CHAPITRE XV
Le progrès général est une question autre que celle des progrès spéciaux. Cette question soulève un débat : quelle est la (in suprême de la vie? Cette fin suprême, c'est le bonheur. La poursuite du bonheur, but de la vie individuelle, est également le but de l'histoire, et impose à celle-ci comme à l'autre le caractère d'un art pratique. On pourrait définir sommairement l'histoire la poursuite des émotions agréables sous la condition du travail, de la justice et de l'équilibre intime. 11 en résulte que l'histoire ne peut pas être considérée partout comme un processus, mais plus souvent comme une oscillation autour d'un point cherché. Loi suprême du conflit, ou de la lutte pour la vie sous une triple forme. Celte loi, universelle en histoire, semble n'être elle-même qu'un cas de la conservation de la force.
De tout temps, quelques esprits, plus larges que les autres, se sont demandé vers quel ternie le monde se dirigeait. Pendant bien des siècles, l'opinion de ces esprits d'élite fut que le monde allait en déchéant. Cependant des découvertes se firent qui amélioraient avec évidence notre condition. Ces progrès éclatants retournèrent l'esprit humain, qui du pessimisme, brusquement, s'orienta vers l'espérance. Sous l'empire de ce sentiment vif, l'esprit, comme toujours, forma une conception excessive et débordante. Parce qu'il y avait eu des progrès incontestables, on imagina, par delà toute logique,
l'idée du progrès général, du progrès en tout. Puis enfin on professa que ce progrès avait été continu dans toutes les époques, tous les pays, qu'il était une loi de l'histoire, une force indéfectible. Visiblement ce concept n'est pas le résultat d'une induction, formée après une élude sérieuse de l'histoire universelle. C'est une hypothèse, à la lueur de laquelle on commence à étudier, au contraire, l'histoire universelle. Là n'est pas le mal ; mais trop souvent on violente les faits pour les faire témoigner en faveur de l'hypothèse.
La question du progrès, tout autre que celle des progrès particuliers, demande qu'on débatte d'abord des problèmes de la plus haute gravité, celui-ci entre autres : Y a-t-il parmi nos fins divergentes une fin suprême, à laquelle nous tendons en dernier résultat? et celte fin, si elle existe, est-elle bien la fin à laquelle il est bon de tendre effectivement?
L'observation montre que l'homme se propose universellement pour but l'émotion agréable. La poursuite de l'émotion agréable souffre des exceptions apparentes. L'homme assez souvent s'inflige des douleurs positives ; mais toujours c'est pour acheter à ce prix quelque bonheur futur, plus vif ou plus durable. Le but est reculé; il n'est pas changé. Le plus complet sacrifice des joies terrestres cache mal le calcul d'où il procède. Si je crois qu'être aimé de Dieu dans le Paradis remporte infiniment en durée sur tous les amours passagers d'ici-bas, je suis encore un poursuivant du bonheur : ce que je sacrifie, c'est le bonheur moindre. Jamais la douleur n'a été acceptée pour elle-même, sans espoir de compensation.
Selon bien des moralistes (les kantistes par exemple), le but serait autre. On vivrait pour faire son devoir. Mais en quoi consiste le devoir? Si c'est à faire le bonheur d'autrui, je remarque que le bonheur reste le but. Illégitime quand on l'applique à soi, la recherche du bonheur serait non seulement justifiée, mais commandée à l'égard d'autrui. Il y a là une contradiction fondamentale. Au point de vue de la pratique, une autre critique est à faire. Chacun se trouverait
chargé du soin de faire le bonheur d autrui, sur lequel il a chance de se tromper, plus encore que l'intéressé; l'accomplissement d'une besogne fort délicate serait donc enlevée au plus compétent et remise aux mains du moins compétent.
Une humanité qui se conduirait suivant la formule du devoir présenterait probablement un spectacle assez étrange, celui d'une multitude de maladresses et de malentendus commis à bonne intention. Dans l'intérêt du progrès de notre espèce, il n'est pas à souhaiter que chacun, oubliant un jour totalement son intérêt propre, poursuive uniquement celui d'autrui. Au reste, cette révolution est peu à craindre.
La recherche du bonheur, sous la condition du devoir, nous semble la seule formule scientifique. Il ne faut pas prendre une condition, si essentielle qu'elle soit, pour la fin même.
Acceptons la fin de la vie individuelle, telle qu'elle nous ost indiquée par la conduite générale et telle qu'elle est assurément déterminée par la constitution de l'homme. Mais il faut voir ce que c'est que le bonheur, et dans quelles conditions l'individu le poursuit.
La diversité des besoins et la loi de la relativité lui imposent de varier l'émotion agréable. Il faut qu'il poursuive tantôt l'une, tantôt l'autre. Le bonheur n'est donc pas un objet simple, mais une alternance d'émotions diverses.
Si encore ce n'était qu'une alternance, la difficulté ne serait pas grande ; mais il s'agit de bien autre chose.
L'homme cherche l'émotion à travers un milieu résistant : d'abord le milieu naturel. Celui-ci détient une partie des objets qui recèlent l'émotion agréable, et il faut les lui arracher : le conflit constant de l'homme avec la nature est une vérité banale. Un autre milieu résistant consiste dans l'homme lui-même; l'homme offre à l'homme un copartageant des biens naturels, un antagoniste-né, en même temps qu'un coopérateur indispensable : le conflit de l'homme avec l'homme est aussi constant qu'avec la nature.
