fin en soi, peut prendre assez d'importance pour reculer dans l'ombre, pour effacer momentanément l'idée du salut personnel et final; mais cette idée n'est jamais tout à fait absente et ne peut pas l'être.
Est-ce tout? avons-nous touché au point le plus élevé, à la sommité du sentiment religieux? Pas encore.
Conçue, comme elle Test presque toujours, sous une forme personnelle, la divinité peut devenir et devient pour les natures tendres ou exquises un objet qui met en jeu les facultés d'estime, de sympathie, ainsi que le fait la personne humaine. Pour la faculté honorifique du croyant, Dieu devient un sujet d'admiration extrême, c'est-à-dire d'adoration, et en même temps un témoin de qui on redoute par-dessus tout le blâme, de qui on désire l'estime avec la ferveur la plus vive. — Pour le besoin sympathique, il est objet d'amour, ou au moins d'un effort d'aimer. En même temps le croyant souhaite et espère d'être pour Dieu l'objet d'une sorte d'affection paternelle, d'une sollicitude infiniment imposante, qui à la fois rassure et confond. Nous voyons que, vis-à-vis du dieu, le moral entier de l'homme vibre, ou est au moins en instance de vibrer. Intérêt, amour-propre, sympathie, tout cela entre en exercice dans la religion. Relevons cependant le trait essentiel. L'aspect primitif que présente le sentiment religieux, celui qu'il continue toujours d'offrir le plus généralement, est celui d'un sentiment intéressé. Et comme c'est la
santé, le pouvoir, la richesse, la vie, bref, le succès de l'un de nos besoins physiques qu'on demande ordinairement, la religion vue de ce côté appartient logiquement à l'économique : ello est de Yéconomiqiie imaginaire. L'expérience historique vient, après la logique, justifier ce rapprochement.
En effet, dans le cours de l'histoire, l'homme fait parallèlement usage des deux économiques; mais c'est surtout au point où les moyens de l'économique réel font visiblement défaut, que l'homme a recours à l'économique imaginaire ; par exemple, dans une maladie que la science du temps ne guérit pas, dans un naufrage où toute assistance humaine est impossible. L'homme ne se résigne qu'à la dernière extrémité. Là où son pouvoir d'écarter le mal cesse, où les moyens pratiques se terminent, plutôt que de désespérer, il embrasse la foi à un pouvoir invisible et indémontrable.
L'économique réel et terrestre, et la religion, prise d'une certaine manière, qui est de beaucoup la plus générale, sont donc à l'égard l'une de l'autre dans un rapport de suppléance ou de supplémcntalion.
Nous sommes par là avertis de plusieurs choses : l'homme tiendra à sa religion de toute la force d'aversion qu'il éprouve pour un sentiment aussi amer que le désespoir. Il ne sera pas difficile sur les preuves d'un pouvoir surhumain qui flatte tant sa faiblesse; il croira, avec une facilité inconcevable pour l'observateur qui regarde seulement la logique et ne voit pas les passions humaines.
Enfin, nous sommes amenés à une conjecture dont la vérification peut avoir une importance considérable en histoire.
Puisque l'économique vrai et l'économique imaginaire sont dans le rapport de se suppléer mutuellement, il doit en résulter un balancement continuel : quand l'un descend, l'autre monte. La richesse économique, soit dans un peuple, soit dans une classe, soit dans un individu, diminue, par hypothèse, le recours à la religion. L'historien qui voudra
vérifier cette supposition, fera bien de ne pas comparer des peuples différents; il raisonnera plus serré en comparant un même peuple à deux états différents, quand il est pauvre et quand il devient riche. Mais il faut prendre garde que la richesse esLimpuissante contre certains maux. Elle n'en préserve pas, et elle les rend plus sensibles. On a beau être riche, on peut être atteint par la peste, le choléra, la guerre, la révolution. Les temps de calamités doivent être des temps de recrudescence religieuse.
