‹ De l'histoire considérée comme scienceChapitre 32 sur 51 · Ou narrative, bref l'histoire des événements · texte numérisé non relu

Ou narrative, bref l'histoire des événements

l'homme individuel et la contingence dans l'histoire. 253

heureux d'un empire est très déterminé, il choisit nécessairement pour expliquer ce destin une cause large et constante, telle que les institutions séculaires, ou bien le caractère, le génie naturels au peuple, et il s'égare. Celui qui croit au contraire à une certaine contingence, ira chercher la cause dans des circonstances successives, momentanées, et concourantes en nombre. Bref, selon ce qu'on pense des choses en tant que déterminées, l'orientation de l'esprit en quête des causes diffère, et le succès de l'investigation est autre.

Nous allons à présent voir que l'individuel historique ne se prêle pas à la prévision à raison du nombre énorme des conditions à la fois positives et négatives auxquelles l'entrée de tout individu dans l'histoire est soumise, et qu'après coup, le côté individuel de tout acteur historique reste en partie une énigme inexplicable, au sens scientifique du mot, parce que le caractère individuel est formé d'éléments qui échappent à nos prises.

Contingence de la destinée individuelle.

A... est un homme prudent, un rentier de petite ville, très en garde contre les accidents. Un matin, il sort, pour rien, pour flâner; il tourne et détourne dans les rues au hasard. Voici un échafaudage : il passe soigneusement de l'autre côté, quand une brique échappée des mains d'un aide maçon tombe surunvoletet, rebondissante, va de l'autre côté assommer A..., qui tombe le crâne brisé. Cet événement est assurément pour A... d'une importance capitale. Cependant, combien de petites causes pouvaient d'abord empêcher A... de sortir ce malin-là! Suivez A... dans sa ligne sinueuse à travers les rues; comptez qu'il faut, pour que A... soit tué, qu'il passe à une seconde donnée, à une tierce précise, sur une place grande comme la

main. Passant un peu à côté, ou passant à une tierce différente, les choses sont capitalement changées. Or sur chacun des points innombrables de cette ligne sinueuse qu'il suit, sans détermination sérieuse, le moindre incident peut produire un arrêt d'une seconde ou un écart de quelques pas, et A... est sauvé.

Les accidents qui en veulent à notre existence ou à nos membres sont souvent aussi contingents que le cas de A.... « Il y en a de mérités; notre imprudence nous en attire. » Mais aussi combien y en a-t-il qui sont dus à la faute d'autrui! Après les accidents, considérez les maladies. « Nos excès nous rendent souvent malades », soit; mais les maladies contagieuses, infectieuses, celles qui viennent du climat, de la température, qui sortent de l'air, de l'eau, du terrain, celles qui nous sont léguées dans le sang, les nerfs ou la charpente osseuse, telles que la longue et révoltante agonie du phtisique héréditaire, n'ont rien à faire avec le démérite personnel. Bien osé celui qui prétend que les maladies méritées l'emportent en nombre sur les maladies de hasard et de pure infortune.

L'idée que la destinée individuelle soit si contingente déplaît extrêmement aux hommes. Leur répugnance à cet égard les a portés à imaginer deux causes simples et permanentes, dont ils se servent pour tout expliquer; c'est : 1° la Providence, et 2° le mérite personnel. Cela nous flatte et nous rassure à la fois de penser que, pour qu'un homme meure ou éprouve un malheur sérieux, il faut qu'une puissance infinie et attentive ait résolu cet accident. Aussi l'homme estil allé jusqu'à dire : « Il ne tombera pas un seul cheveu de ma tète, sans la volonté de Dieu ». Ceux en qui la croyance providentielle s'était effacée, ont trouvé une idée équivalente, succédanée, celle du mérite personnel; et nous avons eu la formule : « Chacun se fait à soi-même sa destinée ».

