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CHAPITRE XVI

Les hommes ont sans conteste progressé, si Ton considère l'état originel. 11 ne s'ensuit pas qu'ils progressent nécessairement d'une époque à une autre. Décadences passées. Décadence possible.

Tous les peuples ont progressé. Tous les hommes aujourd'hui connaissent le feu (les habitants des îles Mariannes seuls l'ignoraient quand ils entrèrent en contact avec les Européens). Or on ne peut douter qu'il y ait eu un moment où le feu était inconnu de tous. C'est là un progrès d'importance capitale. Tous les hommes ont quelque outil, quelque arme; nous sommes tenus de concevoir un temps, si court qu'il soit, où cet outil, cette arme n'étaient pas inventés. Tous les hommes parlent, et il faut supposer un temps où ils ne parlaient pas encore.

C'en serait assez pour montrer que l'humanité, eu égard à son point de départ, a universellement progressé.

Les faits saillants que je viens d'alléguer et d'autres qu'on y pourrait joindre appartiennent, remarquons-le, au progrès en forme simple, c'est-à-dire en forme d'accumulation. Je rappelle ici les causes psychiques et sociales dont nous avons parlé plus haut, et qui indiquent ce genre de progrès comme assez fortement déterminé. Les faits d'expérience et la

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déduction hypothétique sont donc d'accord sur ce point. Mais là où l'amélioration consiste dans un équilibre, une conciliation à trouver, la détermination est-elle la même?

Y a-t-il, par exemple dans la pratique des relations familiales, civiques et mondaines, quelque chose qui sollicite Thomme à devenir chaque jour plus sympathique et plus juste avec ses semblables?

Toutes ces relations changent de formes selon les temps ; ces formes extérieures constituent des circonstances favorables ou défavorables, qui rendent la sympathie, la justice, tantôt plus faciles, tantôt plus difficiles. Exemples : Le militarisme du moyen âge, la coutume des guerres privées de seigneur à seigneur, était une condition défavorable à l'équité et à la sympathie entre voisins territoriaux. L'esclavage était une condition très défavorable à l'exercice de ces qualités entre maître et serviteur ou travailleur. La domesticité libre, le salariat, qui ont remplacé l'esclavage, sans être parfaits assurément, valent un peu mieux, comme conditions suggestives de sentiments.

La question se présente finalement sous cette forme : Y at-il quelque cause qui détermine des formes institutionnelles de plus en plus favorables? On serait assez enclin à le penser d'après le spectacle de l'histoire occidentale. Il suffit de rappeler quelques faits très saillants : la guerre moins quotidienne et, quand elle a lieu, reportée généralement aux limites des grands Etats combattants, dont l'intérieur reste indemne; l'esclavage, le servage abolis; l'arbitraire du mari sur la femme, l'arbitraire du mari sur les enfants, remplacés par des rapports beaucoup plus doux.

Ce n'est encore là cependant que de l'expérience empirique. Si, pour interpréter l'expérience, on regarde aux causes immédiates, historiques, de ces progrès, on aperçoit que chacun a : 1° des causes multiples; 2° que chacun au moins a quelques causes qui lui sont particulières et ne se retrouvent pas parmi les causes des autres progrès. Cela exclut une

détermination générale et simple (au moins relativement), comme celle constatée pour le progrès en forme d'accumulation. Dès qu'un effet est soumis à des conditions nombreuses et spéciales, il est contingent à proportion; nous devons le rappeler.

Cependant, même dans la forme simple du progrès, c'est-àdire dans l'accumulation des richesses et des connaissances, il faut reconnaître une vérité expérimentale qui a paru fâcheuse à bien des esprits. A certaines heures, en certains lieux, l'accumulation a cessé et fait place même à une déperdition. En un mot, au lieu de progrès, il y a eu régression. Les sociologistes ont constaté un grand nombre de ces retours dans l'histoire récente des peuples sauvages. Ce qui est bien autrement significatif pour nous, c'est que les peuples que nous appelions antiques, égyptiens, grecs, romains, ont subi une régression évidente.