De F existence du double milieu résistant il résulte que la conquête de l'émotion agréable impose à l'homme ce qu'on peut appeler, d'un mot, l'art de la pratique. On est tenu toujours d'employer des moyens, d'observer des conditions, sinon il y a échec, défaite certaine.
Comme la vie individuelle, l'histoire est constituée en somme par la poursuite de l'émotion agréable avec emploi de moyens, observation indispensable de conditions; il s'en suit qu'elle est essentiellement le développement d'un art pratique et qu'elle en porte avant tout le caractère. Cette déduction forcée nous mène loin de ceux qui veulent, comme Spencer, que l'histoire soit un développement organique.
Si nous appelons richesse tous les objets capables de nous procurer l'émotion agréable qu'il faut butiner sur la nature, une grande portion de l'histoire peut être définie : le résultat de la recherche de la richesse par un ensemble de moyens variés, mais cependant ramenable à deux, travail et savoir. Ajoutons : l'histoire est le résultat de l'observation, toujours imparfaite, de ces deux conditions.
Nous l'avons déjà dit, l'homme a en face de lui son propre semblable, délenteur d'émotions agréables, mais aussi d'émotions éminemment désagréables. Il ne s'agit pas ici de vaincre d'une façon définitive; triompher sans retour du semblable serait au fond une défaite pour le vainqueur. 11 s'agit évidemment d'une transaction, d'une composition. Nous pouvons définir cette condition d'un mot : c'est l'équité ou la justice. L'homme ici cherche l'émotion agréable sous la condition de la justice, et l'histoire est, pour une large part, le résultat de l'art d'être juste, et de sa pratique toujours imparfaite.
Lutte avec la nature, lutte avec le semblable, est-ce tout? Non. Le conflit le plus profond nous reste à connaître. Supposez la nature vaincue, supposez établi l'accord de nation ù nation, de classe à classe, d'homme à homme, l'histoire demeure encore le résultat d'une bataille, celle des différentes
fins poursuivies par la volonté humaine, par une même volonté.
Deux visées dans une même tète sont essentiellement deux antagonistes, par ce fait qu'elles sont inévitablement des copartageants. Ce qu'elles ont à se partager, c'est le temps d'abord, cette étoffe dont la vie est faite; c'est la force d'acr tivité, toujours très bornée; ce sont enfin les chances de reviviscence dans les souvenirs, dans les retours émotionnels, et les renaissances de volonté. Ce que Tune des visées prend est nécessairement de moins pour l'autre. Cela va bien plus loin encore. Une visée longtemps suivie ouvre dans l'esprit de larges canaux où l'idée et la volonté coulent aisément; mais du même coup elle ferme d'autres canaux, si bien que souvent de ce côté l'afflux de la volonté et de l'idée devient impossible.
La concurrence intérieure se traduit toujours à l'extérieur : telle condition réalisée à grand'peine, pour la satisfaction d'un besoin, peut devenir un obstacle à la satisfaction des autres besoins de l'homme; exemple : la division du travail, favorable en économique, est un obstacle au développement intellectuel de l'ouvrier. Une organisation militaire, très bien faite pour surexciter les goûts glorieux chez un peuple et pour les satisfaire en même temps, est généralement un obstacle au développement commercial et industriel qui satisfait aux besoins économiques.
Le conflit intime peut-il finir? Il ne le semble pas. On ne prévoit pas que l'homme puisse un jour exterminer totalement en lui la partie animale à laquelle correspondent l'intérêt économique et l'intérêt génésique. Et s'il le pouvait, resterait encore la question de savoir s'il serait bon d'user de cette puissance. Cela aboutirait probablement à ruiner le support des facultés mêmes qu'on aurait trop voulu favoriser, à détruire la tige par un amour inconsidéré des fleurs. Il ne peut donc être question que de réduire plus ou moins la part de l'un au profit de l'autre. Bref, c'est une question
de conciliation, et cette condition ne nous est pas nouvelle. Nous avons déjà vu qu'elle était la fin de l'art de vivre, dans le conflit de l'homme avec son semblable. En ce dernier ordre de faits, l'équilibre porte un nom connu que nous avons énoncé : la Justice. Mais, dans le conflit intérieur de l'homme, la composition à trouver n'a pas de nom spécial, tant ce sujet immense et difficile a passé jusqu'ici inaperçu. Nous rappellerons provisoirement : l'équilibre moral.
L'histoire est donc encore ici le résultat de la recherche du bonheur sous la condition d'un équilibre à trouver entre les diverses parties de l'homme, et j'ajoute de nouveau : elle est le résultat d'une observation infiniment imparfaite de cette condition.
De compte fait, sur trois aspects principaux présentés par l'histoire, un seul, la lutte avec la nature, porte un caractère relativement simple, en ce sens que l'homme y va indéfiniment dans une même direction, sans avoir à se retenir nulle part, libre d'ajouter toujours un pas nouveau au processus accompli, de prolonger sa ligne sans que, jusqu'ici du moins, apparaisse aucun inconvénient, aucun danger.
