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CHAPITRE X

LE TRAVAIL, LE SAVOIR, L'ÉPARGNE CONDITIONS DE LA RICHESSE ET LEURS EFFETS

Suite de la vérification. Effets sur la moralité et l'intelligence des conditions qui accompagnent la création de la richesse : travail, savoir, épargne.

La richesse se produit sous certaines conditions; après avoir cherché quels effets sortent en ligne droite de la richesse, il convient d'étudier les conditions mêmes sans lesquelles la richesse n'apparaît pas, parce que ces conditions peuvent avoir en propre des conséquences qui se mêlent aux effets de la richesse.

La première condition qui s'offre, absolument générale, c'est le travail. Pour qu'un objet naturel nous devienne utile, il faut toujours du travail qui le façonne ou qui le transporte; ou se transporter soi-même vers l'objet, ce qui est équivalent. Dirigé par l'intelligence, à travers des obstacles, vers les objets propres à servir, le travail par une réciprocité inévitable exerce l'intelligence. Le travail implique également la connaissance d'objets extérieurs.

Considéré sous un autre aspect, le travail est une cause d'émotions désagréables : il est une peine à soutenir. Il implique donc une contrainte de l'homme sur soi-même, ou l'exercice de la volonté.

Toul le temps que le travail dure, la volonté humaine ne peut se soutenir et ne se soutient en effet que par la prévision du résultat et le pressentiment (au sens exact) des émotions que ce résultat doit procurer. Une construction idéale d'effets matériels et moraux est donc également dans les tendances du travail ; et c'est bien ce qu'on appelle de l'imagination.

En résumé, les tendances du travail sont de procurer des connaissances, d'exercer l'intelligence, la volonté et l'imagination.

Le travail économique de l'homme primitif peut être violent; il est peu diversifié, partant peu instructif. Cependant, au cours des temps, le travail vise un nombre d'objets toujours plus grand; il s'exécute dans des conditions toujours plus variées. A mesure que cette diversité se produit, le travail mental, inséparable du travail physique, en subit naturellement le contre-coup. L'intelligence varie ses opérations, en mémo temps que l'acquis augmente. Il faut voir cela avec quelques détails. Il faut surtout reconnaître l'agence à laquelle l'homme est redevable de la circonstance première, la variation du travail physique. L'agence bienfaisante, dont Je veux parler, c'est d'uue part l'invention des machines, d'autre part la division du travail.

La division du travail a été souvent expliquée et célébrée, depuis Adam Smith, qui le premier la mit en lumière. Historiquement, il est le plus souvent impossible de constater, pour une époque donnée, à quel point en est la division du travail; impossible par conséquent de suivre avec certitude le progrès de cette cause dans l'histoire. La division du travail est assurément louable, au point de vue de notre sujet présent : elle libère de l'activité humaine, permet d'appliquer cette activité à des œuvres nouvelles : donc varie le travail général, et procure tout ce qui s'ensuit; mais d'autre part elle tend à abaisser l'instruction et l'intelligence de chaque travailleur particulier, en le confinant dans des besognes de

plus -en plus parcellaires. Par ces diverses raisons, je négligerai ici la division du travail, et concentrerai mon attention sur le machinisme.

Voici un agriculteur qui labourait son champ avec un bâton pointu, comme fait l'Australien. Arrive un inventeur qui pourvoit cet homme d'une charrue. Cela lui fait d'abord deux modes de labourer, au lieu d'un. — Petite acquisition au point de vue intellectuel. Mais ce qui est d'une autre importance, c'est que la seconde forme offre plus de complication que la première. L'action de labourer avec une charrue et des bœufs renferme, comparée au labourage par le bâton, une série considérable de moments divers. Il faut atteler les bœufs, conduire l'attelage et la charrue sur le théâtre du travail, engager la charrue dans le sol, la régler, faire tirer droit les animaux, tourner au bout du champ, débarrasser la charrue des herbes, etc. Chacun de ces moments de l'opération totale, constituant une fin particulière à atteindre, demande un ajustement spécial de mouvements, et autant de fois un apprentissage particulier. Et observez quelle variété il y a dans les objets mêmes : des bœufs, un aiguillon, des roues, la charrue avec ses diverses parties très distinctes pour le laboureur, âge, soc, coutre, versoir, etc. Chacun de ces objets, chaque partie des objets n'est pas seulement une image nouvelle dont l'esprit de l'homme s'enrichit; chacun de ces objets peut aller mal ou bien, satisfaire à la fin voulue ou n'y pas satisfaire, et chacun suscite en conséquence dans l'esprit un rapport de convenance ou d'inconvenance, qui est certes bien une idée, mieux encore un jugement. Je n'ai pas noté cependant les diverses manières que 1 l'action de labourer comporte suivant la qualité du sol, la configuration du terrain, les résultats qu'on vise à obtenir.

