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CHAPITRE XIX

Application des idées émises à quelques problèmes de l'ordre Politique

et de Tordre scientifique.

Rappelons-nous d'abord que la contingence entre à chaque instant dans l'histoire par Faction individuelle.

L'homme historique consiste, avons-nous dit, en un certain degré de civilisation, et en certaines modalités institutionnelles. Nous avons traité avec quelque développement des moyens de déterminer le degré de civilisation. Il nous reste à parler des modalités. Les questions qui s'élèvent sur les causes d'un changement dans une institution donnée constituent le second ordre des problèmes afférents à l'histoire science.

A propos des causes qui font ces changements institutionnels, nous avons déjà, je le rappelle, énoncé quelques propositions. Une institution change, avons-nous dit, parce que Tune des visées psychiques qui ont présidé à sa formation vient d'être excitée différemment par quelque circonstance extérieure, ou parce que dans l'intelligence humaine il s'est

formé quoique croyance nouvelle quant aux moyens propret à alleindre la lin visite. Mais il s'en faut de beaucoup qu'ave? l'aiile de ces généralités on puisse espérer résoudre les problèmes un peu concrets. Il y faut d'autres préceptes.

Si peu étendu que soit le fragment de réalité historique qu'on considère, il présente quelque événement mêlé à des institutions. A mesure que le regard s'espace, le premier de ces éléments se multiplie avec une abondance extrême. Je considère, par exemple, la littérature française. En un moment môme très bref de sa durée, un certain nombre d'bommcs apparaissent qui y apportent leur personnalité contingente et exercent sur les institutions littéraires une influence décisive.

Qu'est-ce que cela devient, si je prétends embrasser toute l'évolution de la littérature française, ou, tentative plus téméraire encore, un cursuit d'une ampleur extraordinaire, tel que la destinée de Rome, le développement du Christianisme ou celui de l'Islam'! Quelle simultanéité alors, et quelle succession accablante d'actions individuelles! Quelle énorme quantité de contingence finalement combinée avec l'élément institution, l'élément déterminé!

J'ai dit cursus, parce que l'image qui me hante est effectivement ici le cours d'un grand fleuve, qui fait des coudes, des détours au milieu de paysages très divers, et qui modifie le volume, la couleur de ses eaux, sa rapidité, sa direction, au gré des accidents géologiques et d'une quantité d'affluents lui arrivant de tous cotés. Assurément le cours, si irrégulier qu'il paraisse, est déterminé; mais il l'est de proche en proche; c'est une série de déterminations très courtes qui s'ajoutent tantôt dans un sens, tantôt dans un autre. Pour l'observateur, cela fait à chaque fois un problème. Et pour qui veut expliquer le cours de la source à l'embouchure, cela fait une quantité de problèmes successifs, — non un problème unique, résoluble en une fois par quelques causes simples, telles, par exemple, que les qualités de la source originelle.

La multiplicité réelle des problèmes que renferme un sujet en apparence unique est journellement méconnue en histoire. On a entendu des historiens affirmer que la littérature française et l'anglaise, dans leur développement immense et divergent, ont été, chacune de son côté, l'effet d'un simple trait moral constamment dominateur et d'une opération intellectuelle indéfiniment répétée *, qui différaient d'un pays à l'autre . L'histoire devient ainsi de toutes les sciences la plus facile; comme la géographie le serait, si on pouvait expliquer réellement tout le cours de la Garonne par la source qui sort de la Maladetta. Mais aucun géographe ne s'est jamais avisé de concevoir avec cette simplicité l'objet de sa science.

Il se peut, et cela arrive tous les jours, qu'on soit tenté par un problème assez complexe. Sachons bien qu'un problème de cette nature est toujours enveloppé dans un autre ou dans d'autres, plus larges. Souvent le premier relève des seconds d'une manière absolue. En ce cas, le problème complexe résistera sûrement à nos efforts, tant que les autres plus abstraits n'auront pas été pénétrés. On est souvent obligé de remonter ainsi jusqu'aux premiers principes, à la psychologie générale du sujet. A vrai dire, il serait prudent de commencer toujours par l'établir, cette psychologie du sujet, c'est la marche la plus sûre.

Les questions ou problèmes historiques doivent donc être traités dans l'ordre de généralité décroissante, les plus généraux en premier, les moins généraux ou les plus complexes à la fin. C'est la lumière fournie par la résolution des premiers qui sert à pénétrer les derniers. Par exemple, si on étudie les modalités diverses affectées par un ordre d'institutions, il faut tâcher de dégager d'abord, par l'observation historique, ce que •cet ordre offre de plus large, de plus étendu, en fait de modalités. Je ne dis pas que ce premier ouvrage soit aisé : l'obser-

1. Ça clé la thèse de Taine. Ce très brillant écrivain abordait les problèmes historiques avec des conceptions d'une simplicité effrayante.

vallon des faits naturels prévoie déjà assez do difficultés, et toujours par la même cause; les phénomènes se tiennent; l'observation doit se circonscrire; il faut faire une coupure, et la coupure peut être bien ou mal faile. Eu histoire, la difficulté est plus grande encore : les limites, je dirai volontiers les bords, d'une modalité sont encore moins nettement dessinées, elles se fondent encore plus dans les parties cîrconvoisiues. Acceptons par force les choses telles qu'elles sont.

Une fois les principales modalités d'une institution bien comprises, c'est-à-dire rattachées aux principes psychiques fondamentaux agissant dans les circonstances les plus générales, nous pouvons nous mesurer avec des problèmes plus étroits. Nous aurons quelque chance de succès si nous savons mettre à profit les indications acquises dans l'explication des modalités géuérales.

Cet ouvrage-ci ne prétend nullement à constituer l'histoire, je l'ai déjà dit; je n'y aborde aucune question avec le dessein de la résoudre complètement, du moins dans la mesure de mes forces. Toutefois les idées émises dans ce livre sur les vraies causes historiques, et sur les méthodes propres à démêler les causes, sont de leur nature difficiles à saisir. Pour me faire entendre autant qu'il est possible, je dois joindre à l'exposition de mes idées une mesure d'application, une mise en pratique poussée jusqu'à un certain point. C'est ce que je vais tenter de faire pour quelques questions, d'ordres divers, mais qu'il soit bien entendu que je ne prétends nullement à donner des solutions définitives. Ce que je veux en somme, c'est indiquer comment je chercherais les solutions, par quelles voies je me dirigerais, surtout quelles voies je me garderais de suivre.

