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CHAPITRE VII

l'homme temporaire ou historique

L'homme temporaire ou historique est l'homme général, affecté d'une façon spéciale dans sa sensibilité ou dirigé intellectuellement d'une façon spéciale, par des circonstances propres à un temps et a un lieu. Il y a à étudier en lui : 1° un certain degré de civilisation, c'est-à-dire de richesse, de moralité et d'intelligence; 2° des modalités institutionnelles.

Une institution donnée, quand on la considère à deux moments éloignés de sa durée, présente toujours quelques traits communs aux deux temps, et d'autres traits qui diffèrent de l'un à l'autre temps : les formes institutionnelles sont toujours plus ou moins passagères.

Si c'est l'ensemble des institutions que Ton regarde à deux moments différents, en un même pays, on aperçoit encore que les rapports de diverses institutions entre elles, leur équilibre, pour me servir d'un mot unique, n'est pas le même. Par exemple, les institutions militaires ont à telle époque, par comparaison avec les institutions industrielles, une vitalité, une énergie tout à fait supérieures; à telle autre époque, l'équilibre est rétabli au profit des institutions industrielles.

Ces équilibres différents, ces formes différentes, il incombe à l'érudition de les reconnaître et de les constater avec toute la précision possible. A l'histoire science, il incombe d'en chercher les causes : ce sont là les problèmes qui intéressent l'historien d'une façon particulière.

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La cause, à généralement parler, c'est l'homme d'une époque et d'un lieu, l'homme historique; mais se borner à cet énoncé serait ne rien dire. En quoi l'homme historique consiste-t-il ?

Nous sommes obligés de le concevoir comme l'homme général, affecté par un ensemble particulier de circonstances ou, si Ton veut, par un milieu spécial. Sans doute, on peut faire à ce sujet une hypothèse différente; on peut supposer à chaque époque une sorte de génie ou de caractère propre, de même qu'on a supposé à chaque race et même à chaque peuple un génie particulier, persistant à travers les temps : nous discuterons plus loin, en meilleure place, les preuves dont on prétend appuyer celte hypothèse. Ici je dirai seulement qu'elle est inutile. Fùl-il vrai qu'à une époque donnée tous les individus apportent quelque chose d'inné, que les hommes antérieurs n'avaient pas, et que les successeurs n'auront plus, il nous serait impossible de saisir directement ce quelque chose, de reconnaître en quoi cette innéité consiste, quelle est l'étendue de son action, comparée à celle des circonstances extérieures. Il n'importe pas du tout pour la méthode que les circonstances, en façonnant l'homme général, fassent tout, ou seulement une part des choses; il faut toujours que nous commencions par étudier les circonstances extérieures, et par suivre leur influence aussi loin que possible, parce qu elles seules sont saisissables. Après cela, si nous sommes sûrs d'avoir relevé toutes les circonstances, puis d'avoir pour chacune d'elles épuisé toutes les conséquences, nous pourrons, au cas où quelque trait resterait mal expliqué, attribuer ce trait au génie de l'époque, que nous atteindrions ainsi par voie indirecte. Mais arrivera-l-il souvent que nous soyons en droit d'avoir cette double certitude? C'est assez peu probable. Quoi qu'il en puisse advenir plus tard, nous sommes obligés, je le répète, de procéder d'abord comme si les hommes des divers temps venaient soumettre un même fond de nature à l'empire de milieux divers.

Rappelons-nous que toute institution est l'effet d'une composition de forces psychiques. L'historien qui cherche la raison des formes diverses, court donc à un échec certain s'il part de cette idée que la circonstance agit sur un principe psychique simple. Car d'abord il peut arriver, et c'est le cas le plus fréquent, que la circonstance agisse sur l'un des éléments sans toucher aux autres. A supposer qu'elle les frappe tous à la fois, il y a, en tous cas, une diversité inévitable dans l'effet, à raison de la nature différente du fond. Cela est comparable à ce qui arrive quand un boulet de canon choque une surface hétérogène, faite, par exemple, de fer, de bois et d'étoffe.

