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CHAPITRE VIII

Constatation du degré de civilisation, difficultés de cette opération. — La richesse, au sens des économistes, est impossible ou très difficile à constater. 11 faut donner à ce terme une autre signification. Pour nous, la richesse est le pouvoir ou la facilité de faire un acte qui était impossible ou malaisé auparavant.

La conception que l'économiste se forme de la richesse, suffisante pour l'économie politique, science générale et abstraite, doit être modifiée pour les besoins de l'historien. L'économiste déclare que la richesse d'une société est égale à l'ensemble des utilités que celte société possède, et il a raison : c'est la richesse brute, c'est le phénomène extérieur et matériel qui est son objet; mais pour nous, en histoire, l'objet est l'homme vivant et sentant. Ce n'est pas la richesse en soi, dans sa consistance matérielle qui nous importe, c'est l'effet psychique qui en résulte. Nous cherchons, par exemple, jusqu'à quel point, en une époque donnée, les hommes ont joui de cette partie du bonheur que nous appelons le bien-être.

Il se peut que, pour une société, la richesse, au sens économique, reste égale ou même augmente, tandis qu'en réa~

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lilé le bien-être décroît. II suffit pour cela que la population ait augmenté plus vite que la richesse.

En second lieu, il faut tenir compte de la quantité de travail exigée, eu égard à la quantité de richesse créée. Le travail, en effet, vu historiquement ou psychologiquement, ce qui revient au même, est une peine, une sorte de quantité négative qu'il faut déduire à chaque moment de la somme du bien-être. Le travail, nécessaire pour un résultat, augmente lui aussi ou diminue d'une époque à une autre.

D'ailleurs, connaître approximativement la richesse d'une société, au sens des économistes, n'est possible qu'avec le secours d'une statistique assez avancée. Or, en histoire, la statistique n'existe que pour quelques peuples d'Europe, et encore depuis un siècle environ.

A défaut de la statistique, les historiens ont cherché des signes indirects auxquels ils pussent reconnaître la richesse d'une époque. Tel a adopté pour signe le chiffre de la population, tel autre le prix de certaines denrées comparé au salaire, ou la diffusion de certains objets dans les basses classes.

Un nombre de population quelconque prouve assurément que la société possède de quoi faire vivre ce nombre. Mais l'estomac humain est très élastique; les hommes peuvent durer en vivant fort mal. Or, savoir si un nombre donné d'hommes vivait passablement ou vivait misérablement est précisément la question à débattre. Un chiffre quelconque de population ne la résout pas. Ainsi, pour le moyen Age, le fait que la France aurait eu 2o ou 30 millions d'habitants, n'a pas la signification optimiste qu'on lui prèle. Sur ce nombre, combien vivaient de châtaignes, de blé noir, de raves, bref, d'une alimentation insuffisante? Quelle était la proportion des hommes mûrs à celle des enfants? Voilà ce qui nous édifierait. Nous voyons de nos jours, en certains pays pauvres et malheureux, une population assez dense; seulement les hommes âgés y sont rares, et il y a une forte pro-

portion d'enfants, destinés à ne pas vivre longtemps. Dans ce milieu, on meurt beaucoup; on fait aussi beaucoup d'enfants, et cela maintient assez haut le chiffre des vivants qui vivent mal et passent vile. La question est de savoir si la France du moyen âge ne ressemblait pas à ces populations.

Tout homme qui naît est un copartageant pour les autres. 11 est vraiment singulier de prendre le chiffre élevé de la population pour un signe de bien-être réel, surtout quand on n'a pas le chiffre corrélatif de la production. « Les Français sous les Valois étaient aussi nombreux qu'à présent; donc ils avaient autant de bien-être. » Voilà au fond le raisonnement, qui n'est pas du tout raisonnable.

Je n'aime guère mieux les autres essais d'infércncc. « Prouvons, a-t-on dit, que les basses classes jouissaient de tel degré de bien-être, et nous aurons par cela même prouvé que la société totale avait atteint un degré estimable de richesse. » Pour obtenir la preuve demandée, on s'est adressé au taux du salaire ou au prix du blé et à la comparaison de l'un avec l'autre. On est arrivé par cette voie à des résultats peu concluants. Ce qui semble ressortir de plus clair, c'est que le prix du blé éprouvait jadis de plus larges oscillations qu'aujourd'hui. Cela rend très difficile, sinon môme insoluble, le problème de l'aisance du travailleur. L'année où le blé tombait très bas, il est évident que le travailleur, avec son salaire de l'époque, pouvait s'en procurer une quantité supérieure à celle obtenue en moyenne par le travailleur moderne. Mais l'année où le blé s'élevait aux prix extrêmes, le travailleur du moyen âge devait mourir de faim, ou endurer des souffrances que le travailleur moderne, en moyenne, ne connaît pas. La question fort délicate est donc celle-ci : l'abondance relative d'un moment était-elle une compensation équivalente au dénuement d'un autre moment? Et puis, l'homme ne vit pas que de blé.