J'agiterai en premier lieu deux problèmes do l'ordre politique, dont l'un très vaste, presque abstrait, l'autre, au coq-

traire, particulier et concret : 1° Les nations dont Taire géographique est grande sont-elles plus déterminées que les petites nations à avoir un gouvernement despotique, comme les faits historiques semblent l'indiquer? 2° La constitution du gouvernement dit parlementaire, qui a été spéciale à l'Angleterre, est-elle un résultat dû au génie de la race, à une innéité quelconque qui serait commune aux hommes anglais, ou le résultat de circonstances?

Quand on jette sur les institutions politiques un regard large qui embrasse les temps, ce qui saisit les yeux c'est que le pouvoir gouvernemental est le plus souvent héréditaire par un côté, arbitraire et absolu par un autre côté. L'irresponsabilité du gouvernant vis-à-vis du gouverné constitue une modalité des plus étendues. Le nombre des pays libres, on Ta souvent remarqué, est petit dans l'histoire, comparé a

celui des Etats qui ne le sont pas.

Ce résultat, inquiétant pour l'esprit, prend un caractère encore plus grave en suite d'une autre observation. Si l'arbitraire était propre aux peuples sauvages et barbares, on serait moins ému; mais il appartient tout autant aux nations les plus avancées. La liberté politique, qui serait mieux appelée la responsabilité politique, semble n'avoir rien à gagner aux progrès de la civilisation.

Je vois l'Egypte ancienne, l'Assyrie ancienne, la Chine, l'Inde, le Mexique, le Pérou atteindre des degrés de civilisation assez différents, mais tous fort estimables avec des constitutions politiques qui n'ont certes rien de libéral. C'est d'autant plus remarquable que l'indépendance est forcément, par la nature des choses, l'état primitif.

La civilisation, dans les pays grecs, commence, il est vrai, par coïncider avec l'établissement de républiques où le gouvernant est responsable, bien que le citoyen soit singulière-

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ment lié à l'égard de lous, à l'égard de l'Etat. Mais la civilisation croissant, toutes ces républiques tournent à leur perte.

Home, à létal de république, gouvernée par des magistrats électifs, légalement responsables, assujettit une grande partie de l'Europe, l'Afrique septentrionale, l'Asie Mineure, l'uis, parvenue à ce point d'extension, elle passe à la monarchie irresponsable. Le phénomène coïncide avec un état éclatant de civilisation.

La domination romaine, brisée, fait place à des Etats divers, mais semblables en ce point que les gouvernants y sont tenus de compter en fait avec les gouvernés, au moins avec certaines classes, les vassaux militaires et les vassaux ecclésiastiques, souvent même avec les populations urbaines. En dehors des limites de l'ancien Empire Romain, l'Europe nous montre des nations nouvelles qui sont encore plus libres : l'Islande, le Danemark, la Suède, la Hollande, la Pologne sont des républiques; l'Italie, l'Allemagne contiennent des républiques où le gouvernant, à forme très variable d'ailleurs, répond de ses actes devant des assemblées plus ou moins nombreuses.

Cependant la civilisation progresse partout à pas inégaux.

Simultanément, les gouvernements européens s'acheminent vers l'irresponsabilité. La France devient monarchie absolue au xv" siècle, l'Espagne au xvi% ainsi que les principautés allemandes et la monarchie autrichienne. Plus tard, le Danemark, la Hollande suivent la même roule. La Suède elle-même touche à l'étape fatale à la fin du xvui' siècle. Les' villes libres d'Allemagne, les républiques italiennes ont alors diminué en nombre jusqu'à disparaître presque. Au moment de 1789, il n'y a plus guère de responsabilité en Europe que dans quelques cantons suisses et en Angleterre.

Et cette évolution vers le despotisme se dessine en Europe, comme une sorte de réitération d'autres pareilles accomplies dans l'antiquité! Elle ne pouvait pas manquer de frapper les esprits spéculatifs; aussi l'a-t-on souvent com-

montée ou interrogée. Une connexion a paru saisissante : il a semblé que les États perdaient d'autant plus vite et plus complètement leur liberté qu'ils avaient une aire plus étendue.

Pour traiter cette question avec quelque chance de succès je crois utile de remonter à la psychologie générale des rapports entre gouvernants et gouvernés.

L'intérêt du gouvernant et celui du gouverné s'accordent jusqu'à un certain point (voir chapitre vi, p. HO). Passé ce point, il y a opposition d'intérêts et par suite tendance au conflit entre gouverné et gouvernant.

L'accomplissement d'une fonction étant la raison d'être du gouvernant, il faut s'attendre que la fonction, selon ce qu'elle est, influe beaucoup sur les formes du gouvernement, surtout dans les premiers temps, quand le gouvernant n'a pas encore pu se créer de moyens de contrainte. Soit, par exemple, la fonction de conduire une expédition de guerre; il est probable que le gouvernement prendra fin avec l'expédition même. Et c'est en effet ce que nous montrent nombre de peuplades africaines. Là, tel homme qui était chef hier, qui le redeviendra peut-être à la prochaine occasion, n'est, en attendant, que l'égal de tous les autres.

Puisque ce qui fait un homme chef est une fonction qu'on attend de lui, il faut qu'il soit apte à la remplir. L'aptitude personnelle est chose fragile : l'âge, une infirmité, une blessure, une maladie, peuvent l'ôter. Encore une cause d'inconstance dans le gouvernement de ce degré. 11 n'est donc pas toujours viager; à plus forte raison, n'cst-il pas héréditaire, bien qu'en fait un fils puisse succéder parfois à son père. Pour que le gouvernement se consolide, il faut d'abord que la fonction devienne constante. C'est ce qui arrive quand un groupe passe du régime chasseur à la pastoralité.