On a fait tout ce qu'on pouvait pour se persuader que cette décadence était purement apparente. Ce travail d'imagination et de rhétorique est curieux à observer, particulièrement chez Comte et ses disciples. Ils ne pouvaient pas, ne voulaient pas nier des faits éclatants, que par exemple tout le travail industriel avait baissé en qualité; que les arts avaient déchu, la culture scientifique cessé, la sécurité individuelle grandement diminué; mais, en cherchant bien, ils ont trouvé de prétendus progrès dont l'apport équivalait au moins aux pertes faites. Comte estimait que toutes les déperditions étaient plus que compensées par ce qu'il appelait la séparation du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel; autrement dit, par la coexistence des princes d'un côté, de l'Église catholique et du pape de l'autre. Il aurait fallu au moins démontrer le caractère bienfaisant de cette coexistence; mais c'est une tâche qui n'a pas été remplie.

Acceptons l'évidence : il y a eu, au moyen âge, régression certaine au moins sur quelques points. C'en est assez pour qu'il soit illégitime de considérer le progrès comme une loi

constante, car si ]a régression a eu lieu sur certains points, elle pourrait, moyennant des circonstances inconnues, porter un jour sur d'autres points ou même sur tous.

Si nous tenons compte d'un côté des régressions effectives que les peuples sauvages présentent assez souvent, que les peuples civilisés de l'ancien monde ont présentées eux-mêmes, nous devons nous rappeler aussi des vérités acquises d'autre part. Il y a dans l'homme individuel des principes de progrès viager; il y a, en loute société, des causes constantes qui transforment ce progrès viager en progrès héréditaire. Tirons de ces vérités une conclusion rigoureuse qui n'excède pas leur portée. La voici, ce me semble : une société quelconque tend à progresser tant que les circonstances ne touchent pas aux causes de progrès que nous avons reconnues, imitation des devanciers par les successeurs, des étrangers par les indigènes. 11 est des circonstances qui peuvent porter atteinte à l'activité de ces causes (les régressions historiques mettent ce point hors de doute) ; en ce cas, il y a arrêt, et même déperdition possible. Il n'est donc pas permis d'affirmer qu'une société, prise à un moment, sera nécessairement et toujours supérieure & ce qu'elle a été à un moment antérieur. Ce qu'il y a de déterminé, et ce qu'on peut affirmer, c'est que toute société, arrêtée ou refoulée dans sa marche progressive par des circonstances empêchant la tradition, l'imitation intérieure, la communication internationale, reprendra infailliblement sa marche dès que les circonstances prohibitives auront cessé.

Je demande à me permettre ici une prévision qui fera bien saisir ma pensée. L'allure progressive, si marquée en ce temps-ci, se prolongera telle infailliblement? Rien ne nous le garantit absolument. Il y a eu des moments où, au sein d'un peuple civilisé, une disposition redoutable d'esprit et de volonté s'est répandue parmi les masses : c'était une haine, un dégoût violent pour l'état social, pour la civilisation acquise. Le christianisme naissant a manifesté cette horreur

de l'actuel : désir du bouleversement général ou de la fin du monde, cela revient au même. Probablement le bouddhisme naissant eut le même esprit. Supposons que le nihilisme russe, dont les dispositions sont pareilles, se communique graduellement aux masses laborieuses de l'Europe, visiblement impatientes de leur sort. Il peut arriver un jour où les foules, excédées du joug du travail quotidien, insensibles et aveugles à tout ce qui nous paraît civilisation précieuse, éprises d'un désir furieux de renouvellement total, abattront les gouvernements, briseront les machines, jetteront au vent et aux flammes les livres, les statues, les tableaux, effaceront dans la mesure du possible toutes les traces d'un passé odieux, et recommenceront la vie sociale sur des modes qu'on ne peut prévoir. Supposez que ce jour arrive, une immense régression sera le résultat immédiat de cette rupture tragique avec le passé.

Pendant une période dont on ne peut calculer la durée, l'état social se présentera comme très inférieur à ce qu'il aura été; mais une chose dont nous pouvons être certains, c'est que, dans cette infériorité même, un mouvement progressif se prononcera de nouveau à partir de la minute où une génération nouvelle, acceptant l'exemple de la génération antérieure, sera rentrée dans les voies de la tradition et de l'imitation \

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