Mais quant aux deux autres aspects, il n'en est pas de même. Il ne s'agit pas là d'aller toujours plus loin dans un sens. L'image symbolique d'un processus ou progressas ne convient plus, mais celle d'une balance instable qui oscille perpétuellement entre deux poids, avec des arrêts à telle position dans tel temps, à telle autre position dans tel autre temps. Et suivant que l'oscillation se fixe à ce point ci ou à cet autre, le résultat, quant à la somme totale de bonheur, pour l'humanité, est favorable ou non. Reprenons un exemple déjà donné : l'intérêt économique demande en chaque homme la plus haute aptitude économique possible; et celle-ci s'obtient par le phénomène bien connu de la division du travail. Mais la division qui, dans l'ordre économique, reste excellente et produit des œuvres merveilleuses, a été poussée, en bien des cas, si loin, qu'elle fait de
l'homme une machine, dispensée d'effort intellectuel, destituée de tout amour-propre et de tout entrain professionnel. L'aptitude mentale et morale de l'homme a été diminuée par ce qui augmentait l'aptitude économique. Donc l'oscillation s'est fixée à une situation pernicieuse. Que faire? Y remédier, en conservant dans une certaine mesure les bénéfices de l'aptitude économique, procurée par la division du travail. Autrement dit, il s'agit de trouver un autre point d'équilibre, une autre conciliation. Nous donnerons tout à l'heure plusieurs exemples de celte sorte de nécessité, et l'on verra que bien peu de parties historiques y échappent.
Conflit, concurrence, ou lutte pour la vie, quelque nom qu'on lui choisisse, cette circonstance est universelle, sous sa triple forme. Et c'est la seule circonstance parfaitement universelle que nous connaissions en histoire.
Circonstance par rapport à tout ce qui n'est pas elle, la lutte pour la vie est, considérée en elle-même, ce qu'on peut appeler une loi. Et c'est la seule loi dont l'ascendant porte sur l'histoire tout entière. Le progrès dont on veut faire une loi, nous le verrons tout à l'heure, n'a pas à beaucoup près les mêmes caractères d'universalité et de constance.
Le conflit intérieur que chaque homme apporte avec soi semble être la manifestation humaine, la traduction psychique de la loi naturelle la plus haute qu'on ait constatée jusqu'ici, celle de la conservation de la force, qui se transforme, mais ne peut pas plus augmenter que diminuer. Cette observation n'est pas inutile : elle fait sentir à quel point l'empire de la loi du conflit est inéluctable.
Exemples des contrariétés à résoudre, des conciliations à trouver; par suite,
de la loi inévitable du conflit.
On ferait un ouvrage particulier si on voulait poursuivre
et relever dans toutes les directions les conciliations que
l'humanité est tenue de réaliser, comme condition de son progrès futur; nous devons nous borner à quelques exemples.
J'ai déjà signalé dans l'économique des circonstances qui sont très favorables à la production de la richesse cl exercent une fâcheuse influence sur la répartition. J'ai constaté ces deux effets notamment dans la division du travail. L'effet bienfaisant est assez connu, il faut insister sur l'autre. L'ouvrier qui a contracté une dextérité extraordinaire, mais exclusive, dans une opération partielle, dépend bien plus étroitement du milieu économique que l'ouvrier capable d'une besogne totale; et nous connaissons les suites malheureuses de la dépendance.
Les inventions mécaniques, si puissamment bienfaisantes d'un côté, produisent d'autre part des résultats pareils à ceux de la division. Elles amènent avec elles l'instabilité dans l'industrie, des renouvellements qui infligent au travailleur des chômages forcés, souvent définitifs. Attaché d'ailleurs au service d'une machine, l'ouvrier devient un manœuvre; son travail baisse de prix, comme lui-même baisse de valeur, en tant qu'agent intellectuel et volontaire. C'est ainsi que se manifeste l'opposition fondamentale qui existe entre les intérêts de tout homme comme consommateur et ses intérêts comme producteur, opposition qui revêt quantité d'autres formes.
Je vais prendre assez loin de l'économique un autre exemple. La condensation de la population dans les villes provoque parmi les hommes une activité intellectuelle, une tension de volonté qui profitent à la création de la richesse et à l'accumulation des connaissances; mais la répartition s'en trouve bien mal, et la moralité aussi.
Le régime des classes, qui découpe une société totale en groupes distincts et engendre dans chacun d'eux un système d'opinion étroit, mais très contraignant, profite à l'accomplissement des devoirs, à la moralité; mais quels obstacles, en revanche, ces classes constituent pour le progrès des con-
naissances et même pour celui de l'industrie! Inversement, quand l'empire de l'opinion décroit, par la ruine des classes tranchées, bien des progrès se manifestent, tandis que la moralité diminue.
Voici les institutions familiales. Au début elles se présentent avec des traits que nous ne leur voyons plus. D'abord la famille englobe un grand nombre de membres; il y a tout un petit peuple de parents. Des devoirs d'assistance mutuelle, des habitudes de sympathie, une solidarité étroite devant l'étranger, tiennent tous ces membres ensemble. Graduellement la famille se réduit, la solidarité et la sympathie se rétrécissent. Enfin le groupe se réduisant aux parents et enfants immédiats, la famille n'a plus que l'étendue d'un ménage. Avec la grande famille, de fâcheuses conséquences économiques ont certainement disparu, un certain communisme familial qui nuisait à l'essor individuel. Chaque ménage ne travaillant plus que pour soi, la responsabilité individuelle a progressé et avec elle l'ardeur au gain. Mais aussi bien des choses regrettables sont parties : la sympathie a baissé; l'égoïsme, le particularisme, si vous voulez, a envahi une vaste région. Ces exemples suffisent à montrer que telle condition, bonne pour un effet, devient préjudiciable à un autre.