Voici maintenant que les hommes entretiennent, nourrissent, exploitent un animal domestique : chevaux, bœufs, lamas, chameaux, etc., suivant les lieux. Nous savons d'ail-

se

leurs que le groupe est une famille dont les membres se regardent tous comme parenls, et nous savons qu'économiquement parlant il en résulte une solidarité étroite. Les animaux domestiques forment plutôt un grand troupeau commun que des troupeaux particuliers. Il y a lieu de s'entendre sur la gestion de ce bien commun. Ici encore, on n'obtiendrait pas ce qu'on soubaile, si, après débat entre les intéressés, quelqu'un n'avait pas finalement le pouvoir delrancherjaussî le groupe a-t-il quelqu'un à qui ce pouvoir est dévolu. Cette fois la fonction est de sa nature permanente; tous les jours il y a lieu de la remplir. Nous voyous chez les pasteurs des chefs qui généralement restent chefs durant toute leur vie. Les patriarches de la Bible sont des chefs de celte espèce. L'Age, les blessures, les infirmités, font ici beaucoup moins. Sauf exception, elles n'empêchent pas d'élre prudent, avisé, économe. L'âge, loin de nuire à l'exercice du gouvernement, y sert plutôt. Les hommes, à ce degré, ont confiance dans le vieillard; ils choisissent de préférence le plus âgé.

Le groupe fait encore une évolution : il passe de la pastoralité à l'agriculture. El il commence, c'est la loi universelle, par une certaine communauté, une certaine indivision dans la jouissance ou au moins dans la propriété du sol. Il y a donc lieu de régler cette jouissance, de défendre celle propriété; il y a lieu de faire et de refaire les distributions de terre, de prescrire quand on sèmera, quand ou moissonnera, comment on exploitera la forêt, le pacage. La fonction étant stable et plus compliquée qu'auparavant, le gouvernement acquiert un nouveau degré de consolidation.

Nous savons d'autre part que la richesse croit à mesure qu'un groupe passe de l'état chasseur à l'état pastoral et de celui-ci à l'état agricole. Par cela même, il y a une tendance de plus en plus marquée à l'inégalité de fortune entre les membres du groupe, à moins qu'il ne se produise une répartition parfailemenl égale, ce qui est un phénomène impossible.

A proportion que la richesse totale augmente, l'inégalité économique des particuliers tend à croître; on voit bientôt dans le groupe des familles riches et des familles pauvres. Voici un mérite nouveau aux yeux des hommes qu'un particulier peut présenter : c'est d'être riche. Y a-t-il dans ce genre de mérite quelque tendance qui rapproche son possesseur de la fonction gouvernementale?

Le mérite personnel ne se communique pas; la fortune a sur lui cet avantage qu'elle se communique. Un homme qui a du superflu peut aisément assister un autre homme qui n'a pas le nécessaire ; et il le fait. Mais généralement ce n'est pas à titre gratuit. L'homme assisté devient le client, le serviteur, l'esclave ou le satellite de l'autre. 11 n'est pas même nécessaire pour cela qu'il soit assisté réellement; la seule espérance suffit déjà à l'attacher.

L'homme riche agit sur ses concitoyens doublement, par ce qu'il fait, et par ce qu'il pourra faire. Si l'homme riche désire gouverner, il a des chances d'obtenir ce qu'il souhaite, en vertu de ce trait psychique simple, incontestable et général, que chacun préfère son intérêt particulier à l'intérêt commun. Celui-ci dicterait de choisir l'homme capable; en lisant les sociologistes et les voyageurs, l'on voit que partout chez les sauvages rien ne donne plus sûrement le pouvoir et n'y maintient plus solidement que la possession de la for^ tune, sous une forme quelconque.

Mais la forme elle-même influe. Un troupeau est une forme de fortune assez peu solide. L'épizootie, la razzia, enlèvent en un moment ce qui faisait la prééminence d'une famille.

Quand la fortune vient de la possession du sol, elle n'est certes pas imperdable; cependant elle n'a pas la fragilité du troupeau. Le gouvernement qui suit la fortune immobilière, territoriale, demeure plus ferme en la main qui le détient que celui qui vient du grand troupeau.

Un autre avantage de la fortune sur le mérite personnel, c'est qu'il est transmissible, après la mort du détenteur. Au

33fi

resl sig) est

resle, M n'est qu'une aulro forme de la communieabilité déjà signalée. Là où la fortune peut donner le gouvernement, il est logique que l'héritier de la fortune vienne à hériter du gouvernement.

Il y a sans doute dans les sujets quelque tendance à H choisir pour chef le fils du chef décédé ou quelqu'un de ses proches, c'est-à-dire à constituer le gouvernement héréditaire. Les hommes supposent que l'individu du même sang ressemblera plus au chef regretté que tout autre individu; mais celle présomption ne lient pas devant l'expérience contradictoire, et souvent l'expérience csl contradictoire. Il y a donc lieu de supposer a priori que l'hérédité gouvernementale a élé principalement l'ouvrage de cette force économique : l'ascendant de la fortune.

Constatons ici un antagonisme entre la fonction et la fortune : Exclusivement mus par l'intérêt de la fonction, les hommes n'auraient cherché que le mérite personnel, courage, inlelligence, prudence, etc., et le gouvernement aurait c'/f! partout cleclif. L'ascendant de la fortune est venu à la traverse; et on peut juger qu'il l'a emporté, puisque le gouvernement héréditaire a élé en somme plus général que l'autre.

Chez une multitude de peuples, je signale une combinaison très intéressante, qui se présente au début de leur civilisation. Le gouvernant est choisi, il est élu, mais dans une même famille. Le membre de celle famille qu'on préfère en général, c'est le plus âgé. On voit souvent, dans cette combinaison, le fils du chef écarté au profit d'un oncle ou d'un grand-oncle, s'il en reste. J'ai dit que l'âge était une présomption de capacité. Nous voyons donc ici une tentative de conciliation, avant la victoire définitive du principe d'hérédité. Ce qu'on accorde à ce dernier, c'est de prendre le chef dans une famille, et ce qu'on donne au principe d'élection, c'est de prendre le plus âgé ou le plus méritant parmi les membres de la famille. Plus tard, le fils prime tous les autres membres : la victoire de l'hérédité csl complète.