L'idée d'une Providence dans la nature est une croyance extra-scientifique. La destinée proportionnelle au mérite est,

L'nOMME LNDIYIDUEL ET LA CONTINGENCE DANS L'HISTOIRE. 255

en ce qui concerne la nalure, une opinion dont la fausseté partielle éclate, dès qu'on ouvre les yeux. Aussi voyonsnous qu'en général on borne les effets du mérite et du démérite à cette part d'heur ou de malheur qui vient des hommes. Ainsi confinée, la croyance que chacun se fait sa destinée a plus d'apparence; elle a même une part de vérité.

Les hommes aiment dans autrui le mérite, et ils en ont même besoin; par exemple, un chef de maison désire un bon commis et non un mauvais. Aussi n'ai-je pas dit que la destinée n'eût aucun rapport avec le mérite. Cependant, faites une réflexion bien simple : le mérite se reconnaît à l'épreuve; en général du moins, il ne se devine guère. 11 faut donc d'abord qu'il soit admis à l'épreuve. Et c'est par là que le contingent et l'immérité reprennent leur empire souverain. De plus, le mérite ne naît pas tout fait; il se forme, il devient, et les circonstances fortuites ont encore barre sur l'individu par ce côté. Exemple : A... est né avec des dispositions rares pour la peinture, dans une cabane de bûcheron, sur la pente du Lioran. Il est prédéterminé à ne recevoir aucune instruction, à n'avoir jamais 50 francs pour se rendre à Paris ou dans une grande ville. Il restera toute sa vie bûcheron. Imaginez qu'il soit né à Paris, au lieu de naître à 6 kilomètres de Murât : quelle circonstance fortuite, hautement influente! Ajoutez-y le hasard d'un peintre dans la famille : quelle différence dans les chances! Le lieu et le milieu où l'on vient au monde, la situation sociale des parents, leur degré de fortune, est-ce que tout cela, qui agit si souverainement sur la destinée, est de notre faute ou de notre mérite? Suivez les effets de cette alternative : naître fils de prince ou fils de journalier. Mais ce n'est pas tout. Etudiez autour de vous une existence quelconque, la vôtre si vous voulez ; et vous reconnaîtrez que vos liaisons, vos amitiés, vos connaissances, vous sont en général données par le hasard : ce sont des rencontres. Et cependant, comme, à quelque situation haute ou humble qu'on arrive, on n'y par-

vient jamais d'une allure purement personnelle, je veux dire sans avoir été secondé, poussé, guidé, conseillé, renseigné, bien ou mal d'une part, sans avoir été d'autre part combatlu, empêché, rivalisé, traversé, déconseillé ou détourné par quelqu'un, force est de reconnaître qu'on est là où l'on est, en partie parce qu'on a agi de telle manière, en partie parce qu'on a rencontré sur son chemin telle personne, puis telle autre. Et cela implique que si, au lieu de celui-ci, on avait rencontré cet autre qu'on a manqué, le chemin et le point d'arrivée eussent été assez différents. Nous sommes donc largement le jouet de tout ce que peuvent produire le lieu et le milieu d'origine, la naissance, la fortune patrimoniale, les parents, les amis, les connaissances, les patrons, la femme, les enfants, la plupart des maladies, et presque tout le chapitre des accidents *.

La contingence de la destinée individuelle répugne encore bien davantage quand il s'agit d'un homme historique dont l'activité éclatante bouleverse largement les choses humaines.

On est porté à croire que Napoléon devait s'ouvrir, par la force de son génie, le chemin à tout ce qu'il a effectivement atteint et qu'il y avait une forte détermination pour qu'il devint empereur ou au moins chef de l'Etat. C'est là une opinion qu'un examen attentif détruit. D'abord une balle passant un peu plus à droite ou à gauche a failli supprimer Napoléon; combien de fois? impossible Je le savoir. La peste aurait pu le supprimer en Egypte, sans parler d'autres maladies. Voilà pour la contingence naturelle. Quant à l'autre, la contingence sociale, Napoléon inconnu n'est devenu Napo-

