CHAPITRE IX
L'évolution progressive s'est opérée sous l'ascendant de forces probablement inégales. L'une d'elles a dû agir plus que les autres ou avant les autres. Hypothèse sur la précédence de l'économique. Essai de vérification. ElTets de la richesse sur la moralité et l'intelligence.
Le degré de richesse, de moralité, d'intelligence atteint à un moment détermine, nous l'avons dit, le moment qui suit, plus que toute autre cause.
Il est a priori peu probable que la richesse, la moralité, l'intelligence aient exercé un ascendant tout à fait égal. Le contraire parait plus vraisemblable. L'une des trois a donc primé les autres; mais laquelle?
Ce que nous savons de la loi d'urgence nous porte à croire que la richesse a tenu le premier rôle. La richesse a dû précéder et — dans une large mesure — promouvoir les deux autres, quitte à éprouver en retour leur influence.
Et d'abord le cours général de l'histoire fournit en faveur de notre hypothèse une présomption qui a beaucoup de poids.
L'homme primitif ne poursuit, soit par l'industrie, soit par la guerre, que la première des trois fins, la richesse. Il ne vise pas à développer son intelligence et encore moins sa moralité. A cet égard l'état primitif se prolonge dans la sauvagerie, la barbarie et même à travers les divers degrés de
la civilisation. Et cependant, malgré l'insouciance générale des hommes pour leur progrès moral et intellectuel, ce progrès s'est produit, au moins en quelques parties de notre habitation, dans une mesure étonnante, et je dirai volontiers, paradoxale, eu égard aux observations précédentes.
Il faut qu'en visant la richesse l'homme ait atteint, sans y songer, des résultats de Tordre moral et de Tordre intellectuel, soit que ceux-ci fussent liés comme des conséquences naturelles à la richesse obtenue, soit que les moyens nécessaires pour obtenir la richesse fussent aptes à procurer les autres résultats, sans que Thomme les voulût expressément.
Le faix si lourd que le besoin économique impose à Thomme primitif, aurait dû, ce semble, le clouer éternellement sur le même degré. Cet homme s'est élevé cependant : il y a bien encore là de quoi nous étonner. On en vient à penser que l'obligation de créer d'abord la richesse, faix d'un côté, a bien pu être d'autre part une assistance.
Nous allons essayer de voir, d'entrevoir tout au moins, ce que la richesse, obtenue à un degré quelconque, peut faire pour le progrès de la moralité et de l'intelligence.
Voici de la richesse créée. Il se peut qu'on la consomme; il se peut qu'on Tépargne. En cet état d'attente, la richesse est propriété, si on la considère dans son rapport de dépendance à l'égard de l'individu; capital, si on la considère dans l'emploi qu'on en fait pour payer un nouveau travail; aisance enfin, si on la considère comme pouvoir de satisfaire aux besoins. C'est ce dernier aspect qui seul nous importe.
L'espèce d'immoralité qui s'attaque au bien d'autrui, Timmoralité économique, qui forme la plus grosse part de la malfaisance humaine, est dans une dépendance visible du besoin. La misère, c'est-à-dire le besoin à un certain degré d'urgence, joue le rôle d'une force immense agissant à Tcncontre des mobiles moraux, sympathie, prudence, estime de soi. Ceux-ci peuvent lutter contre la force du besoin et la vaincre, mais ils ne la suppriment pas. Il appartient à la richesse de sup-
primer en partie la force du besoin, et par suite le conflit même du besoin avec les mobiles moraux. Ceci est une induction tirée de l'expérience journalière. Le monde offre autour de nous des gens qui pratiquent la probité économique la plus absolue, et qui la pratiquent sans effort, parce que leur situation économique satisfait pleinement à leurs besoins. L'influence du bien-être éclaterait à tous les yeux si le besoin était chose absolue, la même pour tous; mais il est chose relative. Une situation économique qui comble les vœux de l'un, reste fort au-dessous des désirs d'un autre. Les habitudes prises, les exemples reçus, l'orgueil, la vanité, ajoutent au besoin réel le besoin imaginaire. C'est ce qui fait qu'on voit des pauvres honnêtes et des gens riches qui deviennent coquins. Il n'en demeure pas moins vrai que c'est le besoin réel ou imaginaire qui fait faillir : on ne manque pas à la morale écononomique pour le plaisir d'y manquer. Si vous supposez un homme satisfait de son sort, vous trouverez contradictoire d'imaginer que cet homme tue ou vole son semblable.
La conduite des hommes atteste la conviction sourde qu'ils ont des effets moralisateurs de la richesse. Partout on se confie aux riches et on se défie du pauvre, et souvent à ce double égard on tombe dans l'excès. Si j'énonçais la proposition suivante : « L'homme misérable n'est pas plus sollicité à mal faire que l'homme qui a toutes ses aises », le lecteur recevrait dans l'esprit ce choc qu'on éprouve toujours devant un démenti donné à l'évidence.