Les historiens, je le sais, attribuent volontiers ce résultat à une autre cause : ils supposent que le public a imaginé l'hérédité du gouvernement pour écarter les compétitions, les guerres intestines, et pour se procurer des passages paisibles d'un chef à un autre. En fait, l'hérédité ne donne ce résultat qu'après une pratique séculaire, quand ce principe est entré dans les idées et dans les mœurs. Et alors, on fait la théorie des avantages du gouvernement héréditaire, comme on fait toute théorie, d'après les faits accomplis. A y regarder de près, je n'ai vu nulle part ni un peuple, ni même une assemblée, adopter l'hérédité à la place de l'élection par les vues de prudence qu'imaginent les historiens modernes. L'expérience immédiate aurait d'ailleurs démenti ces vues, car les héritages princiers ont donné lieu à autant de guerres que les choix électifs.

Revenons sur les traits essentiels: La gestion des intérêts économiques, qui sont de leur nature permanents, quotidiens, urgents, a beaucoup influé pour consolider le gouvernement. La possession de la force économique, c'est-à-dire de la fortune, a énergiquement coopéré dans le même sens.

L'institution gouvernementale — à part les dictatures transitoires, peu solides, données par les intérêts de la guerre, la chasse, les émigrations — semble donc être un effet dérivé de cette activité humaine que nous avons nommée la création de la richesse.

La fortune possédée par le gouvernant agit réellement, si

je ne me trompe, dans des cas où l'on serait tenté, d'après

les apparences, de supposer une autre cause, la force

guerrière par exemple. Un peuple en conquiert un autre; il

s'élève au sein du premier une classe de gouvernants ou un

monarque, héréditaires et solidement établis. Effets de la

conquête, dira-t-on volontiers. Si on y regarde de près, on

voit que la conquête opère seulement parce qu'elle enrichil,

et à cette condition. Voici quelques expériences, positives

et négatives.

338 PE L'IIIETOIIIE CONSIDÉRÉE HOMME SCIBNCE.

Les palricicns de Rome apparaissent tout d'abord comme des propriétaires, vis-à-vis de la plèbe. Non seulement chaque famille patricienne a un domaine, plus ou moins étendu, à la campagne, mais toutes les maisons de Rome appartiennent à l'ensemble île ces familles. Les plébéiens (riches ou non de fortune mobilière), les plébéiens étaient tous locataires; cette circonstance nous est expressément donnée pur les historiens. C'est comme créanciers de fermage, terre nu maison, que les patriciens visiblement dominent, et loul à la fois exaspèrent la plèbe. Là est le nerf de leur pouvoir. Les plébéiens ont pour eux le nombre; ils arrachent des concessions d'ordre politique, des magistratures el des comices où ils élisent à ces magistratures; mais l'ascendant de la force économique, qui appartient aux patriciens, annule ces concessions politiques; longtemps il n'y a qu'eux qui soient portés aux magistratures. D'autre part, ce peuple conquiert les autres au dehors. Chaque nouvelle conquête n'a pas d'effet plus régulier que d'augmenler la forluue territoriale des patriciens. Leurs larges domaines deviennent toujours plus larges; et la petite propriété démocratique du sujet romain, c'est-à-dire du vainqueur, s'engloutit dans les latifundia, aussi bien que la propriété des sujets conquis. Auprès de ce résultat si irrécusable du pouvoir aristocratique, qu'est-ce que les apparents succès de la plèbe dans la politique? Les patriciens, après sept siècles d'empire, ne sont matés que par un des leurs.

Un flot de Mongols, au xm° siècle, envahit, subjugue la Russie. Les conquérants sont issus d'un peuple pasteur. Ils ne se séparent pas; ils restent réunis autour de leur bannière, en corps de troupe. Tout le inonde connaît l'histoire de la horde d'Or. C'est là, ce semble, une condition favorable pour le maintien de la domination des conquérants. On jugerait à première vue que, restant armés, restant soldats, ils doivent aussi rester les maîtres. Le résultat est tout autre, lis n'ont pas pris racine dans le sol, ils ont négligé de se faire proprié-

taires, et la domination sur les hommes leur échappe bientôt. De même les Mongols inondent la Chine; en ce pays comme en Russie, ils demeurent soldats permanents. Tout le résultat c'est qu'ils font de leur chef un empereur, et que les descendants de cet empereur gouvernent; mais les empereurs de la Chine, entourés plus immédiatement des vaincus, gouvernent selon les intérêts, les institutions du peuple subjugué : la masse des conquérants est vraiment déshéritée de la domination. La Chine par un retour offensif subjugue même le pays d'où partirent ses conquérants.

Nous savons à peu près par quelle psychologie le pouvoir devient héréditaire, cherchons comment il devient arbitraire et absolu.

On paraît ne rien dire quand on dit : « le gouvernant n'est qu'un individu ou au plus quelques individus, le gouverné est nombreux; » cependant cette remarque porte fort loin.

Le nombre semble si bien être une force, qu'on admettrait a priori la dépendance constante du gouvernant vis-à-vis du gouverné. L'expérience historique cause une surprise profonde, tant la réalité se montre différente de ce qu'elle devrait être. Rudement averti par elle, on abandonne, pour cette fois au moins, l'investigation allant des causes aux effets ; on adopte le point de départ des effets vers les causes.

L'étude des effets fait bien reconnaître que le nombre est sans doute une force, une force de l'ordre matériel, physique; mais en même temps on aperçoit qu'il est une faiblesse, une infériorité morale et intellectuelle, tellement grave que la supériorité physique, qui lui est inhérente, disparaît annulée, sauf en de rares occasions. Le nombre, en effet, n'est une force physique que par l'action simultanée, coordonnée, des individus, ou d'un mot par le concert : le concert est la condition absolue de la puissance du nombre.