Donnons quelques exemples des grandes oppositions, et, par suite, des conciliations à chercher dans l'intérieur même de l'homme. L'homme intérieur est un objet de conquête et de guerre entre les diverses émotions, chacune voulant avoir tout l'homme.
On peut distribuer les émotions en classes : l'émotion est sensuelle, sentimentale ou intellectuelle. Le conflit est surtout entre les deux premières; et celles-ci se réunissent trop souvent contre la troisième. Celui qui donne trop à la poursuite de la richesse, moyen indispensable des émotions sensuelles, manque tout le reste. A l'autre extrémité, un caractère intellectuel à l'excès fait de l'homme une non-valeur
HE l'histoire cohsidéhee comme science.
économique et souvent aussi un débiteur infidèle qui ne renu is, en fuit de sentiments et de devoirs, ce que la famille ou l'ami lié lui donnent. La tendance sentimentale excessive produit à son tour des elTets bien connus, infériorité dans l'économique, incapacité relative dans l'ordre intellectuel. Jusque dans la profondeur de l'activité intellectuelle le conflit exerce son empire. Deux opérations essentielles constituent celle activité : distinguer d'un coté, assimiler de l'autre. Toujours l'une des deux facultés l'emporte cl produit le défaut de l'autre; lout espril finit par verser dans l'analyse ou dans la synthèse.
Retenons cependant une chose déjà dite, alin de bien comprendre la nature de ce que nous appelons le progrès : c'est qu'il y a deux formes de progrès. Il se présente tantôt sous la forme simple d'une accumulation de richesse d'un côté, de connaissances de l'autre; lanlôl sous celle d'un équilibre plus habile, d'une conciliation mieux réussie. La différence cnlre les deux formes est grande au point de vue de la contingence el de la détermination, nous le verrons tout à l'heure.
Toul cela revient en somme à dire : le meilleur pour une besogne peut ne pas être el n'est pas généralement le meilleur pour une autre besogne. Que celle vérité capitale soit méconnue par la plupart des hommes qui rêvent d'une harmonie naturelle établie enlrc foules les choses, cela n'est pas fait pour étonner; mais il y a des oublis ou des contradictions qui surprennent. Spencer, dans sa Sociologie, établit 'à un moment les institutions militaires el les institutions économiques, face à face, sur le pied d'une contrariété fondamentale, et avec raison; mais ailleurs il professe l'idée que la guerre a eu son rôle utile, qu'elle a opéré une sélection profitable et donné la victoire au meilleur; il entend par là le meilleur au sens absolu, c'est-à-dire en lout et pour toul. L'idée ne me paraît pas acceptable. (Outre que dans le système de Spencer elle est une contradiction.) Le peuple auquel Spencer a surtout pensé, c'est le peuple grec. Sans doute ce peuple a su
faire autre chose que la guerre; mais ce n'est pas parce qu'il a su faire la guerre qu'il a fait les autres choses. Loin de là : sans la guerre il aurait fait mieux encore.... L'exemple des Grecs ne prouve qu'une chose : c'est qu'en un peuple assez nombreux pour supporter la division du travail social, des activités contrastées peuvent coexister, qu'elles ne sont pas incompatibles; mais cela ne prouve rien au delà. Voici d'ailleurs la réponse topique : meilleur pour la guerre, le Romain a vaincu le Grec qui était meilleur pour quantité d'autres choses; et le monde s'en est assez mal trouvé, comme il apparaît par la fin de la civilisation antique. La victoire militaire déclare tout au plus celui qui est le meilleur pour la guerre.
Ainsi donc, pendant que je goûte une émotion d'un certain genre, je me prive moi-même, inévitablement, d'une émotion d'un autre genre. Ce que j'ai fait pour atteindre tel plaisir et pour en jouir, devient toujours, dans quelque mesure, un obstacle à tel autre plaisir que je vais à présent poursuivre. Souvent c'est un obstacle absolu. Toute poursuite me met en lutte avec la nature, en concurrence avec, mes semblables : la loi du conflit se dresse de toutes parts devant moi. Cela fait de la vie une perpétuelle délibération. Il faut peser à chaque instant l'émotion qui s'offre, la balancer avec la peine qu'il en coûtera pour l'obtenir, avec le plaisir qu'elle rendra plus tard impossible. Plus on est réfléchi, prévoyant, plus on aperçoit la difficulté de ces calculs qu'impose — et pour arriver seulement à des probabilités — la poursuite du bonheur, l'art de vivre.
L'historien qui veut savoir si l'homme d'un temps a été plus heureux que celui d'un autre temps, s'empare de signes extérieurs ; mais ces signes ne sont pas des preuves certaines de bonheur : ce sont de simples probabilités. Le sentiment intérieur de l'homme peut les démentir. C'est ce sentiment qu'il faudrait pouvoir saisir, et il échappe à nos prises. Voyez la richesse. L'habitude nous rend bientôt insensible à son
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accroissement. La satisfaction de besoins économiques compliqués bientôt ne donne pu plus de bonheur que celle «le besoins plus simples. En tout cas, elle nous fait sentir l'aiguillon île plus de désirs, nous impose ordinairement plus de travail, et nous met plus souvent en conflit avec nos semblables : c'est une grave compensation. La simplicité des goûts, la frugalilé primitive, équivalent absolument pour le bonheur a une augmentation de richesse. La médiocrité heureuse d'elle-même à côté de l'opulence besogneuse n'eM pas un spectacle rare.