De ces considérations résulte pour l'histoire une hypothèse à peu près forcée : toujours, en quelque mesure, la richesse, accrue chez un peuple, a dû diminuer la somme de l'immoralité économique, en allégeant pour un plus grand nombre d'individus le poids du besoin. Gardons-nous de croire cependant que cette tendance règne sans partage : ce qui est vrai des individus l'est des générations successives; pour elles, comme pour eux, le besoin est chose relative : pendant que
d'un côté la richesse accrue satisfait mieux les anciens besoins, les besoins d'autre part augmentent. C'est un grand et délicat problème que de savoir si l'un de ces effets balance l'autre exactement : a priori ce résultat parait peu probable. Il semble bien d'ailleurs que le besoin, dans sa partie additionnelle, si je puis ainsi parler, est toujours un peu moins pressant que dans sa partie élémentaire et primitive : notre ouvrage ne comporte pas la vérification historique d'une tendance si large, et si profondément diffuse dans les faits. Je dois me contenter de montrer les problèmes et de suggérer les recherches.
Le bien-être procure du loisir. Il faut avoir du loisir, et par conséquent du bien-être, pour pouvoir s'instruire. Il y faut de plus un maître, qui généralement demande à être payé; et par ce côté encore le bien-être devient une condition préalable pour Tinstruction. Constater les effets immédiats de l'instruction, c'est en somme reconnaître l'influence indirecte de la richesse.
Je ne surferai pas l'instruction; de tout temps, je pense, on a inculqué à la jeunesse un savoir qui était en partie faux ou vain; mais toute instruction, alors même que son objet n'a en soi aucune valeur, implique l'exercice des facultés intellectuelles, au moins l'exercice de la mémoire. Or la contention d'esprit par laquelle on revoit son passé, sous quelque forme que ce soit, a très probablement pour effet corrélatif d'étendre toujours à quelque degré la faculté par laquelle on prévoit.
La prévision est elle-même en rapport étroit avec la moralité; ce qui ne veut pas dire que l'une soit uniquement proportionnelle à l'autre : il y a des scélérats très prévoyants, mais l'imprévoyant d'autre part ne peut être moral. L'idiot ou l'enfant, incapables de se représenter les suites de leurs actes, font le bien et le mal au hasard. Donc la prévision est à la fois une condition qui est indispensable et qui ne suffit pas. Par l'intermédiaire cependant de celle condition, Tinstruction agit déjà sur la moralité.
Ce qui empêche de nuire à autrui, c'est la crainte de faire souffrir, laquelle relève de la sympathie, et la crainte de souffrir soi-même par la répercussion des conséquences. Celle-ci relève de l'économique, si on craint pour sa vie ou ses biens; de l'honoriGque, si on craint pour sa considération '.
Mais, pour éprouver une crainte, encore faut-il se représenter quelque objet qui paraisse redoutable. Pour leur éveil et leur excitation, les mobiles sont soumis aux concepts de l'esprit. C'est pourquoi il y a, répondant aux deux motifs de moralité que nous avons indiqués, deux sortes de prévision : la prévision sympathique et la prévision prudente. La dernière au moins est en partie proportionnée à la culture intellectuelle, qui exigé des maîtres pendant notre jeunesse, des livres et du loisir dans le reste de la vie : or maîtres, livres, loisirs relèvent également de la fortune.
Il n'est pas prouvé que la richesse ait l'effet direct d'accroître la faculté sympathique. Mais la misère, en concentrant l'intérêt de l'individu sur lui-même, est sans aucun doute une condition défavorable. La richesse qui supprime cette condition rend à l'action de la sympathie une sorte de liberté.
Les peines légales auxquelles le méfait expose, à part la mort, dont l'horreur est probablement égale pour toutes les classes, inspirent une crainte plus grande quand on a plus à perdre. La prison n'ôte au pauvre que la liberté; elle enlève au riche, avec la liberté, l'usage de la fortune et toute sorte de jouissances.
L'opinion publique a ses peines, qui tantôt s'ajoutent à celles de la loi, tantôt y suppléent. C'est ici que le riche l'emporte certainement sur le pauvre en prévision prudente. — Vivant davantage de la vie de société et du plaisir des relations mondaines, il est plus sensible au mépris qui empoi-
1. Je sais qu'il y a aussi le respect de soi; je ne méconnais pas cette forme de la moralité, qui est la plus haute. Mais le respect de soi n'est pas un motif distinct du besoin de la considération; je me suis expliqué sur ce sujet.
sonne ces relations. Comme, grâce à son instruction, à l'usage d'un langage plus nuancé, il analyse mieux les autres et luimême, aucun signe de mésestime ne passe inaperçu pour lui : toutes les aiguilles de l'opinion le percent.