Aucune œuvre sérieuse, littéraire, artistique, ou scientifique, n'est sortie jamais du concert de vingt personnes. Sans doute, on peut citer telle œuvre qui semble l'effet

d'une collaboration; telle découverte scientifique a été accomplie par plusieurs savants; il se peut que les poèmes homériques aient été faits, chant par chant, par des rapsodes: mais, ici et là, chaque auteur a travaillé seul sa partie, qui a été comme un ouvrage séparé. Il y a eu seulement un plau commun, qui a été donné ici par un événement historique connu de tous, là par la réalité extérieure. Qu'une multitude soil incapable d'un poème, d'une statue ou mémo d'un vaudeville médiocre, c'est une vérité tout à fait reçue. On est moins disposé à croire la multitude incapable d'une œuvre politique. Cependant, quand on regarde de près aux mouvements populaires, aux révolutions qui ont réussi et qui d'ailleurs n'impliquent pas souvent une bien longue prévoyance, on finit toujours par y trouver des chefs, qui ont donné une expression, uue direction, aux sentiments vagues de la foule. La meilleure preuve de l'incapacité mentale du nombre est dans l'histoire des assemblées politiques ou religieuses (conciles), qui pourtant ne sont jamais 1res nombreuses. Faisons particulièrement attention à l'histoire contemporaine, la plus certaine et la plus claire. Nos parlements européens s'imposent des règles sans lesquelles ils aboutiraient à la plus complète confusion de leurs efforts, et toutes ces règles ne tendent en somme qu'à remettre le travail effectif aux mains de quelques-uns ou même d'un seul. Exemple : il y a le président chargé de maintenir la délibération sur le terrain convenu; il y a les commissions qui élaborent un projet à l'exclusion du reste de l'assemblée, et qui souvent s'excluent (elles-mêmes du véritable travail, en le confiant à un rapporteur. En sorte que, finalement, l'assemblée écoule, accepte, Iou n'accepte pas, l'opération d'un cerveau individuel. Encore a-l-on remorqué bien souvent que les projets de lois, après les améliorations proposées (par des individus encore) et adoptées, après discussion, par l'assemblée, ne se trouvaient rien moins qu'améliorées. Ce n'est pas tout : pour qu'une assemblée puisse suivre une ligne de conduite même médiocre,

d'autres conditions ont été reconnues nécessaires; il faut qu'il y ait un ministère, que ce ministère s'incarne à peu près dans un homme, et que l'assemblée suive à peu près les inspirations de cet homme, lui imposant seulement par ses critiques, ses intérêts ou ses préjugés des combinaisons, des concessions, funestes en général quand l'action est nécessaire, mais excellentes en cela qu'elles suppriment une grande somme d'action et tournent le gouvernement vers la prudence, vers l'inertie. Par ce que nous savons avec certitude, par ce que nous voyons de nos yeux, interprétons les événements du passé, si douteux et si obscurs. N'allons pas croire, en dehors de toute véritable preuve, à la sagesse de l'aréopage d'Athènes, ou à la longue et habile prévoyance du sénat romain.

Ces inductions reçoivent une force nouvelle des considérations déductives. Quand on les rapproche en effet des vérités reconnues en psychologie, on voit que tout manque à une assemblée pour accomplir une bonne opération mentale. Généralement, elle ne s'accorde pas sur les iins : c'est comme un cerveau de malade où les mobiles se battent. La responsabilité, divisée, s'affaiblit à proportion et bientôt elle devient nulle. Une assemblée de quelques centaines de membres manque de ce sentiment de la responsabilité qui stimule l'individu à l'attention, à la concentration de la volonté, à l'effort intellectuel, longuement soutenu. Et ce dernier est, on le sait, indispensable pour toute besogne quelque peu difficile.

Au point de vue du moral et du caractère, l'infériorité des collectivités est encore plus profonde. Les corps collectifs n'ont pas d'amour-propre, pas d'honneur; nous en avons déjà dit la cause : La responsabilité, divisée, n'existe plus. En l'absence de leur réducteur naturel, l'honneur, les mobiles intéressés se précipitent librement vers leur but. Nous «avons encore qu'en vertu des lois de la sympathie, chez les hommes en présence les uns des autres, toute émotion se

propage, avec une intensité croissante, particulièrement les émotions vives, telles que la peur, la colère : celles-ci atteignent immédiatement, dans un corps, un degré d'intensité étrange.

La rapidité de la propagation achève de rendre l'émotion irrésistible; aucune considération n'arrête, l'évidence même n'est pas aperçue.

Ce qu'un corps restreint, tel qu'une assemblée, est capable du faire et de ressentir nous éclaire sur le moral des foules; et réciproquement les actions de celles-ci nous font voir, portée seulement a l'extrême, la débilité morale et intellectuelle qui est dans les corps. Mille fois, dans l'histoire, je dis dans l'histoire des peuples civilisés, on a vu une foule se porter au meurtre, par un intérêt tellement léger, par un mobile si faible, qu'a peine les brigands les plus vindicatifs, les plus sanguinaires, y eussent cédé. Si ou considère les choses par le côté de la raison, du sens critique, on trouve que celte foule a accepté comme évidente quelque accusation fausse ou même absurde, avec une légèreté qui rappelle non l'homme adulte, fut-il mal doué, mais l'enfant, ou l'idiot, ou le fou. Dans les circonstances accessoires, on découvre qu'elle a apporté à l'exécution de sa prétendue justice un raffinement de cruauté, une recherche de torture, une verve de férocité tels, qu'ici l'homme particulier est tout à fait dépassé, à l'exceplion du monomane. L'animal de proie le plus féroce, le chat, quand il joue avec la souris, est ce qui représente le mieux une foule jouant avec de Launay, Bailly ou Vincenzini,

L'impuissance mentale des collectivités, leur caractère moral très bas, ce sont là des vérités qui jouent dans l'histoire un rôle de premier ordre. Beaucoup d'historiens l'ignorent ou, par un prétendu respect pour notre espèce, qui n'est au fond que de la vanité collective, ne veulent pas l'admettre. Ils se condamnent ainsi à l'impuissance d'expliquer le cours général des choses politiques.

Nous pouvons à présent aborder les deux problèmes proposés au début de ce chapitre, en commençant par le moins concret.