I N'importe, allons plus avant.

Avec la charrue, il y a les bœufs. Il faut les élever, les dompter, les dresser, les nourrir, les soigner dans leurs maladies, connaître leurs dégoûts, leurs caprices, disons le

mot, leur caractère à chacun, les bien apparier pour le travail, que sais-je? Combien d'observations et de jugements cela nécessite! L'art de bien choisir un bœuf est assez difficile, car parmi les paysans si nombreux qui s'en occupent, on cite les gens qui y excellent.

A présent, voyez l'agriculture se développer; la domestication d'un animal s'ajouter à celle d'un autre; la culture d'une plante à celle d'une autre : cheval, porc, mouton, poule, canard, oie, dindon, blé, maïs, sarrasin, trèfle, betterave, sainfoin, luzerne, etc., etc., chaque invention nouvelle a augmenté dans la tête du cultivateur la somme des représentations précises, détaillées, des observations à faire, des décisions à prendre, des ajustements à opérer entre les moyens et les fins.

L'esprit du paysan n'est pas un esprit vide, comme trop de gens du monde se l'imaginent. Si on voulait mettre dans un livre ce qu'un paysan avisé peut et doit savoir, on ferait (et on a fait) un très gros livre.

Portez vos regards autour de ce métier fondamental sur les professions voisines : charpentier, briquetier, charron, forgeron, qu'on trouve dans le plus humble village; quelle diversité d'actions déjà! que de détails, que d'objets, que d'outils ! Et nous le savons maintenant, autant d'objets, autant d'idées. Du village, passez à la petite ville, puis à la grande, vous vous trouverez en face d'une complication qui croît jusqu'à accabler l'esprit par la multiplicité infinie des détails pratiques, des procédés, des objets, des instruments. Cette complexité est l'effet incontestable, non de la spéculation religieuse ou philosophique, mais d'un nombre plus ou moins grand d'inventions qui ont multiplié les métiers, et dans chacun d'eux multiplié les opérations. Sans doute tout homme vivant dans ce milieu si complexe n'embrasse pas toute la pratique; il ne porte pas dans son cerveau toutes les notions, toutes les idées résultant de tant de métiers : ce serait un terrible savant. Ce savant n'existe qu'idéalemenl,

si Ton veut bien considérer l'humanité vivante comme un seul être. Idéale, cette existence n'est pourtant pas tout à fait vaine. Chacun des hommes vivants, si spécialisé qu'il soit dans une profession, se ressent, à quelque degré, de la société compliquée où il vit. Aucun homme ne marche dans la vie les yeux et les oreilles fermés.

Par la vue, entrent dans l'esprit une multitude de notions, superficielles pour la plupart des hommes, profondes pour quelques-uns. Mais ces quelques-uns sont très à considérer. L'oreille donne encore plus que la vue : je veux dire le langage. Avant la spéculation, et plus qu'elle, ce qui forge le langage humain, allongeant, étendant chaque jour le vocabulaire, c'est la pratique. A chaque métier nouveau correspond une création de mots, ou de nouvelles acceptions. L'enfant qui nait, après cet accroissement do vocabulaire, a chance de posséder quelques idées de plus que s'il était né auparavant. Les mots, oh! sans doute, quand on les entend prononcer, on ne recherche pas exactement leur sens; on ne court pas pour voir l'objet ou l'action qu'ils désignent ; mais, à les entendre plusieurs fois (comme il arrive toujours) et dans des contextes différents, sans effort perceptible, on arrive à avoir quelque notion des actes ou des objets. Ce n'est qu'une connaissance commencée, soit, mais un homme qui possède beaucoup de connaissances commencées, regardez-y bien, c'est un civilisé; il y a une grande distance entre lui et le sauvage.