i. Il y aurait bien d'autres observations à formuler, notamment celle-ci : L'homme aime assez souvent dans autrui le mérite utile, mais pas toujours; car l'homme n'est pas seulement utilitaire, il est plein d'amour-propre; que de fois il trouve plus utile celui qui le flatte que celui qui le sert! D'autres motifs encore, en assez grand nombre, font méconnaître ou dédaigner le mérite même utile. Pour une vétille on s'en sépare. « J'en trouverai bien un autre qui le vaudra. » D'ailleurs la destinée d'un homme est souvent entre les mains d'un sous-ordre à qui le mérite n'est pas utile personnellement, i*t à qui il fait ombrage.

l'homme individuel et la contingence dans l'histoire. 357

lé on historique que par la rencontre et l'assistance de beaucoup de personnes. Nommons seulement MM. de Marbeuf, Gasparin, Robespierre jeune, Carnot, Barras, Talleyrand, Sieyès. Il aurait fort bien pu ne pas les rencontrer, ou ne leur pas plaire, ou trouver à la place de ceux-ci des personnes hostiles. Qui sait s'il n'était pas indispensable à cette destinée que la citoyenne de Beauharnais fût la maîtresse de Barras? Sur la ligne qui mène Napoléon au terme effectivement atteint, combien de nœuds où la ligne a failli s'infléchir vers un autre terme! Napoléon rencontrant à Saint-Jeand'Acre un adversaire autre, moins habile et moins opiniâtre, se dirigeait vers quoi? Vers des conquêtes extra-européennes? vers sa destruction ^ar les armes réunies de l'Angleterre, de l'Autriche, de la Porte? Nous l'ignorons. En tout cas, l'histoire différait et de beaucoup. Plus on creuserait ce sujet, plus la contingence apparaîtrait. Que serait-ce si nous remontions dans la Révolution, si nous voulions marquer les tournants où la Révolution elle-même, prenant une autre direction, par l'existence d'un homme mort trop tôt, ou par Tcnlrée en scène de tel acteur au lieu de tel autre, aurait rendu Napoléon impossible!

En somme, une destinée est telle parce que A..., l'individu considéré, est A..., c'est-à-dire qu'il a un certain caractère, mais aussi parce que A... a choqué successivement, si je puis ainsi parler, les points (ces points sont des individus) C..., E..., F..., etc., dans tel ordre et sous tels et tels angles d'incidence. A chaque point, il s'en est peu fallu que l'angle d'incidence fût autre ou que B... fût remplacé par D... ou 0.... Cela fait absolument penser à la ligne sinueuse parcourue par la toupie hollandaise.

Donc, l'individu, par son caractère, son esprit particulier, fait une part de sa destinée; les autres hommes fortuitement rencontrés, dans des circonstances particulières et accidentelles, font l'autre part.

Quant à déterminer une fois pour toutes si celle-ci est plus

258 DE L'HISTOIBB CONSIDÉRER COU MB 8CIBNCB.

grande ou moins grande que celle-là, quant à formuler sur ce sujet un théorème d'une application générale, c'est une tentative chimérique à première vue.

Il est donc très contingent qu'un homme considéré, César ou Napoléon, fasse irruption dans l'histoire. Cependant, celui-ci entrant et jouant le rôle de capitaine, de politique, d'artiste, à la place dé tel autre homme qui aurait pu venir, l'histoire est plus ou moins changée. Nous avons déjà soutenu cette proposition contre la philosophie de l'histoire. Nos raisons reviennent à deux points très simples : si l'homme agit en partie par son côté général et temporaire, il ne peut pas manquer d'agir en partie par son côté individuel, caractéristique. L'organisation sociale lui donne toujours la faculté de faire passer dans les faits une partie de son activité individuelle. Le contraire a été affirmé, non prouvé.

Incertitude du caractère.

Le caractère est, je le rappelle, une combinaison particulière des mobiles généraux et un degré particulier des pouvoirs intellectuels réalisés dans un homme.