Il est clair que Taire, retendue insensible et morte, n'agit pas directement sur les gouvernements. Si elle agit, ce doit être par l'intermédiaire de quelque sentiment qui naît dans

l'âme des hommes en conséquence de l'étendue de l'Etat. Mais de cette cause, l'étendue, des sentiments divers peuvent naître; il faut choisir entre eux, essayer par hypothèse celui ou ceux qui sont propres à produire les effets donnés. Cette marche logique étant assez indiquée, il se trouve qu'effectivement on a fait des hypothèses; j'en vais discuter une.

Un livre de M. H. Passy, intitulé Des Formes de gouvernement, consiste tout entier dans le développement de la supposition suivante : « Les nations, afin de durer, doivent accorder et accordent à leur gouvernant tout le pouvoir nécessaire pour étouffer les divisions intestines. Les divisions étant plus à craindre dans un grand État que dans un petit, les grands États sont voués à un gouvernement plus impérieux par l'assentiment même des gouvernés. » J'aurai beaucoup à dire contre celte hypothèse, je me bornerai à la critique principale. Une psychologie tout à fait invraisemblable est impliquée dans la thèse de M. Passy. Il suppose que les nations voient ce qu'elles doivent accorder de pouvoir et qu'elles l'accordent, par une soumission raisonnée à la nécessité aperçue. Je ne connais pas dans l'histoire un seul exemple d'une nation qui ait agi incontestablement avec la prévision et la raison que M. Passy allègue. D'ailleurs un ou deux exemples ne suffiraient pas.

Les monarchies absolues de l'ancienne Egypte, de l'As* syrie, de la Perse, du Mexique, du Pérou, de la Chine n'ont pas laissé d'elles une histoire assez explicite pour que nous en tirions quelque chose. Mais nous savons suffisamment comment le gouvernement de Rome est devenu monarchie absolue, comment le gouvernement féodal de Philippe-

3'ii DE L'HISTOIRE CONSIDÉRÉE COMME SCIENCE-

Auguste a abouti ù Louis XIV, comment les gouvernants de l'Espagne, du Danemark, de la Hollande, ont acquis un pouvoir arbitraire ou à peu mes. Ces diverses histoires ne nous offrent pas, même approximativement, l'image d'une nation donnant un consentement de prudence et de raison.

Il faut essayer une autre hypothèse. Regardons d'ahord du côté du gouvernant. On ne contestera pas, je crois, l'énoncé psychologique que voici : En général le gouvernant n'aime pas à rendre de compte, il a une préFérence décidée pour l'irresponsabilité et l'indépendance absolue; il ira naturellement à ce résultat si on le laisse aller.

Il n'y a rien d'agréable dans l'obéissance, et ou petit admettre que le gouverné est naturellement indocile; maïs il faut éviter une confusion d'idées très préjudiciable. Il n'est pas contradictoire que le sujet soit indocile, et que cependant le gouvernant devienne irresponsable. Demander des comptes à un homme qui a en main la force, toujours inséparable à quelque degré de la possession du pouvoir, exige autre chose du gouverné que le penchant naturel à l'indocilité. Pour demander, obtenir des comptes d'un gouvernant, il faut d'abord le concert d'un assez grand nombre de personnes. Pour chacune de ces personnes il y a toujours de la peine et des soins a prendre, des dangers à courir. On est tenu de négliger plus ou moins ses intérêts particuliers pendant qu'on s'occupe des intérêts communs. J'aperçois donc tout de suite deux conditions psychiques imposées au gouverné : avoir une vue nette des intérêts communs; calculer que l'irresponsabilité du gouvernant amènera probablement des abus préjudiciables à chacun; enfin, chose très difficile, après les prévisions, il faut encore la résolution. On est tenu de secouer énergiquement la paresse ou la lâcheté qui porte à accepter le mal éloigné, fùt-il plus grand, pour s'épargner un mal moindre, mais immédiat. On conviendra que l'homme ordinaire n'a guère le moral voulu pour exiger la responsabilité du gouvernant, si celui-ci a de son côté force et résolution.

Supposons que l'homme ordinaire d'un pays ait le moral voulu, il faut se souvenir de l'autre condition : la possibilité du concert. Cette condition est, nous le savons, très difficile à réaliser en tout état de choses; mais il peut y avoir tel état où le concert soit absolument impossible.

Le moral humain et la difficulté du concert sont bien des agences ayant pour effet naturel de produire la passivité qui laisse faire. Nous savons d'autre part où tend le gouvernant qu'on n'arrête pas. Je ne saurai rien de l'histoire, que je dirai : « Il doit arriver ordinairement que le gouvernement se rende irresponsable », et effectivement l'histoire, consultée après coup, ne me donne que trop raison. Cependant nous n'avons pas encore réponse précise à la question posée. Nous savons que le gouvernement doit être plutôt irresponsable que responsable; nous voyons qu'en fait il Ta été dans une multitude de petits États; mais que ce résultat soit plus déterminé dans les grands Etals, voilà le sujet précis de l'investigation présente.

Je ne vois rien qui puisse m'induire à penser que le moral humain, dans les grands Etats, soit plus particulièrement disposé à la passivité; mais, en revanche, je crois voir avec certitude que le concert y est plus difficile : il est certainement plus difficile de se concerter à trente personnes qu'à vingt, et ainsi de suite. Il est plus malaisé de se concerter à travers de grandes distances qu'à travers de petites.

Ce résultat est tout à fait propre à causer le phénomène historique constaté par M. Passy après tant d'autres. Et d'autre part il suffit peut-être à le causer tout entier. Je n'en dirai pas davantage pour le moment '.

Cependant à celte marche générale qui conduit les nations

1. Les modalités institutionnelles et les problèmes concrets qui relèvent d'elles seront plus résolument abordés dans d'autres ouvrages, qui suivront celui-ci. Nous consacrerons probablement un volume; particulier à chacune des institutions analysées dans le chapitre vi du présent livre. Nous publierons donc, si le temps nous en est accordé, V Évolution des institutions économiques, VÈvolution des institutions morales, etc.

au despotisme, une aulre évolution fait pondant et contraste.