Il faudrait au moins comparer le salaire avec le prix des vingt ou trente objets nécessaires à tout homme, logis,

mobilier, viande, légumes, boisson, luminaire, objets de chauffage, habits, souliers, remèdes en cas de maladie, médecin, etc. Ainsi élargi, le problème présente des difficultés presque insurmontables.

On a beaucoup abusé à ce sujet de cette expression : le pouvoir de l'argent. Il est sur qu'en ayant le salaire d'un côté, le prix du blé de l'autre, on a le pouvoir de l'argent sur la denrée considérée ; mais sur celle-ci seulement. Pour une autre denrée, le pouvoir peut être différent.

En général, au moyen âge le pouvoir de l'argent paraît être plus grand à regard des produits agricoles. Ou obtenait plus de blé, plus de viande, avec une somme moindre. Mais, d'autre part, tous les produits de l'industrie paraissent plus chers; le pouvoir de l'argent, à leur égard, était donc moindre. Il faut balancer, peser ces deux choses contraires, avant de se prononcer. Ce n'est pas encore toute la difficulté : les prix n'ont ni la quasi-universalité ni la constance relative qu'ils présentent aujourd'hui. Cela variait beaucoup d'un canton à un autre, surtout d'une année à une autre. Je viens de le dire, le blé bon marché telle année, en tel lieu, l'année suivante alleint des prix excessifs. Essayez, au milieu de ces variations, de mesurer avec certitude le pouvoir de l'argent!

Le pouvoir de l'argent dépend encore de ce qu'on veut obtenir. Quel est le pouvoir de l'argent au moyen âge pour celui qui veut voyager vite et avec commodité? Pour celui qui est malade et qui veut guérir? etc., etc.

On a bientôt fait de dire : l'argent valait trois ou quatre fois plus qu'aujourd'hui. Mais cette expression, d'une simplicité extrême, est bien loin de répondre à la complexité réelle.

Enfin, on a cru arriver à une conclusion en constatant la présence de certains objets chez un fermier, un valet de ferme, un artisan : des bijoux par exemple, des chemises, des instruments de récréation. Supposons que ce soient des bijoux. Cela peut tenir à ce que les pauvres réparlissaient

alors leur maigre budget entre les diverses dépenses à faire dans un tout autre esprit que nos pauvres : par exemple, à ce qu'ils donnaient plus aux apparences extérieures. Personnellement, les recherches auxquelles je me suis livré m'ont donné en effet cette impression, qui, j'en conviens, aurait besoin d'une confirmation.

Si intéressantes d'ailleurs que soient les classes pauvres, il ne faut pas exclure des recherches économiques les classes riches et les classes aisées; on doit maintenir le problème dans sa généralité et se demander quelle était la richesse des riches, l'aisance des aisés, en tel temps, par comparaison avec tel autre. On avouera que les procédés d'investigation employés éliminent a priori toute cette part du problème.

Il y a des choses que l'homme d'un temps ne peut pas faire, et que celui d'un autre temps peut faire. Il y a des choses que l'homme peut faire en tel temps, avec difficulté, et que l'homme d'un autre temps fait avec une facilité relative.

Possibilité ou impossibilité, facilité ou difficulté des actes, qui ont pour visée de satisfaire à nos besoins, à nos désirs essentiels, voilà ce que nous allons considérer :

1° Exemple : Il s'agit d'obtenir de la lumière la nuit. Un homme du moyen âge se lève, écarte la cendre du foyer, y enflamme une brindille sèche, avec laquelle il allume une torche de pin, de sapin, ou une chandelle de résine; de nos jours (dans la classe équivalente) il enflamme une allumette et allume sa lampe de pétrole. Je tiens l'homme de nos jours plus riche de toute la commodité que le second procédé présente, comparé au premier.