Le progrès en moralité diminue les occasions de conflit avec nos semblables, et il apparaît par cet aspect comme un progrès certain en bonheur. Mais la moralité consiste essenliellemenl en une restriction volontaire de soi-même, ce qui ne peut jamais constituer une émotion agréable. Tout au plus peut-on espérer qu'elle aboutisse à une émotion désagréable, peu sensible et presque neutre. « La satisfaction du devoir accompli » est une phrase dont le mensonge nous flatte. Quand le devoir est réellement pénible, la satisfaction de l'accomplir constitue une satisfaction amère, acceptée comme un mal moindre qu'un autre; il y a paradoxe a dire que ce mal moindre est un bien positif.
Le progrès intellectuel lui-même ne va pas sans une déperdition. L'insouciance, l'imprévoyance ont du bon V La prévision lointaine nous fait goûter d'avance les maux comme les biens; elle décuple le sentiment des uns comme des autres \
1. La question de savoir si le civilisé est plus heureux que le sauvage s'éclaire par celte autre : l'homme adulte est-il plus heureux que l'enfnnlï Beaucoup résoudront celle-ci en faveur de l'enfant par des raisons qui seraient la plupart du temps applicables à l'homme sauvage. En tout cas, c'est un fait que nombre de sauvages ont rejeté la civilisation après l'avoir connue. Quantité de civilises, mis en contact avec la sauvagerie, l'ont préférée.
2. La prévision plus claire de la mort inévitable suffirait seule a. balancer, chez les intelligences tris développées, un grand nombre d'avantages. L'homme un jour apercevra peut. être de si bonne heure, avec tant de netteté, de vivacité, ce terme fatal, que le caractère humain en sera assombri, malgré tout te progrès environnant.
Ces observations sur le dedans de l'homme nous conduisent à une conclusion. Il est bien malaisé à l'historien de savoir si l'homme d'un temps donné calculait son bonheur mieux que l'homme d'un autre temps, et en tout cas s'il posséda plus de bonheur réellement senti.
Mais nous sommes encore loin de compte. Sortons de l'abstraction. Une société n'est pas un tout simple et homogène. Prenons une époque qui est assez avancée, en tout cas la mieux connue de nous, la nôtre. Nous y voyons clairement une chose qui a toujours été : c'est qu'en ce temps il y a des hommes de tous les temps; il y a des barbares, des sauvages même, des hommes au niveau de l'antiquité, d'autres à celui du moyen âge. L'évolution intellectuelle et morale, qu'on peut dessiner d'une façon générale et abstraite dans un livre d'histoire philosophique ou scientifique, ne s'est réalisée en fait que dans quelques exemplaires de l'homme, relativement rares. Elle est le bénéfice d'une élite, une sorte de privilège.
Quand on parle de progrès général, on est tenu de distinguer le sort des masses de celui de l'élite, et ce sont même les masses qui s'imposent plus particulièrement à la considération. Puisque nous venons d'évoquer notre temps, posons la question à propos de lui. Les masses d'aujourd'hui sontelles plus heureuses que celles d'un autre temps? Bien des gens l'affirment sans hésiter. Je ne dis pas qu'ils aient tort; je dis qu'ils sont beaucoup trop assurés, et que la preuve n'est pas faite aussi convaincante qu'ils l'imaginent. Nous l'avons dit plus haut nous-même : nous jouissons d'une accumulation de richesse supérieure à celle d'une autre époque; mais c'est une richesse virluclle. Pour me faire entendre, je dois distinguer dans l'homme le consommateur et le producteur.
En tant que consommateur, l'homme moderne parait avoir quelque avantage. Dès que je possède un franc, celte somme minime me donne, dans certaines directions, des facultés que l'homme du moyen âge n'avait pas. Par exemple, je
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|iuis faire 20 kilomètres en quelques minutes, etc., mais il faut que j'aie ce franc. A mesure que je possède un plus grand nombre de francs, je participe davantage à la supériorité économique qui, dans les directions indiquées, distingue mon temps. Celle supériorité, on le voit, n'est pas absolue, mais conditionnelle, et finalement proportionnelle à la fortune de chacun.
Elle n'est pas non plus complète. Mon franc vaut moins, sous certains rapporls, qu'il n'aurait valu peut-être au moyen âge (ou il vaudra peut-être moins demain). En effet, il n'est pas du tout sur que la même valeur en argent procure aujourd'hui autant de certaines denrées, de viande par exemple, qu'elle le faisait autrefois.
Comme producteur, le sort de l'homme s'est-il amélioré? Je vois bien que l'esclavage a cédé la place au servage, et celui-ci au salarial libre. L'n progrès eu indépendance, et par suile en dignité morale, a dû suivre : on peut l'admettre avec une quasi-cerlilude; mais le progrès en bonheur réel a été souvent contesté, et il apparaît effectivement contestable. L'ouvrier libre fatigue ses bras, tout semble l'indiquer, bien autrement que ne faisait l'esclave, au moins en général; surtout, il connaît de bien autres soucis. L'inquiétude de l'avenir, pour lui, les siens — d'autant plus grande en chaque ouvrier qu'il vaut moralement et intellectuellement plus — est un faix bien lourd. Pour balancer ces désavantages, il faut imaginer une condition servile passablement dure. Mais, sans plus tarder, allons au fond.