Les agences ou corps chargés d'accomplir les opérations qu'un nomme administration, police, justice, changent usa le même sens chez tous ces peuples. Le personnel «les corps augmente; c'est le trait le plus visible, mais non U plus important. L'action que chacune de ces agences exerce devient plu» constante et plus liée; la fonction que chacune se propose est mieux remplie; les fins visées sont plus régulièrement atteintes. Par exemple, en France, sous Louis XIV, tandis que la responsabilité gouvernementale a décru par comparaison à ce qu'elle était sous Philippe-Auguste, toutes les opérations qui incombent aux divers organes du gouvernement, sont accomplies avec une plénitude supérieure, depuis la rentrée de l'impôt jusqu'à la punition des crimes individuels. Ce que je dis de la France est vrai des autres nations, (l'est qu'ici l'intérêt du gouvernant cl celui du gouverne s'accordent la plupart du temps.

Puisqu'il faut subir l'impôt, qu'il soit au moins également réparti et régulièrement levé, tel est le vum du sujet comme celui du prince lui-même. Que tous les actes injustes soient réprimés, que les procès civils soient instruits avec promptitude et décidés avec équité; on se rencontre également sur ces points. Donc pas de conflit, pas de lutte où le sujet soi! tenu d'apporter des vertus civiques. Lo goût de l'ordre et le soin des. intérêts communs agissent ici avec efficacité, malgré leur faiblesse naturelle, parce qu'ils n'ont pas d'adversaires. On comprend que le progrès, dans cet ordre de faits, se soit accompli généralement : il était fortement déterminé.

Mais finalement, observons-le, ce qui s'est passé là dans une région paisible où le concert des gouvernés n'est pas nécessaire, constitue une sorte de confirmation indirecte de nos idées sur la nécessité du concert là où le conflit naturel du gouverné et du gouvernant se déploie.

Jamais on n'a tant allégué le génie de race qu'à propos du parlementarisme anglais. Montesquieu a commencé, Guizot a appuyé, M. Taine est entré en de longs développements. Malgré toute la révérence que j'ai pour ces grands esprits, je conseille de tourner le dos résolument à la route qu'ils indiquent, elle ne mène qu'à des fondrières. D'après la psychologie générale de l'homme politique, la solution doit être, selon moi, cherchée dans l'étude des conditions que l'histoire anglaise présente relativement au concert possible des gouvernés, et à la force de résistance des gouvernants.

Je suis tenu, je crois, à fournir au moins quelque idée de ce que pourrait être cette étude. M. Guizot, MM. Gneist, Freeman, d'autres encore, font remonter la liberté anglaise par delà la conquête normande, dans les institutions anglosaxonnes. Aussi bien informé qu'eux, M. Stubbs ne voit au contraire dans ces institutions qu'obscurité, indécision. Il note en plus des similitudes sérieuses entre ces institutions et celles de la France sous les Carolingiens. Effectivement, plus on y regardera, je pense, plus ces similitudes s'accuseront. Il y a plus : quand les historiens seront des sociologistes, ils sauront que les Whitenagemots et les Shire-moots ont leurs analogues chez tous les peuples, à un certain degré de civilisation. Des assemblées nationales, des assemblées régionales, c'est un substratum qu'on rencontre partout quand on va creusant à la recherche du sol primitif. C'est assez sur ce débat, inutile en somme, parce que l'Angleterre connaissable ne commence qu'avec la conquête normande.

Dans une région quatre fois et demie moins spacieuse que la France — notons cette circonstance — et appartenant à une île — circonstance encore notable — arrive, sous la conduite d'un chef très impérieux, une armée d'envahisseurs. Le pays est conquis : le chef distribue à ses lieutenants et soldats

348 DB l'histoire considérée comme scies ce.

les domaines confisqués sur les vaincus. Mais ce ne sonl lu à aucun degré des souverainetés féodales — comme celles qui couvrent la France au même moment. — Il est bien entendu que dans la personne du roi le chef reste, et que dans la personne du liaron le subordonné politique et militaire demeure. Les institutions que le conquérant établît ne laissent aucun doute : la présence du shérif ou vicomte, agent du roi, dans tous les comtés; la centralisation judiciaire cL administrative réalisée dans la cour du roi; ces mômes juges allant distribuera intervalles réguliers la haute justice dans les provinces; toutes les villes directement régies par le roi; les sujets des barons tenus au serment direct de fidélité à l'égard du roi; les barons eux-mêmes soumis à l'impôt pour la partie personnellement occupée de leur domaine; l'interdiction à peu près observée qui leur est faite de guerroyer entre eux; tout cela constitue à la nationalité anglaise un point de départ fort différent de celui qu'eut la monarchie française. Bien avant la France, l'Angleterre offre un degré considérable d'unité territoriale et de centralisation politique. Le gouvernant peut y être plus absolu, plus tyraunique; et tous les premiers successeurs de Guillaume manifestent en effet ce caractère. Maïs, d'autre part, la classe puissante et guerrière sur laquelle tombent les effets de l'arbitraire, présente une cohésion également exceptionnelle. Les barons sonl entre eux sensiblement égaux. Ce n'est pas ici la féodalité française qui compte des souverains aussi puissants que le roi; d'autres souverains moindres; des petits seigneurs, des hobereaux; état absolument défavorable à une entente, surtout par la présence des grands. Non seulement suffisamment égaux sont les barons anglais, mais ils sont, les uns pour les autres, des voisins ayant des rapports fréquents. Le Conquérant a eu dans sa distribution des domaines une prudence politique : il a donné à chacun, non une étendue considérable de terre d'un tenant, mais des domaines séparés, et souvent situés dans des cantons très distants. Le riche propriétaire

de ces domaines est un homme qu'on voil toujours à cheval, allant d'un de ses manoirs à un autre, fréquentant sur toute la route ses pareils, et les fréquentant encore en chacun des lieux où il séjourne. Entre les membres de cette classe, le concert n'est pas difficile. Si on les opprime, ils s'entendront, d'autant plus qu'aucun n'est de force, comme en France, à concevoir l'espérance d'une résistance effective à lui tout seul. On les opprime en effet; ils se liguent et se révoltent ; c'est la première apparition certaine de la liberté anglaise; elle ne me plonge pas dans l'étonnement. Je ne vois pas que l'intervention d'un génie particulier y soit nécessaire.