2° 11 s'agit de se rendre de Paris à Marseille. Au dernier siècle encore, par le procédé le plus expédilif, le voyage durait huit jours; c'est à présent une affaire de vingt heures au plus. Je tiens l'homme moderne plus riche de tout le temps et de tous les frais épargnés, et des commodités plus grandes du voyage. Ce n'est pas tout. En certains cas, il

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s'agit non d'arriver à Marseille, mais d'y être rendu dans les vingt-quatre heures sous peine de manquer la fin désirée (de voir un mourant). L'homme ici est beaucoup plus riche qu'autrefois, plus riche de toute la possibilité qu'il a d'arriver en vingt-quatre heures, et qu'il n'avait pas.

Relever toutes les facilités et les possibilités qui existent à une époque et pas à une autre, est chose facile à faire, au moins en gros et relativement.

Voici cependant une objection : Les hommes vivent en fait de la quantité qu'ils possèdent de certains objets, pain, viande, légumes, habits, etc. Si nous écartons cette manière de voir, serons nous encore dans le réel?

Examinons une possibilité, une facilité spéciale : celle de labourer par exemple. L'Australien, ayant pour tout outil un bâton pointu, ne laboure pas du tout; il creuse un trou où il dépose une graine. L'homme du moyen âge fait un labour superficiel avec l'ancien araire des Romains. Le moderne, muni de la charrue Dombasle, a la faculté de labourer profondément. Voilà un aspect des choses; mais il en est un autre, connexe à celui-ci. On ne laboure pas pour labourer, mais pour certains résultats : obtenir du blé, je suppose, et en obtenir le plus possible. Et ce n'est même que dans cette vue que l'araire antique a remplacé le bâton, que la charrue Dombasle a remplacé l'araire antique. Nous sommes surs que le dernier outil a donné une quantité de blé supérieure 1 , comparé au second outil; et de même le second outil comparé au premier. Donc toute possibilité, ou facilité nouvelle de faire, a, pour envers, un accroissement de produits matériels, de richesse au sens des économistes.

L'endroit du phénomène nous garantit l'envers; mais l'endroit a l'avantage, en histoire, d'être conslatable. En réalité,

i. On la même quantité avec moins de travail; cela revient au môme, car, en ce cas, il y a eu du travail disponible pour quelque autre production d'objets, qui s'est effectivement accrue. Admettons qu'il n'y ait eu que du travail épargné et uon utilisé (ce qui n'est pas probable); en tout cas, la somme de bien-être s'est accrue par la diminution de peine.

l'endroit est la cause, et l'envers est l'effet. Voyez où cela nous conduit. Vous m'affirmez qu'au moyen âge on était aussi riche qu'à présent; ce qui implique qu'on avait, entre autres choses, autant de blé. Je sais cependant que l'outil du labourage était plus imparfait; je veux bien que, dans l'effet, c'est-à-dire la production du blé, l'outil soit seulement Tune des causes. Reste cependant que, cette cause étant moins efficace, je dois conclure à un effet moindre, tant que vous ne me montrez pas une compensation dans l'activité plus grande d'une autre cause. Qu'est-ce qui compensait au moyen âge l'infériorité de la charrue? C'est cela qu'il faut nous dire; et si vous n'en dites rien, ma conclusion reste jusqu'à nouvel ordre la plus probable.

Entendue à la manière historique, la richesse présente quelques caractères que la richesse, au sens des économistes, ne présente pas et qui méritent d'être relevés. La richesse des économistes, somme des objets utiles, à un moment donné, est atteinte par la multiplication dans son résultat final, dans sa puissance de satisfaire aux besoins. S'il y a plus d'hommes, la somme des objets a beau rester la même, la satisfaction est diminuée. Mesurée à notre manière, par la possibilité et la facilité de faire des actes utiles, la richesse est plus indépendante de la multiplication. Soit la faculté donnée par le chemin de fer d'aller de Paris à Marseille en vingt heures, la population peut augmenter sans que cette faculté soit atteinte. Il serait aisé de multiplier les exemples analogues.

Les objets utiles sont sans cesse détruits, les uns plus tôt, les autres plus tard. La richesse, au sens des économisles, se présente donc comme une masse Uotlante, sans cesse absorbée, reformée, variable dans ses contours. La richesse entendue au sens historique consiste finalement dans des types intellectuels, des idées de machines qui procurent les facultés de faire. Il n'est pas impossible, mais il est rare que ces idées se perdent. Généralement, elles sont transmises

d'une génération à une autre sans déperdition, et tout intellectuel, tout idéal qu'il soit en somme, cet héritage apparaît comme le plus solide de tous.

