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CHAPITRE XVII

LA QUESTION DÛ PROGRÈS ORGANIQUE L homme progresse-t-il organiquement,? Examen d'une thèse de AI. 8pencer.

Le fond de l'homme proçresse-t-il? On s'est posé souvent cette question. Le pour et le contre ont été produits. Buckle affirme que le progrès est purement intellectuel, tient à l'abondance de nos idées vraies, ou connaissances; ce qui revient à dire qu'il est social, extérieur. Spencer assure qu'il y a un progrès organique, et ne fait guère compte que de celui-là.

Buckle n'est pas absolument convaincant, Spencer Test encore moins. Nous sommes en présence de deux hypothèses; mais, à mon avis, elles ne s'équivalent pas. Je tiens celle de M. Spencer pour indémontrable et dangereuse; en suivant celle de Buckle, on n'aboutira probablement jamais à prouver que le progrès est exclusivement extérieur; mais on verra que le progrès extérieur va beaucoup plus loin dans l'Ame de l'homme qu'on ne le soupçonnait. Cela ne résout pas le problème, mais cela le réduit notablement.

Nous savons que tout besoin tend à croître comme force sollicitante h raison de sa satisfaction pressée. Mais qu'y a-t-il au fond de ce phénomène? Une accumulation de souvenirs intellectuels, d'images précises. C'est à la netteté, à la préci-

sion, à l'abondance de la représentation imaginaire que la sollicitation du besoin vers l'objet doit son degré d'acuité, ou du moins nous n'en pouvons pas saisir, avec certitude, une autre cause. Demandez vous en effet si, en dehors de l'influence des souvenirs, un besoin quelconque, le génésique, le sympathique, ou l'artistique, a augmenté fondamentalement dans l'organisme : je ne vois pas où vous trouverez les éléments d'une réponse. Prenons l'artistique comme exemple. Le Français actuel a plus de littérateurs, d'artistes que son ancêtre le Gaulois; l'émotion artistique est en conséquence chez lui un fait plus journalier, et par suite le besoin des émotions de ce genre tient plus de place dans sa vie. Je remets le Français dans les conditions du Gaulois; j'abolis tous les souvenirs de la culture artistique; à la première génération d'hommes, pour qui cette déperdition sera complète, verrons-nous encore se manifester un besoin d'art, tel que le Gaulois ne l'a pas connu? L'affirmative me parait être ici bien hardie : où serait, en tout cas, la preuve? 11 faut convenir, je pense, que la question est insoluble.

Passons des besoins aux émotions. Prenons des émotions bien tranchées, comme la peur ou l'espérance, la haine ou l'affection. Chacune d'elles est susceptible de plus ou de moins en fait d'intensité; elle est d'autre part plus ou moins susceptible de durée (à un certain degré de persistance on la nomme sentiment). Spencer et Bain ont très bien expliqué à quoi tient l'intensité de l'émotion. La présentation d'un objet qui inspire de la peur ou de la haine, remue en nous le souvenir confus d'une foule d'objets qui ont suscité auparavant la même nuance d'émotion. Gela fait comme un flot mémorial, une onde dont le volume enveloppe et dépasse beaucoup le noyau d'émotion strictement actuel. La tendance des émotions est de devenir excessives eu égard à leur objet du moment; la peur est ordinairement plus grande que le danger réel ne le comporte, la colère l'est plus que la contrariété ne le mérite. Cette part d'intensité, qui tient au bouillon-

Dament des souvenirs confus, diminue chez le sujet, k TOMTC qu'il est plus intellectuel. Habitué à observer la nature extérieure et soi-même, celui-ci aperçoit mieux ce qui appartient au présent, en fait de danger ou d'hostilité réelle, et il y proportionne sa réaction.

La comparaison de l'homme fait avec l'enfant, du civilisé avec le sauvage, nous éclaire sur ce point. L'enfant et le sauvage manifestent une disproportion frappante entre leurs émotions et les causes de ces émotions. La différence du sauvage au civilisé peut être conçue comme deux oscillations où la balance se fixe, là-bas plus loin, ici plus près du repos émotionnel.