Étudions plus à fond encore le phénomène. Les mots ne désignent pas que des objets et des actions; il en est qui sont le résultat d'une abstraction, qui connotent une classification, qui impliquent une induction. Le langage véhicule avec lui, non seulement des images d'actes et d'objets, mais les vestiges d'opérations intellectuelles. Et ces vestiges entrent dans l'esprit de qui les écoute et les répète, opérant sourdement pour pousser à l'imitation. La langue d'une société civilisée, non seulement instruit celui qui la parle, mais dresse tou-

jours, dans une certaine mesure, son esprit aux opérations élémentaires, comparaison, abstraction, induction, déduction. C'est ce qui fait que l'homme, né dans un milieu civilisé, sans aller à l'école, sans savoir lire, sans avoir jamais fait aucun effort apparent pour s'emparer de la civilisation environnante, n'est pourtant pas un sauvage, mais, ce qui en diffère beaucoup, un civilisé ignorant, apte à devenir tout à fait civilisé.

Non seulement la pratique des arts et métiers a donné tout ce qu'il y a de solide, de valable dans celte partie du langage qui peint le monde réel, mais le vocabulaire du sentiment lui-même, des affections, des passions n'est la plupart du temps que le vocabulaire de la pratique, entendu au sens figuré. Prenez une page au hasard chez un écrivain, un poète, un orateur, examinez les termes qui lui servent à nous communiquer la connaissance de l'homme intime et moral, ce sont tous des termes métaphoriques. L'image que le mot présentait est parfois effacée, comme la tête du souverain sur une vieille monnaie; mais elle y fut bien visible à l'origine. Il n'en peut être différemment : le phénomène psychique est inexprimable autrement que par une analogie empruntée à la vie extérieure, à la pratique.

Le travail, quand il est habituel, quotidien, régulier, est accompagné de quelques circonstances dont l'influence naturelle est fort importante. D'abord une circonstance évidente : le travail occupe les heures, emploie le temps; par suite le dérobe à d'autres emplois qui pourraient avoir des suites moins heureuses. Ici vient à point le proverbe : « l'oisiveté est la mère de tous les vices », expression excessive d'une vérité fondamentale.

La fatigue physique qui suit le travail, l'habitude, forcément attachée au travail, de rester des heures sans émotion agréable, pour ne pas dire plus, font que l'homme laborieux n'éprouve plus cet appétit d'émotion, ce besoin de plaisir qui est si dangereux. Un rien agréable lui suffit, par-

fois même c'est assez du repos : or nous voyons journellement autour de nous ce que le besoin d'émotion, trop vif, peut produire de méfaits ou de désordres chez ceux qu'on appelle des oisifs. L'enfant éprouve plus que l'homme fait le besoin de se sentir vivement ému. On peut dire la même chose du sauvage, comparé au civilisé '.

Travailler, c'est accepter une peine immédiate en vue d'un bien postérieur; nous l'avons dit, le travail implique nécessairement contrainte sur soi-même, exercice de la volonté.

Les actes dits moraux, consistant dans la limitation volontaire de nos propres plaisirs par égard pour ceux d'autrui, nécessitent la contrainte sur soi; entre le travail et la moralité il y a donc une similitude essentielle. Mais c'est le travail, toujours inévitable à quelque degré pour pouvoir vivre, qui nous a dressés le premier à la contrainte. Et comme il reste le lot du plus grand nombre, il reste aussi l'école journalière et universelle de la volonté.