Conçue à notre manière, la richesse d'une époque est également constatable pour les riches, les aisés et les pauvres. On peut répondre jusqu'à un certain point à des questions comme celle-ci : Samuel Bernard, le richard du temps de Louis XIV, était-il moins riche que tel banquier de nos jours et de combien? Je réponds : Il n'aurait pu, même au prix de toute sa fortune, se rendre de Paris à Marseille en vingtquatre heures; se renseigner parla lecture quotidienne d'un journal allemand; se faire opérer de la fistule sans douleur, etc., elc. En sens inverse, on pourrait et on devrait chercher si du temps de Bernard il y avait quelque possibilité de faire qui n'est plus à notre disposition. Entre les deux colonnes, on ferait finalement une comparaison qui demanderait un esprit assez philosophique et on arriverait à une solution approximative; le problème malheureusement n'en comporte pas d'autre.

Quand, après avoir défini la richesse comme nous venons de le faire, on considère largement le cours des choses, une conclusion ressort : de l'humanité sauvage à l'humanité civilisée, la richesse s'est accrue d'une quantité saisissante. Si on compare l'un des anciens peuples civilisés, la Chine, ou l'Egypte, ou le Monde gréco-romain avec la civilisation moderne, la supériorité de cette dernière ne permet guère le doute, même à l'érudit spécialement voué à l'étude et par suite au culte de l'antique. A mesure que la comparaison porte sur des peuples plus voisins dans le temps, la contestalion tend à se produire. La question à débattre d'ailleurs n'est pas seulement si nous sommes plus avancés que nos ancêtres contigus, mais de combien. Alors, suivant les opinions politiques et religieuses, suivant les affections littéraires, artistiques ou érudites, l'un élargit la distance, l'autre la rétrécit et la réduit à rien.

La controverse sur ce point en général n'aboutit pas, parce que les contendanls n'ont pas une mesure sur laquelle ils s'accordent. En proposant une nouvelle manière de comprendre la richesse, nous avons essayé de satisfaire à cette condition préalable.

Constatation du degré de moralité. Elle n'est possible que par voie indirecte, par l'examen de certaines circonstances et de leurs effets probables.

U est impossible de mesurer avec précision la moralité d'une époque comparée à celle d'une autre. Ici, plus encore que pour l'économique, la statistique fait défaut.

Il serait imprudent de s'en rapporter à la morale professée ou aux croyances religieuses. Les règles convenues nous font connaître assez imparfaitement l'état de l'opinion. Elle peut être très rude ou très indulgente à l'égard des transgressions; et c'est cela qui agit. Quand les transgressions deviennent nombreuses, l'opinion s'accoutume et se blase.

La fréquence d'un méfait dans une société dépend d'une conjonction de circonstances, et cet ensemble varie selon l'espèce du méfait considéré. Je m'explique : S'il s'agit de moralité économique, le degré de misère, d'ignorance, de guerre extérieure, de police et de répression régulière à l'intérieur, de stabilité et d'obéissance politique, sont à consulter. Cela constitue une sorte de mètre compliqué et d'un maniement difficile. Un historien judicieux peut cependant s'en servir de manière à obtenir des résultats valables. Pour la moralité sexuelle, il doit composer son mètre différemment; il doit notamment tenir compte de l'état des relations mondaines, des fêtes publiques, de la réclusion ou de la liberté des femmes, du régime de la domesticité, etc.

L'enquête en outre est obligée de distinguer les classes

diverses.

Co que je tiens à faire observer, c'est la méthode pui s'impose, méthode indirecte, allant des conditions constatées aux effets probables de ces conditions. Un érudit qui n'est que cela ne manque pas en pareil problème de procéder autrement. Il collige péniblement quelques faits individuels et en tire une généralisation dépassant infiniment la base exiguë qui la porte. Cependant l'érudit croit avoir été fidèle à ce qu'il nomme la religion des faits, et il s'en sait bon gré : il ne voit pas que les conditions générales d'un temps sont aussi des faits, moins bien délimités que les siens, mais suggestifs; tandis que les siens n'ont aucune valeur, à moins qu'ils n'atteignent, par le nombre et la précision, le caractère d'une statistique, ce qui n'arrive jamais pour l'histoire, en dehors de notre siècle. Il n'y a pas de milieu : statistique à la moderne ou logique déductive.