Examinons ces phénomènes par l'aspect de la durée. C'est encore un trait caractéristique du sauvage et de l'enfant que les émotions ont chez eux moins de durée, de solidité, qu'on ne leur en voit chez l'homme fait et le civilisé. Avec une rapidité surprenante, les premiers passent des larmes an rire, de la fureur à l'effusion; ils rappellent souvent le fou dans son inconstance, qui déroute la prévision. Au contraire un homme très intellectuel présente une sorte de fixité rassurante ; quelque mobile apparaît en lui plus continu que les autres, quelque sentiment, plus ordinaire, donne comme un ton général à son être moral. Cet effet me parait intimement lié au précédent. Dans la tiédeur des émotions diminuées, un tel homme se forme d'après ses souvenirs, érigés en expériences, un système de prévision et de conduite. Il se peut sans doute que les passions le tirent de la ligne préméditée et le rendent infidèle à son propre système de conduite, mais ce système vaut toujours pour les conjonctures ordinaires.

Si les besoins tendent à croître, les sentiments tendent à diminuer en vivacité et à croître simultanément en durée. Telle est pour les sentiments la formule du progrès. Ce qui nous importe ici, c'est la cause du progrès. Je n'affirmerais pas qu'il n'y ait dans cette cause aucun élément organique. Je dirai qu'en tout cas cet élément est invisible, insaisissable.

J'aperçois très nettement au contraire que le progrès sentimental, défini comme nous l'avons vu, va toujours de pair avec un résultat intellectuel, l'acquisition expérimentale. En passant de la sauvagerie à la civilisation, l'homme fait acquiert des notions plus précises, plus vraies et sur la nature et sur l'homme même. L'enfant civilisé, en passant d'un âge à un autre, obtient toujours à quelque degré le même résultat par la tradition, l'imitation, imposées ou volontaires à la fois. Enfin ce qui achève de frapper noire esprit, l'adulte civilisé luimême manifeste plus ou moins le progrès sentimental (en général), ou, si vous voulez, se montre plus ou moins éloigné du sauvage, selon que sa classe et son éducation le font participer plus ou moins à l'acquisition intellectuelle de son temps. La démonstration heureusement ne s'arrête pas là; nous avons encore quelque chose de très important à ajouter après la constatation de ces deux processus parallèles : c'est qu'il est dans la nature de l'acquisition intellectuelle de produire précisément le double effet dont le progrès sentimental est constitué. Si je prends plus juste la mesure d'un danger ou d'une contrariété, c'est une suite inévitable que je réponde à l'une et à l'autre par des sentiments mieux proportionnés. Si mes souvenirs expérimentaux sont mieux liés, mieux classés, si ma mémoire a plus d'étendue et plus de discernement à la fois, force est que ma conduite apparaisse plus systématique, plus constante, puisqu'elle est modelée sur des vérités extérieures qui ne changent pas ou changent peu.

Constatons ce qui semble être le progrès de la volonté : l'homme, entre les émotions qui le sollicitent, tend à choisir celle qui l'emporte en durée de préférence à celle qui l'emporte en vivacité, ou, en forçant un peu les termes, il va vers Témotion faiblement agréable, mais continue.

Considérons maintenant les rapports de la volonté avec l'acquis intellectuel.

Nous venons de dire ce qu'est la volonté : peser des résultats différents, les balancer et préférer l'un d'entre eux. Cette opé-

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ration est sous l'ascendant évident des facultés intellectuelles. Plus l'esprit contient de notions acquises d'ordres divers, plus les files distinctes d'idées, à comparer entre elles, deviennent longues ; plus la volonté devient laborieuse et lente. Le progrès des notions accumulées tend à rendre l'homme plus indécis, mais d'autre part on voit plus loin en avant et avec plus de netteté ; les objets désirables, rapprochés par cet effet d'optique intellectuel, sollicitent plus. Ce phénomène, que nous connaissons, relève la volonté : c'est lui encore qui la soutient, quand l'objet visé est éloigné dans le temps ou l'espace. A cette imagination préventive, à cette sensibilité préventive, qui font savourer d'avance les émotions désirées, nous sommes redevables d'un autre phénomène, hautement bienfaisant, la création des fins intermédiaires. Nous arrivons à travailler pour le plaisir de l'activité même; à agir pour nous sentir agissants; à chercher le vrai, sans intérêt autre que l'émotion de la recherche. Cette disposition, qui est le point culminant du progrès intérieur, se contracte par l'habitude des travaux à long terme, des entreprises à longue échéance qui ne seraient pas possibles sans la longue prévision.