Deux ordres de causes concourent à former un caractère. D'abord cet homme arrive au monde avec ses organes pondérés d'une manière qui n'est qu'à lui. Les organes de nutrition, de locomotion, de génération, le système musculaire, le système nerveux, présentent chez cet homme des rapports dont l'ensemble est absolument unique. Dès que cet homme entre dans le monde, le second ordre de causes commence d'agir. Chaque événement fait sur lui une empreinte. Or les événements auxquels il est soumis forment dans leur suite et dans leur contexture une biographie qui n'est exactement pareille à aucune autre. Ainsi sur un sujet singulier une destinée également singulière pose sa marque.

l'homme individuel et la contingence dans l'histoire. 259

Nous inclinons, parce que cela est simple et commode, à nous représenter l'individu comme identique dans tous les moments de sa durée, ou au moins dans des moments rapprochés; mais, en réalité, son intérieur est loin d'èlre aussi fixe que nous l'imaginons '. C'est un bouillonnement perpétuel : telle onde de souvenirs arrive à la surface à un moment donné; telle autre plonge dans les couches profondes. La maladie, l'indisposition, une substance excitante, cent petites causes indéterminables, font tomber ceci au fond, saillir cela, et la conduite du moment est différente d'une autre conduite, qui aurait pu facilement se produire^ Différent aussi, à deux moments, par les mêmes causes, le jeu des facultés intellectuelles. Un homme, César ou Napoléon même, n'est pas tous les jours égal à soi; une indisposition, un chagrin, une préoccupation, modifient l'état intellectuel. Biologiquement, la cause n'est rien : un peu plus ou un peu moins d'afflux sanguin dans telle partie du cerveau. Psychologiquement aussi la différence n'est pas grande; cependant il en résulte dans l'opération politique ou militaire une erreur de calcul qui au dehors, sur le champ diplomatique ou le champ de bataille, va se traduire par des conséquences immensément différentes de celles que le même esprit aurait produites hier ou demain. « Mauvaise inspiration », — « admirable inspiration », dit-on souvent devant ces inégalités en bien, en mal, qui sont manifestes pour l'observateur.

Si je prends un homme à un moment donné, je puis assurément me faire une idée de son caractère particulier, mais une idée très vague et très approximative. Rien de contestable comme une peinture de caractère. La langue même dont nous disposons pour cela est d'une imprécision étrange.

Quant à connaître les causes qui ont formé le caractère, c'est une tâche vouée à l'imperfection. Impossible de savoir ce que cet homme apporta en naissant; son innéité est insai-

4. Le phénomène des doubles vies alternées est un fait assez fréquent. Voir Taine, l'Intelligence, t. I. p. 180 et suiv. — Duval-Jouve.

S60 DE l'histoire considérée comme science.

sissable, et d'autre part sa biographie nous échappe toujours en grande partie.

L'individuel apporte l'innovation ou invention. Du déterminé dans les inventions et dans l'imitation. — Loi générale à ce sujet.

Le sujet que j'aborde maintenant est le plus important qu'il y ait, à mon avis, dans l'histoire. Il s'agit de démêler autant que possible le contingent et le déterminé, qui se croisent toujours dans la trame historique, et s'y fondent l'un dans l'autre, au grand embarras de notre esprit.

Ce que l'individuel apporte en histoire est, considéré à un nouveau point de vue, ce que nous appellerons une innovation ou invention, termes équivalents pour nous.

Posons l'imitation et l'innovation en vis-à-vis. Ce sont les deux pôles sur lesquels se fait la rotation historique. A l'innovation répond le progrès; à l'autre, la conservation. Le lecteur remarquera de lui-même que la conservation appartient aux foules qui imitent; le progrès, aux individualités qui innovent.