Eclaircissons ce sujet par un exemple. On propose la question suivante : Y avait-il au xin° siècle en France plus d'assassinats commis ou moins qu'à présent, pour un nombre d'habitants égal? Par la méthode des faits, le problème est complètement insoluble. A lire certains chroniqueurs, il semble bien que ce crime élait plus fréquent qu'aujourd'hui ; mais co sont des indices qui nous laissent loin d'une certitude. Sans y atteindre jamais, nous en approcherons davantage par la considération de quelques circonstances générales. En voici d'abord une dont nous sommes certains : l'assassin avait alors plus de chance d'impunité qu'aujourd'hui. C'était l'effet de plusieurs causes : le territoire divisé en une multitude de juridictions; la facilité pour le criminel d'échapper à son juge naturel et de passer chez un voisin indifférent ou mal renseigné; la pauvreté ou la gène économique d'un grand nombre de ces justiciers qui, incapables d'entretenir ce qu'il aurait fallu en fait d'agonis, regardaient par économie à poursuivre le criminel pauvre, dont la confiscation ne valait pas les frais.

Plus on étudierait minutieusement les conditions de la

répression publique au siècle donné, plus, je crois, apparaîtrait l'impunité relative dont nous avons parlé. On est tenu d'en conclure que plus de crimes étaient commis, à moins qu'il n'existât alors quelque cause, aujourd'hui absente, de nature à contenir le criminel et à balancer l'impunité relative. Je ne prétends pas, je le répète ici, à donner des solutions définitives et prouvées; je cherche à trouver la voie qui y conduit.

Constatation du degré d'intelligence. Elle est moins difficile que les deux autres, à condition de distinguer : 1° la science de l'art; 2° et dans la science l'acquisition des connaissances d'avec celle des méthodes.

A l'égard du degré intellectuel, nous sommes dans une situation plus favorable. Il faut cependant porter dans l'examen du sujet des distinctions nécessaires. La première et la fondamentale consiste à séparer l'activité intellectuelle qui porte l'homme à la connaissance des choses ou activité scientifique, et celle qui vise à produire des émotions par l'imitation, par la reproduction plus ou moins fidèle de la vie, l'activité artistique et littéraire.

Dans la science elle-même, il y a lieu de distinguer l'acquisition des vérités, et celle des procédés, des méthodes d'investigation et de preuve.

A un autre point de vue, il est bon de se rappeler l'énorme simplification que le langage fait subir aux réalités. Quand on parle d'un temps, ce qu'on en dit de juste ne l'est encore que pour une partie des contemporains, surtout quand il s'agit de science : celle-ci est partout le privilège d'un très petit nombre. Cependant, à cet état même, elle agit sur le grand nombre.

L'esprit de l'homme n'est pas une page blanche où les vérités viennent successivement s'inscrire. C'est au contraire

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une page chargée d'erreurs. La vérité ne s'y installe qu'en chassant un préjugé et se mettant à sa place. Ceux qui ont fait l'histoire des sciences n'ont pas toujours saisi combien il leur importait de faire, simultanément, l'histoire des erreurs que la vérité a dû raturer dans l'esprit avant de pouvoir s'y introduire. Sans l'étude parallèle des préjugés humains, il est malaisé pourtant de s'expliquer les difficultés, les retards, les éclipses de l'évolution scientifique, puisque tout cela tient, en partie, à la paresse ou à la maladresse de l'esprit, en partie à son état de préoccupation par des idées erronées.

Le progrès intellectuel, consistant dans la perte d'un préjugé, est ce que nous nommons aujourd'hui le progrès de l'esprit critique. Si l'on considère l'humanité dans ses masses, on voit qu'elle ne participe guère qu'aux résultats critiques. La science, acquise par quelques-uns, se répand dans la masse sous la forme d'une négation qui annule une erreur antécédente : nouvelle raison pour faire, dans l'histoire des vérités, une part considérable à l'étude des erreurs.

Nous avons à regretter, pour toule époque, des ouvrages perdus. Mais, somme toute, l'état des connaissances, à une époque, est déterminable, avec une précision bien supérieure à celle que comportent les recherches sur la richesse (comme on l'entend généralement) et sur la moralité. A ce point de vue, la comparaison et le jugement final, entre deux époques, même peu éloignées, sont des opérations non pas aisées, sans doute, mais possibles, si Ton a soin de résoudre la science totale en sciences distinctes et hiérarchisées. La philosophie des sciences est aujourd'hui assez avancée pour qu'on puisse s'entendre sur cette hiérarchie.