En résumé, la seule chose qui apparaisse clairement, c'est 4iue le mental transforme le moral. Nous ne pouvons constater que les sentiments aient en eux-mêmes de quoi se perfectionner. Tout le progrès que nous leur voyons semble avoir son principe en dehors deux. Même observation en d'autres termes : le seul progrès déterminé directement est le progrès en forme d'accumulation; le progrès en forme de conciliation, quand il se produit, se montre comme une suite de l'autre.

Il y a dans l'humanité, selon Spencer, un progrès organique. L ne génération d'hommes, subissant l'influence d'un milieu fait dune certaine manière, v conforme sa conduite et contracte des habitudes déterminées. À ce phénomène extérieur, un phénomène intérieur se lie : c'est dans le système nerveux de ces hommes une modification correspon-

dantc au système des habitudes extérieures. La modification nerveuse est transmise par cette première génération à celles qui sortent d'elle. Si les générations successives continuent les habitudes ancestrales, les modifications nerveuses s'ajoutent dans le même sens à chaque génération, et produisent à la fin des instincts qui présentent une grande solidité. C'est grâce à ces habitudes longuement continuées, et à la transmission héréditaire des impressions de ces habitudes sur l'organisme, que l'homme est devenu plus intelligent, plus sympathique et plus prévoyant, moins prompt et moins cruel. M. Spencer semble faire bon marché du progrès externe; il croit peu à l'influence de l'instruction proprement dite, peu aussi à celle de l'éducation que donne le milieu immédiat, ou du moins il croit que chaque génération, dans le cours de sa vie mortelle, n'est que bien peu modifiable.

Chaque génération apporterait donc une innéilé à soi, quelque peu différente de celle des générations contiguës. Ce quelque chose de particulier à chaque génération, peut-on le saisir et le démontrer? Évidemment non, et ni Spencer, ni personne, n'a fourni à cet égard une preuve expérimentale, qui n'est pas possible.

On remplace la probation directe par une argumentation indirecte. L'idée est d'abord présentée comme une déduction de la théorie sur l'évolution et sur l'origine des espèces. Avec Spencer, avec Darwin, nous admettons la formation lente et graduelle des espèces par l'adaptation au milieu, par la sélection, par la transmission des caractères contractés. Sommes-nous pour cela contraints d'accepter la théorie du progrès humain par l'effet de modifications graduellement déposées dans l'appareil nerveux? Je ne le pense pas.

M. Spencer essaye de rattacher tels faits de progrès à telles expériences organisées et transmises, ce qui serait une manière de preuve; mais je vais montrer, par un exemple, si les explications essayées sont bien propres à nous convaincre. L'homme aujourd'hui, dit M. Spencer, a la capacité de se

livrer spontanément au travail, à quoi le sauvage, l'homme primitif, répugne absolument. Cette acquisition est le résultat d'une longue expérience, l'esclavage. Des hommes en grand nombre ont été contraints par la force à travailler. Leurs descendants, pendantdes siècles, ont subi la même discipline. A la fin s'est organisée chez eux l'aptitude à faire spontanément ce qui dut être imposé d'abord. Je réponds : Forcé de travailler, l'esclave travaillait incontestablement avec dégoût, en sorte que deux choses ont dû s'organiser spontanément dans son appareil nerveux : l'habitude physique du travail et le dégoût mental du travail. C'est une première objection. Je vois un paysan très laborieux, et un autre qui l'est beaucoup moins; il est vrai que celui-ci est métayer, et que l'autre cultive son propre champ. Je suis obligé, dans la théorie de M. Spencer, de supposer que le premier a eu moins d'ancêtres esclaves que l'autre. J'aimerais mieux m'expliquer la différence par celle des intérêts et des sollicitations immédiates. Enfin, je vois un même paysan qui était assez négligent comme métayer, ou fermier, devenir fort diligent le jour où il travaille pour lui-même et pour lui seul. En ce cas, je ne sais plus que faire des ancêtres esclaves dont le nombre ne peut varier pour ce même homme. J'en suis réduit à l'intérêt immédiat; et cela me conduit à penser que la cause qui explique ce dernier cas pourrait aussi bien expliquer les autres, sans le secours de l'esclavage, du travail forcé et de l'aptitude organisée.