Ce qui fait tout en réalité, c'est le sentiment qu'on a de son sort. L'ouvrier moderne sent-il plus, sent-il moins tout ce qui lui manque et qu'il voit chez d'autres, que ne faisait le travailleur servile? Bien téméraire est l'esprit qui nous propose une réponse sûre d'elle-même.
Que l'habitude et la croissance du besoin tendent à atténuer, ou même à annuler, les progrès de la richesse comme bonheur senti, que le progrès en moralité soit un progrès
de contrainte sur soi, qui aboutit tout au plus à des sensations neutres, c'en est asspz pour prouver que la nature ne seconde pas précisément nos vœux : elle ne nous dirige pas complaisamment vers le bonheur.
Mais le travail, condition de la richesse, refforl, condition de la moralité, la peine, la douleur — pourvu qu'elles n'atteignent pas un certain degré — produisent du progrès intellectuel. Donc, ce qu'il y a de plus déterminé dans la vie des sociétés, c'est que l'intelligence aille s'élargissant cl s'approfondissant. Si on pouvait croire que la nature vise pour nous un but, on dirait : ce but c'est l'accroissement de l'intelligence humaine.
Cette sorte de loi a des conséquences qu'il faut examiner au point de vue du bonheur.
Les émotions, je le rappelle, peuvent être classées en émotions sensuelles, sentimentales et intellectuelles. Exemple : les plaisirs de la table, ceux de l'affection paternelle, ceux de Tinvention artistique ou de la recherche scientifique.
A mesure qu'on va des émotions sensuelles aux intellectuelles, l'émotion affecte de plus en plus certains caractères qui appellent notre attention. Les émotions intellectuelles ont généralement une vivacité moindre que les émotions sensuelles et sentimentales; mais elles l'emportent par un autre côté. La durée et la répétition ne les affaiblissent pas; le bonheur faible et tranquille qui vient d'elles, peut être continu et remplir presque tous les instants. Le moyen d'acquisition imposé est toujours le travail; mais, incomparable avantage, le travail ici constitue la source capitale de l'émotion agréable. Ce réducteur ordinaire du bonheur, ici l'accroit.
Les jouissances de cet ordre se communiquent sans diminution pour personne, ce qui réduit à rien le conflit entre individus et entre groupes. Quant au conflit intime, il demeure certes, mais réduit au minimum possible. La poursuite de ce bonheur, en devenant prépondérante, ne nuit qu'à une autre visée, celle de faire fortune, et supprime seulement
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les jouissances d'un certain luxe. La poursuite de la fortune, au contraire prépondérante, empêche en général les émotions de l'intelligence et celles mêmes du sentiment, par le travail, les soucis et les luttes qu'elle impose.
En résumé, l'homme qui dans son existence fait une part considérable à la poursuite de l'émotion intellectuelle, perd sur la vivacité, gagne sur la durée. La loi du conflit, qui nous impose la peine du travail dans notre lutte avec la nature, la peine du discord et de l'antipathie dans la concurrence avec nos semblables, n'est pas totalement supprimée pour cet homme; mais son joug est réduit au minimum possible.
Une première conclusion s'offre à nous : la règle la plus sûre de l'art de vivre, ou art du bonheur, consiste à poursuivre dans une large mesure l'émotion intellectuelle. L'art de vivre reste encore assez difficile, parce qu'il n'est pas permis d'adopter un précepte absolu. On ne peut en effet donner tout même à l'émotion intellectuelle. Une conciliation reste nécessaire, condition inévitable de l'inévitable loi du conflit : il faut vivre économiquement parlant; il faut être époux, père, concitoyen, ami.
Une seconde conclusion très importante, c'est que le cours des choses, en nous dirigeant k l'élargissement indéfini de l'intelligence, s'il ne seconde pas nos vœux, ne les contrarie pas non plus positivement. Le point final vers lequel nos deslins sont orientés, n'est pas le pôle précis où vise noire nature; mais il n'en est pas trop éloigné. Notre sort n'est donc pas si déplorable, à la condition toutefois de le reconnaîlre et de l'accepter.
Une société, ou même l'humanité entière, se résolvant en individus, ne peuvent avoir une règle de vie qui diffère de celle de l'individu. Pour un groupe, grand ou petit, l'équilibre qui favorise le progrès en bonheur est donc celui qui donne une part considérable à la poursuite de l'émotion intellectuelle. 11 n'en saurait être autrement.
Par une conséquence évidente, l'historien qui veut mesurer
la distance des sociétés entre elles sur la voie du progrès, n'a pas de mètre plus sûr à employer que la part faite, en chacune de ces sociétés, aux émotions intellectuelles, à l'art et à la science. Le lecteur doit le remarquer, si nous constatons en ce livre la priorité de l'évolution économique, en tant que vérité expérimentale, ce n'est pas l'économique qui nous sert à juger la hauteur relative des civilisations.
Il s'en faut que ce mètre, proposé plus haut, soit absolument sûr et qu'il soit surtout facile à manier. Une société, je le rappelle, est faite de couches élagées, et toute évolution qu'on considère offre pour chacune d'elles un point d'accomplissement bien différent. Le mètre n'est guère applicable qu'à la plus haute des couches.