Peine ou ennui actuel, accepté pour un bien futur, le travail ne se soutient que parce que l'homme se remet à chaque moment devant les yeux le bien à atteindre; cette prévision, si elle était purement intellectuelle, n'agirait pas; il y faut la chaleur de l'émotion préventive, une sorte de prégustation du plaisir que le bien conquis doit procurer. Il n'y a pas d'évolution plus profonde que celle qui fait de la brute, uniquement sensible au bien présent et réel, un être prévoyant et présensible au bien futur, au bien imaginaire. D'autant qu'il se produit ici consécutivement un résultat de la plus haute importance. L'homme s'habitue à jouir imaginairement. La jouissance imaginaire, ainsi liée aux moyens qu'on emploie, au travail, à l'activité physique et mentale, rend ceux-ci moins pesants, puis agréables ou désirables en eux-

1. Mais loutefois avec des restrictions. Il y a & cet égard de grandes différences parmi eux. Les sauvages qui vivent d'une chasse très laborieuse, comme les Peaux-Rouges, manifestent un flegme particulier, dû à la môme cause que celui de nos paysans.

mêmes. On en arrive à travailler en partie pour le travail, comme on arrive à voyager à la fois pour le terme final et pour la route même. Ce qui fut d'abord un moyen pour un but, devient un but en soi, une fin intermédiaire. L'humanité va à ce résultat par des voies diverses sans doute ; mais ici encore la grande voie, la voie ordinaire, est celle du travail économique. (Voir ce que nous disons ailleurs du rôle des fins intermédiaires.)

L'épargne est si souvent la compagne du travail, que j'en dois parler ici; c'est d'ailleurs à propos d'un effet qui se combine avec ceux notés par nous tout à l'heure.

Sentir qu'on accumule de la richesse, qu'on ajoute chaque jour une somme à d'autres sommes, est une émotion ignorée de certains hommes, faible chez un grand nombre, puissante chez quelques-uns. L'empire du plaisir d'accumulation n'est pas niable, quand on voit ce plaisir devenir parfois une jouissance exclusive de toutes les autres, capable de les remplacer toutes, et même de balancer des privations ou des douleurs positives : c'est le cas extrême que nous présente l'avare.

Pour l'homme qui a goûté le plaisir de l'épargne, il importe peu que l'épargne soit petite; l'essentiel, c'est qu'il se sente en progrès d'accumulation. L'humanité à ce point de vue débute par le sauvage insouciant, imprévoyant, toujours en quête d'émotions guerrières, religieuses, génésiques, sympathiques et antipathiques, et aboutit au paysan français, économe, serré, prévoyant, qui rumine sans cesse l'épargne accomplie, y joint celle à accomplir, grossit en idée son trésor, arrondit imaginairement son champ, majore son dépôt à la caisse d'épargne. Je ne donne pas ce paysan comme l'idéal, bien entendu. Ce qui fait le prix véritable de la vie, l'émotion intellectuelle et l'émotion sympathique, manque ici vraiment trop, mais, cependant, je ne crois pas qu'on conteste la supériorité morale du paysan sur le sauvage. Cette supériorité tient en partie (non pour le tout assuré-

ment) à l'influence de l'épargne, à l'habitude prise des émotions que l'épargne donne, et qui en remplacent d'autres, moins favorables au bien social.

Comparée à la barbarie, la civilisation présente cette supériorité : on y fait quantité de travaux à longue échéance dont le bénéfice se fait attendre des années; la barbarie ne connaît guère que les travaux à échéance courte; et ce serait un assez bon mètre à mesurer les civilisations que de comparer les travaux d'une durée maxima exécutés dans les divers pays. Ces travaux ont pour condition nécessaire le capital, combinaison de la richesse et de l'épargne. En général, ils sont plus productifs de richesse que les travaux courts; en tout cas ils sont productifs d'effets moraux que les travaux courts ne peuvent donner : plus l'intervalle est long entre le début d'un ouvrage et son couronnement, plus l'agent doit déployer de volonté, de pouvoir sur soi-même. Il faut aussi que la faculté de prévoir, et celle de jouir imaginairement des résultats futurs, s'étendent dans la même proportion.

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