Il me parait utile de reprendre ici notre analyse de l'acte humain. Je me sers encore, comme exemple, du mariage I accompli à Rome, entre A. et B. Dans cet acte, scruté d'une i certaine façon, j'aperçois comme trois parties discernables : 1° Une visée, celle pour chacun des acteurs de passer sa vie avec l'autre. 2° Des moyens employés pour cette fin, l'accom- | plissement de certaines règles, l'observance de certaines | coutumes. Remarquons en passant que les moyens répon- . dent à ce que j'ai appelé des institutions ! . 3° Un résultat, qui pour le public serait l'acte proprement dit. J'observe ensuite I que la visée est la partie capilale, celle qui commande !

1. On pourrait donc, de ce point de vue, définir l'institution comme il suit : I Un moyen employé communément par un nombre d'hommes, plus ou moins à grand, pour atteindre une fin générale. '

l'homme individuel et la contingence dans l'histoire. 261

l'existence des deux autres. Enfin, en réfléchissant à d'autres actes, je reconnais que tous comportent la distinction en ces trois parties; qu'on retrouve en tous les mêmes parties et avec les mêmes rapports entre elles.

Je relève à présent le trait qui nous importe : la visée est dans tout acte un antécédent nécessaire pour les deux autres termes de l'acte. Or cet antécédent relève lui-même de l'urgence. L'urgence du besoin décide souverainement si la visée se présentera avant ou après telle autre ; si elle se présentera souvent ou à de longs intervalles; si, dans le conflit avec les autres visées, elle vaincra ou sera vaincue. C'est par là que l'urgence agit sur les innovations et leur donne chance plus ou moins grande d'exister.

Une invention ou une innovation qui est faisable, a d'autant plus de chances de se faire effectivement qu'elle appartient à un ordre de faits où l'urgence du besoin se fait plus sentir. Prenons des exemples pour être clairs. L'invention 1 de l'imprimerie aurait pu avoir lieu dans l'antiquité grecque et romaine ; les anciens avaient le papyrus équivalent au papier; ils avaient de l'encre, et ils gravaient des poinçons. Elle ne s'est pas faite. Si le besoin de posséder des livres avait eu la force de sollicitation d'un besoin économique, tel que le besoin de posséder une monnaie, par exemple, il est probable que l'invention de l'imprimerie se serait produite dès l'antiquité.

Certes, une invention qui répond à un besoin urgent réclame elle-même, si je puis dire, de l'individuel, et par suite du contingent ; il faut qu'un ou plusieurs hommes exceptionnels arrivent, pour la faire, à telle place, tel métier, tel milieu; mais cette invention est en instance d'apparaitre plus que celles qui répondent à un besoin moins urgent.

4. Innovation, invention sont termes pour nous équivalents, quant à leur fond essentiel. Mais c'est, je crois, se conformer au sentiment du lecteur que de réserver le mot invention pour les découvertes d'ordre économique, artistique ou scientifique, innovation pour toutes les autres nouveautés, et particulièrement pour les politiques.

Nous devons admettre, au moins à titre d'hypothèse probable, la proposition qui suit : les phénomènes historiques sont quant à leur existence de moins en moins déterminés en allant de l'économique au scientifique.

Cetle gradation est généralement inconnue aux philosophes de l'histoire, surtout à ceux qui sont imbus de l'idée de race. Ils vous parleront, par exemple, de la science grecque, ou de l'art grec, comme de choses qui ne pouvaient pas faillir d'arriver. Une telle assurance est tout à fait déplacée quand il s'agit de phénomènes appartenant à ces deux ordres.

Il faut voir comment l'innovation dépend des institutions d'une époque. Il est trop clair que si on n'a pas le feu, on ne peut avoir la métallurgie. Dans un autre ordre de faits, si on n'a pas la liberté des femmes, si les femmes sont recluses au sérail, au gynécée, on n'aura pas une certaine nuance d'opinion publique, et intimement, en chaque homme, un point d'honneur fait d'une certaine manière (le point d'honneur chevaleresque, par exemple).