11 y a dans le raisonnement de M. Spencer une imprudence : il se saisit d'une loi (que j'admets), mais il lui donne une extension indéfinie, alors que, étant donnée la complexité des faits biologiques, il y a lieu de penser que la loi est limitée, rétrécie en son empire par d'autres lois concurrentes.

En passant de la vie animale à la vie proprement humaine et sociale, l'homme parait échapper en grande partie à la loi invoquée par Spencer. Je vais m'expliquer.

Sauf de rares exceptions, ranimai subit purement le milieu; il ne l'exploite pas; il ne le modifie pas; il ne crée pas un milieu nouveau et artificiel. Économiquement, par exemple, ranimai use de la richesse toute faite; un bison sauvage broute l'herbe; il n'en fait pas venir. Dès que l'homme parle, dès qu'il invente des instruments, qu'il modifie la nature, qu'il crée de la richesse, une immense différence est jetée entre lui et l'animal; et cette différence a pour effet immédiat, à notre avis du moins, de changer le caractère de son mode évolutif. D'interne, d'organique qu'il était exclusivement, ce développement devient, je ne dis pas exclusivement, mais capitalement extérieur, artificiel et social. Et pour tout dire il semble que la modification artificielle empêche, arrête l'autre. Exemple : le sauvage développe sa puissance visuelle : le télescope, le microscope suppléent à ce développement et l'empêchent parce qu'ils le rendent inutile. Un homme dépourvu d'instruments de mensuration s'exercera à mesurer du regard et y deviendra singulièrement apte. Donnez-lui un mètre et celte éducation de l'œil sera supprimée. J'en pourrai dire autant de l'appréciation du poids, etc.

Dans un ordre d'idées tout à fait différent, il est clair qu'un gouvernement stable, réglé, appuyé de gendarmes, déjuges, de geôliers, de prisons, empêche le développement de l'énergie individuelle, de cette énergie qu'il faut pour défendre sa vie, ses membres, ses biens. Nous pourrions multiplier ces exemples à l'infini. On l'a remarqué, il y a longtemps (voir César et ce qu'il dit des Druides), l'emploi de l'écriture arrête court un certain développement de la puissance mémoriale.

La vie sauvage fortifie, affine les sens, vue, tact, odorat, oiiïe. La vie civilisée semble bien produire le résultat opposé. Tous les civilisés sont de ce côté inférieurs aux sauvages; et il y a une ancienne organisation — à parler comme M. Spencer — qui s'est visiblement perdue. Si elle a été

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remplacée par ftnê organisation différente, équivalente, cela n'apparaît pas. Ce qui distingue aortes le plus le civilisa du sauvage, c'est la pratique des métiers, c'est II- travail matériel. Peut-on cependant affirmer que le civilisé soit plus adroit 'le sa main, en général, que le sauvage? Je n'aperçois pas sur quelles preuves on appuyerait l'affirmation. Prenez dans un pays quelconque un métier déterminé ; d'une époque à une autre il y a souvent dans l'exécution de l'ouvrage un progrès incontestable ; par exemple en métallurgie,' et poor préciser, dans l'art de faire des épingles de laiton* Le progrès esUil dû à ee qne4'hoinnts-*dfe la dernière génération considérée est né plus adroit? Rien ne FmBflsjsw. Une antre cause explique suffisamment le progrès tout entier : c'est une organisation d'atelier, c'est le phénomène si connu sons le nom de division du travail, casse assurément supraorganique. Donnez -moi autant de progrès, évidemment procurés par votre organisation nerveuse, quo je puis vous en offrir d'évidemment procurés par la division du travail ou par les machines, et je me range à votre avis.

D'autres progrès industriels procèdent d'autres sources : par exemple, un ouvrier exceptionnellement doué trouve un tour de main; il fait école, il l'enseigne, et des hommes acquièrent extérieurement, par la communication sociale, une habileté qui ne s'est pas trouvée dans leur organisation propre. On dira que l'auteur du tour de main a eu plus d'ancêtres ouvriers que les autres. Quand cela serait, — et on a bien de la peine à l'admettre, — les autres qui deviennent plus habiles par l'enseignement attestent un phénomène avec lequel on est tenu de compter.