Nos réflexions ont porté jusqu'à présent sur les crimes de l'intérêt. Il y a les crimes de l'instinct sexuel ou du génésique, ceux de l'ambition ou de l'honorifique, ceux de la haine ou de l'antipathique. Contre les tentations de ces derniers mobiles, la fortune est un préservatif beaucoup moins efficace. Il n'y a guère que les classes riches qui commettent des méfaits d'ambition. On a signalé depuis longtemps les fâcheuses influences de l'oisiveté; et il apparaît bien par l'histoire des classes riches, dans tous les pays, que l'oisiveté, qui est leur partage, les livre souvent au libertinage. L'oisiveté annule en partie les bons effets de la richesse. On ne peut cependant pas dire que les pauvres l'emportent en retenue. S'ils ont moins de loisir dangereux, ils ont en revanche moins de dignité personnelle. Mais en bon compte les riches devraient avoir des mœurs supérieures.
Remarquons-le, ce libertinage n'est pas un effet direct de la fortune, mais de l'une des suites de la fortune, suite séparable, quoique ordinaire; on peut concevoir un état social où l'aisance ne serait pas toujours accompagnée de l'oisiveté.
Les méfaits de l'antipathie sont moins nombreux et prennent une forme moins aiguë chez les gens aisés. L'aisance calme, de même que la misère irrite. Un sujet particulier de colère tombe chez le misérable sur un fonds général de mécontentement et d'aversion qui répercute l'émotion haineuse, la prolonge et en fait une passion. La haine croît mal au contraire sur un sol heureux; le contentement habituel, les distractions, les plaisirs, rendent l'oubli facile.
Il ne faut pas se surfaire la richesse comme pouvoir moralisateur ; toutefois l'aspect général de la société a quelque chose de frappant : l'individu, selon qu'il appartient à l'étage élevé ou à l'étage bas de la société, présente ordinairement
des différences intellectuelles et morales si profondes, qu'elles effacent à peu près les diversités natives; l'individu, sauf exception rare, est avant tout de sa classe : il a la moralité de son étage. La différence est si marquée, que souvent les personnes du haut étage se laissent aller à regarder les autres comme des membres d'une humanité inférieure. C'est là un sot orgueil, et une contradiction, puisque justement la classe ferait dans les unes ce qu'il peut y avoir de supérieur, comme dans les autres ce qu'il y a d'inférieur; mais cette injustice montre jusqu'à quel point est visible et saisissante l'influence de la condition économique.
Les effets heureux pour la moralité et l'intelligence que la richesse possède à l'état de tendances, il faut se les rappeler lorsque, dans l'histoire, on considère des nations diversement riches, ou les diverses phases d'une nation qui s'est enrichie. Ces phases ou ces nations, de plus en plus riches, sont assimilables aux classes d'une société, étagées Tune sur l'autre. Ce que nous avons constaté tout à l'heure au sujet des classes est vrai, selon nous, d'une nation à une autre et d'une époque à une autre.
Quand la richesse augmente quelque part, il y a un grand être au-dessus des particuliers, qui profite de ce progrès : c'est le gouvernement.
L'efficacité qu'ont les peines pour prévenir le crime dépend moins de la force avec laquelle elles frappent, que de la sûreté avec laquelle elles atteignent. Si quelque part le public était tout à coup convaincu qu'aucun méfait ne restera impuni, avec les mêmes peines on aurait un progrès moral. Cette hypothèse rencontrera, je crois, peu de contradicteurs.
Comparez, à ce point de vue, les siècles précédents avec le nôtre; vous reconnaîtrez aisément que la pénalité au xv e siècle, et même au xvm% atteignait le coupable avec moins de régularité, de constance, qu'aujourd'hui, bien que certes nous n'ayons pas réalisé la perfection. Ce changement
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est dû à des causes diverses, parmi lesquelles je vois saillit la cause économique.
L'inquisition patiente et habile du criminel encore inconnu, sa poursuite, sa recherche, son arrestation, sa conviction devant les juges, tout cela est affaire d'organisation administrative et judiciaire, de police abondante, adroite, de juges, de gendarmes, de geôliers, c'est-à-dire affaire de budget. Il n'y a qu'une société riche, qu'une justice bien rentée, qui puisse faire ce que nous avons vu récemment dans le procès Gouffé. On est allé retrouver à Londres l'un des instruments du crime, reconstituer à Lyon l'un des épisodes; on est allé arrêter le coupable en Amérique. On aurait fait venir des témoins de TOcéanie si c'eût été nécessaire. Sans doute, au moyen âge, des obstacles d'ordre politique auraient resserré cctle procédure; mais ces obstacles supposez-les absents, la procédure aurait encore fait défaut. Le budget de la justice, je dis même de la justice royale, n'était pas assez riche : on eut reculé devant les frais.
Ce que je viens de dire de la justice répressive est encore plus vrai de la police préventive; j'appelle de ce nom tout ce qui, sous une forme ou une autre, rend le méfait plus difficile à commettre et l'arrele souvent à l'état de simple projet. La création, l'entretien de cette police, sont coûteux, soit qu'il s'agisse d'agents humains ou d'arrangements matériels, tels que l'éclairage des villes la nuit.