On voit que certaines institutions sont plutôt une condition préalable à réaliser; elles conditionnent, mais elles ne déterminent pas. Voici que le ciseau d'acier est inventé. Sculpter le marbre, faire une statue, comme celles de Phidias, devient possible; mais le ciseau, qui est une condition absolue de la statue, sera-t-il suivi en fait de la statue? C'est peu déterminé, parce que le besoin de statues n'est pas urgent, tandis que, par la raison contraire, toutes les applications industrielles qu'on peut faire du ciseau ont grande chance de se produire.

Voici maintenant la part de l'individuel. Tel homme arrivant avec ses facultés propres, en un milieu qui l'excite, produit l'événement que sans lui on aurait pu attendre longtemps. En revanche, l'événement aurait été produit déjà, si tel homme, mort inconnu, avait reçu l'éducation, l'excitation, qui ont été le privilège de l'autre.

En résumé, l'innovation tient beaucoup aux hasards d'une

l'homme individuel et la contingence dans l'histoire. 263

destinée individuelle; elle est conditionnée par les ressources propres au temps, au lieu (ressources naturelles ou industrielles) et n'a de détermination que dans sa visée primordiale. Là elle est proportionnelle à l'urgence du besoin d'où sort la visée.

L'innovation une fois produite par l'individu, la collectivité entre en scène ; son rôle est d'accepter ou de refuser l'innovalion, d'imiter ou ne pas imiter, de répondre à l'événement par telles impressions intellectuelles et morales ou par d'autres.

Un acte qui est fait volontairement par une quantité d'hommes, même quand c'est d'après un modèle fourni par un individu, témoigne d'un fonds commun d'où l'acte part. Il manifeste toujours à quelque degré l'homme général et temporaire, besoin commun, utilité commune, conception commune des moyens. Et proportionnellement à ce caractère l'acte s'offre comme déterminé chez les acteurs, comme déterminable pour l'historien. Cela revient à dire qu'il y a plus de déterminé dans l'acceptation des multitudes que dans l'invention de l'individu.

La diffusion d'une idée nouvelle devient de plus en plus déterminée. Le premier adepte d'une religion, d'une institution ou d'une machine, est infiniment contingent, comparé à l'adepte qui vient le cent-millième. Cette gradation nous est assurée par l'homme général, sur qui la tradition pèse d'un poids proportionnel au nombre de ses anneaux.

Arrivons au dernier terme du processus. L'innovation une fois bien établie, transformée en institution, ses conséquences se produisent; les conséquences sont ce qu'il y a en histoire de plus déterminé.

Il me semble que ces indications peuvent être très utiles à l'historien. Un événement, une iuvention, qui a été le point de départ de choses très importantes, exerce sur l'esprit humain un pouvoir de fascination, et par cela même induit l'esprit à imaginer une cause certaine, générale,

infaillible, là où précisément ces sortes de causes font défaut Sachons-le, au contraire, la naissance des choses est en grande partie fortuite. La détermination croit à mesure que les choses se développent et durent. Enfin elle réside au plus haut point dans les effets que les choses établies exercent autour d'elles.

La conclusion à laquelle nous arrivons ici, si elle était entièrement prouvée, constituerait une acquisition très considérable, et mériterait à coup sûr de figurer parmi les lois de l'histoire; elle no serait pas indigne de ce titre, trop souvent prodigué.

Pour que le lecteur [misse apercevoir la liaison des idées émises au cours de cet ouvrage, je dois faire ici plusieurs remarques. Observons que ce que j'appelle à un endroit innovation est la même chose que j'ai nommée ailleurs événement, maïs vue sous un autre angle. L'innovation acceptée est même chose que la tradition ou l'imitation. Je remarque encore que, les événements se transformant en institution par l'imitation ou l'acceptation, on peut distribuer les événements en classes exactement correspondantes à celles que nous avons faites pour les institutions.

Il y aurait lieu de poursuivre l'étude de la détermination dans chaque classe d'événements et de reconnaître à quel degré particulier elle s'y trouve. Mais ce serait presque un livre à faire; et, je l'avoue, je n'ai encore que des observalions éparses sur ce sujet, où la recherche me parait singulièrement pénible,

Exemple : l'invention de l'imprimerie.