Les aptitudes les plus simples de l'homme ayant augmenté, non par la capacité héritée, mais par la capacité apprise, ou par la méthode dans le travail, ou par la puissance de l'instrument, de l'outil, de la machine, est-il à croire que les aptitudes les plus hautes et les plus complexes suivent la loi que les premières ne suivent pas? 11 y a ici encore moins de

preuves, si c'est possible. Toule opération intellectuelle, perception présente, remémoration d'un état passé, distinction , assimilation, correspond à un état physique du cerveau; un phénomène matériel est présent, dont l'opération intellectuelle n'est qu'une sorte d'envers; et celle-ci n'existerait pas sans celle-là : telle est la thèse des physiologistes modernes. Loin d'y contredire, je partage leurs convictions cet égard : mais les phénomènes dont il s'agit sont encore bien peu connus. Me voici écoutant une leçon de physique. Il s'agit des lois de la pesanteur. Le professeur m'explique comment croit d'un côté la vitesse de la chute, et de l'autre comment croissent les espaces parcourus. Je m'embarrasse dans ces deux idées; je ne saisis pas; j'emporte de la leçon le sentiment d'une difficulté inextricable. Je rencontre un ami qui m'explique à son tour : sur une phrase ou un mot, je ne sais pas même bien lequel, il se fait dans mon esprit une clarté; je vois tout, je saisis tout dans la distinction, et à la fois la connexité voulue; que s'est-il passé physiquement dans mon cerveau? Impossible de le savoir. Mais ce qui m'importe ici, c'est de mettre en relief le côté accidentel et extérieur de ces choses de l'intelligence. Qu'on ne dise pas que j'étais comme prédestiné à rencontrer tôt ou tard le précepteur ou le livre qui me donnerait la clarté. C'est une supposition indémontrable. Il semble bien que j'aurais pu l'attendre un temps indéfini, assez pour me détourner de ces études; que devenait alors en moi l'aptitude acquise par les expériences ancestrales?

On m'accordera peut-être assez aisément que ces aptitudes virtuelles et sourdes no sortent leur effet qu'au moyen de certaines conditions actuelles. C'est déjà beaucoup en faveur des conditions actuelles et de leur étude préalable. Mais on ajoutera : « Il reste que les meilleures conditions ont besoin à leur tour de ces aptitudes déposées dans l'organisme. Un fils de sauvage, même avec le professeur le plus lucide, ne comprendra jamais. » Je réponds : « C'est une hypothèse, et jamais

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l'es pi' ri en ce n'a Mi faite dans des conditions probantes ». Il y a des faits qui paraissent bien la démentir. On a vu des nègres apprendre toutes les sciences demandées à un médecin fraudais. Remarquez qu'un seul fait de ce genre suffirait pleinement pour démontrer que l'aptitude peut s'acquérir autrement que par la modification lente de l'appareil nerveux. On peut bien prendre pour type de l'acquisition intellectuelle celle du langage. Acquérir sa. langue, pour les trois quarts des liommes, constitue une somme de travail mental telle, qu'ils n'en assument pas une autre égale dans le reste de leur vie. Ce progrès se fait dans les premières années au moyen de la discipline directe, extérieure; et j'ajoute : beaucoup de sauvages, dont les ancêtres n'ont parlé qu'une langue très pauvre, ont parfaitement apprise parler une des langues complexes des peuples civilisés.

Poussons a bout cet exemple : Il y a des enfants civilisés qui apprennent leur langue avec plus de précision et plus d'élendue dans le vocabulaire que d'autres; des fils de paysans deviennent orateurs ou poètes. Est-ce que leurs ancêtres ont plus parlé?

La thèse de Spencer conduit à l'idée d'une certaine égalité innée entre les hommes d'une même génération. Enfants, ils se montrent cependant fort inégaux, sous tous les rapports. L'homme exceptionnel, l'homme extraordinaire, doit s'expliquer aussi, si on est logique, par une Organisation, particulièrement abondante chez ses ancêtres, d'une certaine expérience. C'est vraiment bien dur à admettre, en présence des hommes de génie ou de talent sortis brusquement d'une famille d'ouvriers ou de paysans. Voici Newton, il dépasse en certaines aptitudes, et de beaucoup, la moyenne de sa génération, on en conviendra. Peut-on montrer dans ses ancêtres une supériorité d'expérience spéciale, correspondante aux aptitudes de leur descendant? Le plus souvent, après l'homme de génie, la famille retombe au degré commun. Cela est bien singulier. D'après la thèse, la descendance

d'un homme de génie devrait forcément l'égaler, sinon même le dépasser quelque peu.