Voici encore une vérité qu'il importe de reconnaître : une circonstance quelconque agit d'abord sur le for intérieur. Avant de modifier l'activité extérieure, elle change l'état moral ou mental de l'homme.

Prenons un exemple : Chez un peuple donné, les hommes achetaient leurs femmes; aussi les traitaient-ils à la maison sur le même pied que leurs autres esclaves. Par suite d'événements connus ou inconnus, peu importe ici, le même peuple épouse des femmes qui apportent une dot; la condition domestique des femmes apparaît après un certain temps très modifiée. Nous dirons que l'invention de la dot a produit une forme nouvelle de mariage et de famille : mais ne soyons pas dupes du langage, et sous les rapports intérieurs sachons retrouver les rapports intimes qui les précèdent.

Les sentiments et les procédés des maris à l'égard de leurs femmes ont changé parce que l'intérêt économique en ces mêmes maris a été frappé, excité, si vous voulez, par la circonstance de la dot tout autrement qu'il ne l'était jadis par la circonstance de l'achat; et je me souviens à cette occasion qu'en effet la visée économique est l'une de celles qui coopèrent généralement avec le principe fondamental du génésique pour constituer les institutions familiales. Je vois donc en somme qu'ici l'institution a changé de forme parce que l'une

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des visées composantes a élé excitée d'une manière nouvelle, ou, si Ton veut, dans une direction nouvelle. Supposant, au moins à titre provisoire, que le phénomène constaté ici se trouvera encore ailleurs, je reliens la formule ci-dessus énoncée : une institution change de forme lorsqu'une des visées composantes est excitée différemment.

J'aperçois un peuple qui pendant des siècles s'est alimenté au moyen de la chasse ou de l'élevage des vaches ; le voici qui néglige ces deux moyens antiques et s'adonne à la culture d'une céréale; c'est une forme nouvelle de l'économique. Evidemment ce peuple a acquis la persuasion récente que le dernier moyen l'emporte en efficacité sur les anciens. Peu nous importe en ce moment qu'il se trompe ou non. Nous ne cherchons pas non plus d'après quelles circonstances il s'est formé cette croyance. Ce que nous relevons, c'est qu'il y a eu changement dans la croyance, c'est-à-dire celle fois dans l'intermédiaire intellectuel. De là pour nous une seconde formule : les institutions changent de forme quand les hommes conçoivent, pour satisfaire à leurs visées fondamentales, un moyen qu'ils jugent meilleur, bref quand ils changent de croyance ! .

Nous sommes conduits à agiter ici une question fort importante. Les idées ou croyances des hommes, entendues comme on le fait d'ordinaire, en un sens qui n'est pas le nôtre, au sens de vues spéculatives et générales sur le monde, sur l'espèce humaine et son destin, ont-elles le pouvoir de modifier la conduite et les institutions? Ont-elles du moins ce pouvoir au suprême degré? Ou autrement dit, les concepts religieux et philosophiques sont-ils, par leurs variations propres,

1. Observons en passant que l'occupation principale étant changée, la journée de l'homme est autrement remplie. Les conséquences s'en feront peut-être sentir dans toutes les directions. Par exemple, la chasse tenait les deux sexes séparés pendant tout le jour ou même pendant de longues périodes; la culture fait travailler hommes et femmes côte a côte. Le sentiment sympathique, le gènésique même, seront désormais excités d'une autre manière qu'auparavant. Je fais remarquer au lecteur que cet effet rentrerait dans la première de nos formules.

la cause capitale des diversités qui se présentent dans toutes les autres régions de l'histoire? L'affirmation a été soutenue par de très grands esprits, dont c'est la thèse expresse, par Turgot, Comte, Stuart Mill. La même idée est reconnaissable au fond d'une quantité d'ouvrages, sans que leurs auteurs peut-être aient jamais conçu la thèse sous sa forme générale. Je citerai, par exemple, la Cité antique du regrettable Fustel de Coulanges. Enfin cette idée est certainement conforme à une sorte de désir public; si elle n'est pas vraie, on voudrait qu'elle le fût. A la question de savoir si elle est vraie en effet, ce livre d'un bout à l'autre est une réponse.