D'autre part, nous avons réellement deux mètres, la culture artistique et la culture scientifique. Sous peine de confusion inextricable et de résultat négatif, il faut choisir entre les deux.
Je n'aurai pas besoin d'insister beaucoup sur le rôle de la science considérée au point de vue de l'utile. 11 est clair pour tout le monde que l'homme, économiquement parlant, vil bien ou mal, suivant le degré d'empire qu'il exerce sur la nature; il est également clair que ce degré dépend de la connaissance que l'homme a de la nature. Il se peut qu'une notion vraie reste longtemps ou toujours sans emploi ; mais en revanche l'ignorance ou la méconnaissance ne sauraient rester sans suites fâcheuses; l'homme en est toujours et nécessairement puni. Bref, bien-être et mal-être économiques dépendent de l'état de la science qui a pour objet la nature.
La conduite d'un homme envers ses semblables, fût-elle inspirée par les meilleures intentions, ne saurait aboutir, dans l'ignorance de la vraie nature des hommes, à des résultats favorables. Ici comme en face de la nature, l'action utile est nécessairement fondée sur le savoir.
Il y a de notre temps des esprits si purement éthiques ou
ÏH't DE L'HISTOIRE CONSIDÉRÉE COMME SCIENCE.
esthétiques que les considérations précédentes ne les toucheront pas. On peut leur offrir peut-être de quoi les satisfaire.
Dans ce qu'on nomme la raison humaine, celui qui considère rigoureusement les choses n'aperçoit île nettement saisissables que quelques tendances ou habitudes, aisées a définir : la tendance à croire ce qui doil être cru effectivement; à refuser sa créance « ce qui est en effet incroyable; a compter sur le relour des phénomènes naturels ou humains dans la mesure de leur constance prouvée. Or ces tendances, qui constituent la raison du genre humain, sout visiblement attachées à la possession des connaissances scientifiques. Cherchez historiquement ou géographiquement par toute la terre, vous ne trouverez de la raison, définie comme nous venons de le faire, en aucun lieu d'où la science soît absente; et vous n'en trouverez jamais qu'à proportion de ce qu'il y a de science. La corrélation se montre jusque dans le détail. Comme les phénomènes n'ont pas la même constance dans les divers départements de la nature, la science s'est constituée assez tôt dans les uns, tardivement ou pas du tout dans les autres. On peut observer, et l'observation a déjà été faite bien souvent, que la raison humaine n'est pas non plus partout la même. Elle a acquis une solidité différemment graduée, cl sa solidité varie justement selon les départements naturels, toujours plus grande là où la science a conquis plus de terrain. Exemple : A l'heure présente, les sciences morales sont moins avancées que les sciences de la nature; aussi voyons-nous ici l'esprit humain accorder souvent sa créance à des propositions pour lesquelles on n'apporte pas même un commencement de preuve.
Les espérances vaines ou exagérées, les terreurs vaines ou exagérées, sont nécessairement deux pôles entre lesquels l'homme oscille violemment, tant que son esprit ne distingue pas la limite des phénomènes possibles et impossibles. Il est évident que cet état mental a pour suite inévitable une forme
de caractère d'une instabilité, d'une mobilité et d'une violence en rapport avec celles des suggestions mentales.
Rasseoir la créance de l'homme, c'est rasseoir également et modérer son caractère. J'aime à croire que cette utilité purement éthique sera goûtée par les esprits excessivement désintéressés dont je parlais tout à l'heure.
En allant des émotions artistiques aux émotions scientifiques, on voit certains phénomènes très avantageux s'accuser toujours plus. D'abord les diverses formes artistiques et littéraires, sans s'exclure absolument, sont cependant réductrices les unes des autres, dans une mesure assez fâcheuse. La vogue d'un maître, d'une école, arrête souvent le développement d'une autre. Les savants disputent sans doute quand une vérité n*est pas encore prouvée; mais, une fois prouvée et acquise, une vérité, loin de prévenir la naissance d'une autre, la seconde et la précipite. C'est sur ce terrain que le conflit universel disparaît presque, ou au moins voit son empire rigoureux réduit au minimum possible. Une autre face de la même vérité, c'est que la science connaît à peine, dans son expansion, ces barrières de nationalité ou d'époque qui sont trop efficaces contre la littérature et les arts. Il n'y a pas de science nationale.
Si nous consultons l'idée de mérite, c'est-à-dire de difficulté vaincue, et par suite de rareté, l'avantage reste encore à la science. En tout temps, en tout pays, l'artiste a eu un public quelconque; il a été sollicité, encouragé, récompensé par la gloire. Le savant a généralement dû se contenter d'être connu et apprécié par un bien petit nombre de personnes.
Il est un mot sur lequel on a beaucoup discuté, faute de comprendre qu'il ne désigne pas une classe d'objets déterminés, ni même un élément distinct qui serait dans les choses : c'est celui de beau.
Ce terme exprime non une classe d'objets extérieurs, mais une émotion intime, quelque chose de subjectif, propre à l'homme, différent en chacun, relatif au plus haut degré.
2H0 HE l'histoire CONSIDEREE COMME SCIENCE.
ROM trouvons rlu beau dans In position symétrique des objets, dans la pureté tlt; leurs lignes, dans la vivacité de leurs couleurs, dans les mouvements aisés et forls des êtres vivants, dans les piMinftHH véhémentes, dans les constructions d'événements bien imaginées, que sais-je? 11 y a du beau ou il peut y en avoir partout.