Entre générations, il y aurait une gradation peu marquée, lente, mais immanquable. L'histoire ne concorde pas avec cette vue. On ne comprend pas du tout des régressions comme celle qui se prononce au n c siècle de l'Empire Romain, avant toute infusion de sang barbare. On comprend encore moins une période, comme celle de la Renaissance, où le progrès prend une allure si accélérée.

Les admirables études de Spencer en biologie ont eu cet effet de l'égarer en sociologie; il a raisonné pour l'homme comme il avait le droit de le faire pour les animaux. Et toutefois, pour les animaux mêmes, il n'admet pas que l'expérience s'organise inévitablement, puisque, dans l'explication évolutive, il appelle à son secours une autre loi, celle de la sélection, j'allais dire de la responsabilité. L'animal qui ne profite pas de l'expérience, qui s'adapte mal au milieu, ou moins bien qu'un autre, meurt tué par le milieu ou affamé parle concurrent; ou encore il n'est pas admis à se reproduire. Les inventions de l'homme, ou sociales, comme la famille, — ou industrielles, comme le fusil par exemple, — tendent précisément à annuler, ou au moins à altérer la loi de sélection, la dure responsabilité par laquelle les organismes le plus heureusement modifiés survivent seuls. La famille nourrit celui qui de soi serait inapte à vivre, et elle lui permet même de se perpétuer. La possession du fusil permet à une tribu moins brave et moins adroite non seulement de vivre, mais de tuer les autres.

Admettons enfin qu'il y ait dans la thèse de M. Spencer une proportion de vérité : le point est de savoir quelle proportion. Or Tinnéité qu'il invoque est directement insaisissable. Nous pouvons au contraire saisir (je ne dis pas facilement) les agences extérieures et sociales, telles que les institutions, les inventions d'instruments, de machines, d'artifices, la création des théories scientifiques, et Tinter-

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communication de lout cela par le langage, l'exemple, la discipline. Suivons aussi loin que possible l'ascendant de Ces agences visibles, el quand nous leur aurons attribué tout Ce soi paruHra avec cerlilude leur appartenir, s'il nous reste quelque ebose d'inexpliqué, si nous avons un résidu, nous pourrons l'iittribuer à. l'innéilé, et acquérir ainsi quelque idée approximative du rôle qui lui appartient; maïs déclarer tout d'abord que cette cause inconnue fait tout ou a. peu près, me semble imprudent. C'est une faute de méthode, et un danger de même espèce que la théorie du génie de race '.

■ 1. Nom n'Ignorons pu la tbèM de» gros cerveaux, ni mile du cerveau grossissant, à mesure que l' ho m me ae civilise davantage. Cas théories ont arec celle de Spenoer une parenté évidente. Nous sommes pleinement d'aeeord avec le» physiologistes sur te point fonda-osatal i La cerveau organe spécial de l'intelligence; la pensée traduction psychique d'un phénomène physiologique, envers d'une vibration de ta matière nerveuse, due ètte-uemè a une décomposition chimique. Noos convenons encore avec In physiologistes qu'au-dessous d'uo certain poids du cerveau II n'y a plus que de* esprits très faibles, semi-idiots ou tout a fait idiot». Hais M qu'on * prétendu au delà de ce» fait», n'a plus de certitude h noirs avis, et n*« put été démontré. Il n'a nullement été prouvé que le degré d'intelligence soft en rapport simple et constant avec la grosseur du cerveau. La plupart des physiologistes conviennent que d'autres causes Influent : le nombre, la forme des circonvolutions; la qualité de la matière, la qualité du sang et le rythme de l'afflux sanguin, etc. Il n'a pas été démontré avec une précision satisfaisante que, chez un peuple qui se civilise toujours plus, le cerveau grossisse toujours plus et à proportion. Peu importerait d'ailleurs pour le sujet qui nous occupe en ce chapitre. Car finalement la question se poserait en cea termes : Quand un degré de civilisation élevée s'est manifesté, l'enfant naît-il avec un cerveau plus gros? ou bien esl-ce l'homme adulte qui, aux prises avec une civilisation plus avancée, exerçant davantage son intelligence, acquiert ce grossissement, de même que l'homme obtient des muscles plus développés en les exerçant! Cette question ne serait pas résolue, on le voit, quand bien même on aurait prouvé avec certitude que le Parisien du xix* siècle a un cerveau plus lourd que celui du xvni*.

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