Nous avons à considérer les mêmes choses que nous venons de voir, sous un aspect nouveau. Ces variations que nous avons nommées des formes, et que nous avons examinées froidement, pour elles-mêmes, présentent le plus souvent une face qui intéresse notre sensibilité : elles sont profitables ou dommageables; elles améliorent notre condition, ou elles l'empirent. Nous touchons là aux questions émouvantes du progrès et de son contraire.

Les hommes qui font les formes institutionnelles n'aperçoivent pas toujours le caractère avantageux ou dommageable du changement. D'autres fois, ils s'y trompent. Mais ils cherchent trop souvent à réaliser le mieux, à écarter le pire ; la qualité bonne ou mauvaise des choses, à leur point de vue, les fait agir trop généralement pour qu'il soit permis de négliger ou d'éliminer systématiquement les considéralions de progrès et de décadence, comme quelques sociologisles l'ont fait. C'est s'exposer à ne pas comprendre les phénomènes, assurément très nombreux, qui ont eu pour cause l'espoir d'améliorer notre sort.

Du point de vue où nous sommes maintenant placés, l'homme historique est pour nous l'homme en possession d'une condition meilleure ou pire que celle où nous le voyons vivre dans un autre temps et un autre pays. Mais la condi-

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lion générale se compose en fait de bien des conditions particulières. Il peut être difficile de décider que, finalement et tout compte fait, un temps a été plus avancé, c'est-à-dire plus avantagé ou plus heureux que tel autre. Nous nous expliquerons plus loin sur cette difficulté. En tout cas, on ne peut approcher d'une solution qu'au moyen d'une analyse qui décompose la condition générale et sépare ses éléments principaux, pour faire de chacun d'eux l'objet d'un examen particulier.

Tous les biens que l'homme recherche, quoique d'une diversité très grande dans leur forme, peuvent cependant être distribués en classes et désignés par un petit nombre de termes. Ils sont ou de la richesse, ou de la moralité, ou de l'intelligence. Nous préciserons plus loin le contenu de ces termes. L'homme temporaire est donc, à notre point de vue présent, l'homme considéré comme plus ou moins riche, moral et intelligent, par comparaison avec ce qu'il fut en un autre temps ou un autre pays. Nous avions tout à l'heure des modalités à examiner; ici nous avons des degrés à distinguer et à compter.

La considération du degré atteint par l'homme à un moment donné dans les trois genres d'acquisition me parait devoir précéder celle des modalités institutionnelles, même les plus importantes. On peut pratiquer une même institution en bien des manières différentes, et ces manières, qui changent singulièrement le résultat, dépendent avant tout du degré atteint en fait de richesse ou de moralité ou d'intelligence. Donnez la religion catholique, ou le régime parlementaire, ou le mariage monogamique, à pratiquer aux nègres de laPapouasie, ou aux Barbares germains qui envahirent la Gaule, assurément ils en tireront des résultats différents de ceux que réalisent avec les mêmes institutions le peuple anglais et le peuple allemand.

Il y a ici une autre vérité dont il faut encore tenir plus de compte : le degré de richesse, de moralité, d'intelligence,

atteint à un moment donné, est ce qui façonne capitalement l'avenir.

Nous voilà suffisamment fixés sur ce qui constitue l'homme temporaire : 1° un degré particulier de civilisation; 2° des formes institutionnelles particulières. Et nous savons que méthodiquement il faut constater d'abord son degré de civilisation, c'est-à-dire de richesse, de moralité et d'intelligence.

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