Les types de raisonnement dont les hommes d'un temps se servent, les preuves dont ils se contentent, dans chaque genre de recherches, sont à coup sûr moins aisés à définir et à juger. Toutefois il n'y a pas impossibilité : c'est une ques-

tion d'observation réfléchie et de logique personnelle chez l'historien.

Je prends un exemple, non avec l'intention de résoudre pleinement une question de cette espèce, mais de montrer la possibilité d'une solution. On peut se demander si les plus avancés d'entre les hommes de l'antiquité (Aristote, je suppose) étaient ou non inférieurs à un savant distingué de notre temps, quant à la conception de la méthode et de la preuve. Je pourrais choisir dans les divers ouvrages d' Aristote, notamment dans ceux qui sont relatifs à l'histoire naturelle et à la politique, des types de raisonnement que son esprit, et à plus forte raison celui de ses contemporains, trouvait satisfaisants ou probants. Peut-être convaincrai-je le lecteur qu'aucun savant n'est aujourd'hui exposé à produire de tels raisonnements et à se contenter de pareilles preuves; mais ce travail, trop long, ne serait pas ici à sa place.

Contentons-nous de résumer sur ce sujet quelques pages substantielles de Stuart Mi 11 : « Il fut un temps, dit-il, où tous les cygnes que les hommes connaissaient étaient blancs, sans exception. Jamais on n'avait vu un cygne noir. De même on n'avait jamais rencontré d'homme ayant la tète enfoncée

au milieu de la poitrine. Etait-on pour cela autorisé à émettre, avec la même certitude, ces deux propositions : tous les cygnes sont blancs; tous les hommes ont la tête placée sur les épaules? Et si deux voyageurs étaient venus affirmer, l'un qu'il avait vu des cygnes noirs, l'autre des hommes ayant la tête à la poitrine, aurait-il été raisonnable d'accueillir leurs dires avec la même incrédulité? ou, en sens inverse, avec la même facilité de créance? » Stuart Mill explique pourquoi de ces deux propositions, également fondées sur une expérience universelle, l'une était pourtant très peu solide, et l'autre Tétait infiniment plus ; pourquoi l'assertion d'un voyageur aurait pu suffire à ruiner la première, tandis que les témoignages les plus nombreux auraient à peine ébranlé la seconde. C'est que le premier des deux faits appartient à

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un département de la nature où ses lois ont très peu de constance, le département de la couleur, tandis que, dans Tordre des arrangements organiques, la constance naturelle est très grande. Et il ajoute : « Pourquoi un seul exemple suffit-il en quelques cas pour une induction complète, tandis que, dans d'autres, des myriades de faits concordants, sans une exception, sont de si peu de valeur pour établir une proposition universelle? Celui qui peut répondre à cette question en sait plus en logique que le plus savant des anciens. » Rien n'est plus vrai. Tous les anciens, sans en excepter Aristote, tous les hommes, jusqu'à Bacon, ont été capables de croire fermement qu'aucun cygne ne pouvait être noir, et de croire facilement qu'il y avait des hommes ayant la tête au milieu de la poitrine, comme cela a été, par exemple, le cas de Pline. Avant ètuart Mill, Bacon au reste avait très bien exposé la manière de raisonner des anciens, par énumêration sii?iple des faits, qu'il qualifie avec justesse de « mera palpatio ». Le jour où l'on voudra connaître à fond l'esprit antique, il y aura à faire, en partant des indications fondamentales de Bacon, un livre où Ton mettra en regard la logique purement syllogistique des anciens et l'ensemble des idées méthodiques de notre époque d'après Comte, Mill, Bain, Spencer, Claude- Bernard, etc.

Et si la querelle des anciens et des modernes était quelque jour reprise, c'est sur ce terrain qu'elle devrait commencer : car il est la position dominante, la clef du champ de bataille ! .

Il est en revanche une tentative dont il faut s'abstenir avec soin, parce qu'elle est condamnée d'avance à l'insuccès : c'est de vouloir déterminer le mérite relatif des époques. Comme celte erreur a été commise surtout par les historiens littéraires, nous nous en expliquerons un peu plus loin, en traitant de l'activité artistique.

1. Le livre de Uigault, fort intéressant d'ailleurs, fait sentir toute l'insuffisance d'un littérateur, fût-il éminent, devant cette grosse question.

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