L'utilité et la beauté ue s'excluent pas; il ne leur est pas iuleiilit do se trouver dans le même objet. II n'y a la qu'une différence de considération et d'émotion de la part du spectateur. Sans doute l'oubli momentané de l'utile est une Condition pour la perception du beau; mais oublier n'est pas annuler. Oublie/, un inslanl l'ulililé suprême de la science, et co qu'elle contient de beauté vous apparaîtra.
H y a d'abord un trésor inlini de beauté dans ses résultais purement théoriques. On l'a dit, bien souvent déjà, le inonde tel qu'il est révélé par la science dans son ampleur illimitée, dans sa profondeur insondable, dans l'accablante diversité de ses formes, dans la dépendance infiniment variable et complexe de ses parties qui cependant s'entretiennent toute», dans la modification incessante et le développement absolu" ment continu qui porte sur toutes les parties et a en chacune sa loi, sa forme et sa vitesse différentes; le monde, dis-je, peut être considéré comme un poème, une épopée; et c'est alors une époque mille fois plus gigantesque, plus émouvante, hélas! [dus tragique, mais plus belle aussi qu'aucun poème humain et que tous les poèmes humains réunis, car il contient ceux-ci mêmes, et il déborde bien loin au delà.
Presque aussi belle, et plus attachante pour noua autres hommes, est la science vue en voie de formation, de création dans l'esprit des savants. Ici les idées de difficulté vaincue, de mérite, de force de caractère ou d'intelligence, constituent le fond essentiel de la beauté.
Considérons la voie longue et laborieuse qui mena Newton à sa découverte. Des travaux, des efforts d'esprit, des mérites intellectuels, voilà ce qu'on y cherche et qu'on y relève uni-
quement; ce sont les émotions éprouvées qu'il faudrait aussi recueillir et comprendre. Il y a eu sur cette longue roule des heures pour la foi. 11 y a eu des heures aussi pour le doute et pour la désespérance. 11 advint même une fois que Newton, convaincu d'avoir trouvé la vérité la plus haute qui pût échoir à une tète humaine, se vit arracher brusquement cette persuasion ' : se figure- t-on que ce fut une légère contrariété? Comme intensité douloureuse, cela valait peutêtre bien un chagrin d'amour. Mais attachez vos regards sur le dernier épisode, le dernier acte. On en est aux calculs suprêmes. Encore un chiffre, un seul : on sait ce qu'il doit être pour que l'hypothèse soit vérifiée.... Ce chiffre, c'est le juge sans appel. S'il vient tel qu'il doit être, les cieux sans bornes sont pénétrés et compris; elle est connue et mesurée la force par laquelle les mondes en nombre infini volent dans l'éther, effrayants de vilesse et de silence. Mais si le chiffre est autre, la vision splendide ne sera plus dans l'esprit de Newton qu'un souvenir amer. A l'extérieur le nom de Newton restera attaché à la plus grandiose des chimères qu'on ait conçue, à la plus profonde des déceptions. Newton avait certes une volonté bien ferme, dans un corps robuste. 11 se sentit pourtant défaillir devant la terrible alternative. Ses mains tremblantes étaient incapables de tracer un chiffre. Pauvre et cher grand homme ! Il passa la plume à un ami qui l'assistait. Celui-ci dut achever. J'imagine dans quelle angoisse Newton attachait ses yeux sur le visage de son ami. 11 y lut certainement le chiffre avant son énoncé. Et la minute qui suivit, croyez-vous qu'elle n'eut pas sa façon d'étreindre le cœur du pauvre savant? N'est-il pas des joies poignantes? 11 faudrait un savant qui fût un poêle pour écrire ce drame sans égal.
Descendons plus bas : devant telle machine, oubliez seulement le but utile, les résultats avantageux; maintenez votre
1. La science d'alors livra à Newton une mesure fausse qui démentait son hypothèse.
DE L'iUSTODE COSStDfillÉE COMME SCIENCE.
esprit sur la rapport des fins ù atteindre el des moyen* employés; sur les merveilles de justesse el d'ingéniosité qui éclatent ici, ol vous aurez le sentiment d'un beau particulier. Si vous me dites : Je ne vois rien de beau; je vous réponds : Il y a des hommes pour qui le beau n'existe pas dans les œuvres de l'ait, dans une peinture, une sculpture, c'esl-à-dirr la oïl vous placez sa résidence exclusive. Concluez de vous n ux.
Les géomètres parlent de démonstrations élégantes, et ils mit raison. Quand un Léolard, d'un mouvement aisé et sur. semble voler d'un trapèze à un autre, vous vous récriez, «>l avec raison, vous dîtes : Il est beau; — et quand je vois le mouvement, sur et gradué, d'un esprit qui s'avance par la route de la logique vers la prise de possession d'une vérité. et qui s'en empare invinciblement, j'aurai tort de me récrier I mon (our el de dire : Cela est beau? Non, jo dirai mieux : Cela est d'une beauté suprême. Le tout est de la sentir.
Je demande que les civilisations soient mesurées enlre elles d'abord au mètre de la science que chacune a contenue, quitte à leur tenir compte, en seconde ligne, des supériorités artistiques, littéraires ou morales que l'une d'elles peut avoir sur les autres.