Certains historiens ont déjà énoncé cette observation. A mon tour j'appelle l'attention sur une proposition réciproque : si la religion augmentait dans les calamités publiques, ce serait une vérification qu'elle a sa principale racine dans l'intérêt.
La science accroît le pouvoir économique de l'homme. Par ce côté, la science opère comme une force indirectement réductrice de la religion. On a relevé souvent les contradictions de la science à l'égard des dogmes : c'est la forme la plus apparente de leur conflit; mais la religion est bien moins atteinte par cette contrariété théorique de la science que par ses effets économiques; du moins nous devons logiquement former cette conjecture.
L'erreur fréquemment commise par les historiens, quand ils énoncent un jugement philosophique sur la religion, c'est de la considérer uniquement dans ses manifestations les plus hautes, qui sont aussi les plus rares. C'est d'après celles-ci qu'ils rédigent la formule générale; ils disent de tous les hommes ce qui n'est vrai que des meilleurs : complaisance singulière, qui efface tout le grand côté de ces phénomènes et le tient pour non avenu, parce qu'on ne le trouve pas assez noble.
Je conviens que la rhétorique en profite, que la phrase s'en trouve bien et l'auteur lui-même n'y perd pas, dans l'esprit du lecteur.
L'humanité, présentée ainsi, n'est plus en religion ce qu'elle
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est dans les autres ordres d'activité; c'est à ne plus la reconnaître '.
Aujourd'hui, après une longue évolution, la religion, vue d'un certain côté, se présente comme une sorte de science qui complète et achève la science proprement dite, en donnant réponse à des questions que la science ne résout pas. Qu'estce que l'existence générale, qu'est-ce que le monde? d'où vient-il, où va-t-il? et nous, humains, pourquoi vivons-nous? — Cet aspect intéresse à la religion non seulement les croyants, mais même un grand nombre des hommes qui n'y croient pas. Entre ceux-ci, beaucoup s'imaginent que la religion est née précisément du besoin de résoudre le problème du monde et l'énigme de la destinée humaine. La religion prend ainsi, dès l'origine, un caractère élevé qui la recommande, même aux yeux du non-croyant. Cette conception de l'origine commune des dogmes est flatteuse pour la nature humaine, mais elle n'est pas vraie. Consultez ceux qui connaissent le mieux l'homme primitif, Lubbock, Spencer, Tylor, Letourneau, lisez les voyageurs, et vous découvrez que le sauvage manque absolument de curiosité spéculative. Le monde ne l'étonné pas du tout; ce qui l'étonné, ce sont nos questions à ce sujet. Nos outils, nos instruments, une montre, un vaisseau, un fusil (un fusil surtout) l'intéressent. Il sent parfois très vivement le désir de posséder un clou, un couteau de fer, parce qu'il est frappé de Futilité immédiate; mais c'est tout. Encore y a-t-il des sauvages assez hébétés pour ne s'émouvoir de rien. Et cependant l'idée du dieu existe déjà chez ces sauvages. Elle est là à son premier stade, et c'est là qu'il faut l'étudier pour en découvrir la source psychique.
Il n'en reste pas moins que la religion, dans sa partie dog-
1. M. Renan en vient dans certains passades à employer les mots de religion et de dévouement comme synonymes. Avec ce vague, cette indistinction absolue, toute histoire scientifique devient impossible. Le public applaudit volontiers à l'optimisme des auteurs qui, par une généralisation illégitime, étendent à la religion des masses ce qui n'est vrai que dans un saint Louis, une sainte Elisabeth, une sainte Thérèse. L'amour-propre d'espèce y trouve son compte.
matique, présente une tendance à devenir une sorte de science imaginaire, en rapport de supplémentalion, à l'égard de la science proprement dite, de mémo que par un autre aspec elle supplémente les pouvoirs pratiques de l'homme, son économique du moment. Chère à l'homme pour la satisfaction idéale qu'elle donne à ses côtés intéressés, la religion rattache donc encore par les solutions offertes à son envie de connaître, de pénétrer jusqu'aux causes premières.