Application des idées précédentes à un exempte. — L'imprimerie fut inventée par des hommes qui visèrent à imiter le manuscrit, à produire à bon marché son équivalent. L'in-

l'homme individuel et la contingence dans l'histoire. 265

térêt économique figure donc parmi les causes. Mais cette cause existait dans les hommes en général, depuis bien des siècles, sans donner cet effet. Pour qu'il pût se produire d'ailleurs, il fallait certaines conditions : que l'invention de l'écriture existât; que l'invention de la gravure sur pierre, sur métal ou sur bois existât; qu'il y eût une substance artificielle telle que l'encre; et un autre artifice tel que le papyrus, le vélin, le papier de soie, de coton, ou de chiiïe. Ces conditions ont été présentes pendant un temps assez long sans que l'effet se produisît. Il y fallait l'appoint d'autres causes : il fallait que, par suite de circonstances nouvelles, le manuscrit fût plus demandé; que des hommes puissants et riches cherchassent des copistes de tous côtés, et les payassent cher. Ce fait avertissait l'intérêt économique qu'il y avait là de l'argent à gagner en satisfaisant à un besoin vif. Cette circonstance une fois arrivée, comme après avoir trouvé l'écriture, la gravure sur bois, le vélin et le papier de chiffe, il n'y avait plus une grande difficulté intellectuelle à inventer le reste, je veux dire les caractères mobiles, l'imprimerie devait être réalisée, à une dernière condition toutefois : que quelque homme, d'une intelligence et d'une persévérance exceptionnelles, fût conduit par sa destinée dans le milieu industriel où Ton s'occupait de faire et de vendre des livres.

Je remarque donc que la cause se compose de plusieurs causes. L'intérêt économique se détache d'abord à nos yeux, comme élément constant. Volontiers on lui réserverait le titre de cause. Je n'y contredis pas. Toutefois, ce qui importe à l'historien, c'est moins précisément cette cause que les conditions qui font que l'événement, sollicité inutilement par la cause, se réalise finalement en tel lieu, à telle date.

Par l'exemple de l'imprimerie (je pourrais multiplier les exemples), je vois que les conditions répondent aux circonstances extérieures, et que la cause répond à une visée psychique, constante en soi, mais temporaire quant à un certain degré d'excitation. Autrement dit, ce qui détermine, c'est un

266 DE L'fllSTOIRB CONSIDÉRÉE COMME SCIENCE.

besoin psychique; mais ce qui permet la réalisation du besoin, ce sont les circonstances. Cependant celles-ci font plus que de permettre : elles agissent sur le besoin même, en lui donnant un degré voulu d'excitation. Ici, par exemple, une circonstance (la demande plus grande de manuscrits) a surexcité l'intérêt économique, cause existant d'ailleurs depuis longtemps.

Ne négligeons pas, à la fin de notre exemple, de relever la part du contingent : c'est l'arrivée de l'homme exceptionnel dans un certain milieu.

La croyance à la possibilité d'une chose encore inexistante, l'espérance au succès d'une innovation, joue également un rôle. Cette confiance de l'esprit est déterminée par des inventions antérieures; elle est proportionnelle à des succès précédents. Quel rapport direct y a-t-il entre l'invention de l'imprimerie et la découverte de l'Amérique? Aucun de visible, et cependant il est probable que celle-là a influé sur celle-ci, en remplissant les* esprits de certains hommes d'un élonnement joyeux, d'une chaude confiance dans la volonté et l'audace humaines '.

Toute invention, outre ses effets directs, a cette influence sourde. Le progrès, en tant qu'il dépend des inventions, devient en conséquence plus déterminé à mesure qu'une invention s'ajoute à une autre. C'est le spectacle que nous avons aujourd'hui sous les yeux.

1 Lire Rabelais.

Page 1