Après cela, ce qu'il y a eu de succès du côté des barons a fort bien pu être contingent, tenir à la capacité de quelques individus comme Simon de Montfort, à l'incapacité de quelques autres comme Jean sans Terre. Malgré leur contingence, ces événements n'en sont pas moins décisifs ; ils constituent désormais une tradition, un exemple, et un lien pour la classe qui les fit.

Aucun pays d'Europe n'a eu, au moyen âge, aussi peu de militarisme que la nation anglaise. Enfermés dans leur île, comme dans un champ clos, avec un seul autre peuple, celui de l'Ecosse, peuple de force visiblement inférieure, capable de faire des excursions dommageables sur la frontière, et rien de plus, les Anglais n'avaient pas besoin d'être militaires. S'ils soumirent dans le même temps une grande partie de la France, ce fut au moyen de troupes volontaires, formées d'un côté par les barons, d'autre côté par une infanterie mercenaire. L'attrait du pillage et des fortes rançons pour les premiers, une solde très élevée pour les seconds, amenaient ce monde exceptionnel sur le continent. Dans l'Angleterre même l'esprit était plus pacifique que partout ailleurs. La classe des chevaliers, correspondante à ce qu'étaient en France nos petits seigneurs, nos hobereaux si militaires, répugnait au service, s'en était exemptée et ne demandait qu'à cultiver ses terres.

380 DF. L'iilSTOlHE CONSIDÉRÉE COMME SCIENCE.

De là, entre la classe supérieure et les classes inférieures, une communauté île goûts, suffisante pour un conrerl. Rappelons (pic déjà il y a communauté d'intérêts, puisque tout le monde est astreint à l'impôt.

Obligés à repousser l'étranger, à reconquérir leur sol, les nobles français demeuraient ce que tant d'autres invasions antérieure» [«a avaient faits, soldats avant tout. La guerre anglaise, se terminant h notre avantage, nous laissait néanmoins la crainte d'un retour offensif. Pour le prévenir, on donnait à notre gouvernant une armée permanente et un impôt régulier, tout ce qu'il fallait pour dompter les résistances du gouverné, tandis que d'autre part l'existence de cette armée déterminait la destinée future, le caractère futur de la noblesse française. Tout ce qu'il devait y avoir a l'avenir de plus remuant dans celle classe était voué a suivre la carrière des armes, à attendre du service militaire, c'esl-a-dire finalement du prince, et le profil économique et l'honneur. Au xvi" siècle cependant, l'aristocratie française éprouva une forte velléilé d'indépendance, qu'elle couvrit du prétexte religieux : elle fit les guerres dites de religion. — La monarchie triompha d'elle {non sans quelque peine d'ailleurs); le roi était trop bien armé, trop bien pourvu d'organes de répression. Et puis, la noblesse rebelle ne fut pas suivie; elle était trop militaire aux yeux des classes subalternes, et elle avait surtout des intérêts opposés. L'exemption de la taille seule eût suffi pour empêcher le ralliement.

Ce fail que, pendant deux siècles du moyen âge, tandis que la France devait se défendre chez elle, la nation anglaise, tranquille chez elle, pouvait à son gré poursuivre ou cesser une conquête sans utilité, ce fait, dis-je, a mené droit à une conséquence capitale : 1° en 1642, quand le conflit entre le gouvernant et le gouverné éclate, toutes les classes ont le même intérêt à défendre leur bourse; 2" le gouvernement ne dispose pas d'une armée permanente valablement eonslituée,

Parlement et royaulé sont à cet égard sur le pied d'égalité. La guerre civile commence. Ici je relève de nouveau la contingence. La première rencontre fut favorable au Parlement : si le contraire avait eu lieu, qui peut dire que la suite eût été la même?

J'ai noté quelques circonstances qui se présentent dans Thistoire anglaise, et ne se présentent pas en tout cas au même degré là où l'évolution a été très différente, comme en France. Nous aurions bien d'autres circonstances à signaler, également particulières à l'Angleterre; mais il faut s'arrêter.

Celles que nous avons relevées suffisent à infirmer la thèse d'un génie qu'aurait eu l'Angleterre et qui aurait manqué ailleurs, parce qu'elles ont en elles de quoi expliquer la direction des événements dans ce pays. Transportez par la pensée les conditions anglaises en France, les conditions françaises en Angleterre, et vous sentez que des deux côtés la suite sera considérablement changée.

Après cela, si nous voulions traiter à fond le problème, nous n'irions pas oublier que nous avons affaire à ce que j'ai appelé un cursus. Et ici c'est un vaste cursus. Quantité d'hommes y ont apporté l'influence de leurs personnalités. Il y a eu par suite beaucoup de contingence et à des heures décisives les choses auraient pu tourner tout autrement, si tel acteur avait été autre qu'il ne fut : si Jacques I er n'avait pas été un roi ridicule; si Cromwell fils avait un peu plus ressemblé à son père; si Jacques II avait eu un peu plus de bon sens, et Guillaume d'Orange moins de froide lucidité; si seulement il lui avait manqué la qualité de gendre. Que d'endroits où le cours du fleuve aurait pu s'infléchir dans une autre direction! Et puis (nous l'avons déjà dit ailleurs, p. 219) n'allons pas prendre pour la liberté toute formée ce qui n'en était que la semence, ces principes du moyen âge, qui auraient fort bien pu avorter et que les temps modernes seuls, avec la tribune, avec la presse, ont amenés à fruit.

352 DE L'illSTOinE CONSIBÉnËE COMME SCIENCE.

La création du véritable organisme ne date que du svni F siècle el s'est achevée en celui-ci.

Il y a deux faits incontestables que le génie national n'explique pas. Ce peuple a eu des temps de servilité monarchique. En loul temps, l'une de ses parties a été animée de cet esprit et a lutté contre la partie libérale. Celle-ci était-elle anglaise et l'autre non? Si toutes les deux sont anglaises, je demande laquelle représente le génie de la race. « Celle quia triomphé, me répondra-t-on volontiers; sa victoire montre de

Iquel côté était le génie. » Voyez comme l'hypothèse du génie vous oblige à d'autres. Nous devons accepter maintenant une idée très chimérique : la force de l'opinion, du nombre, serait passée du côté où les idées répondaient au génie. El nous arrivons à cette conclusion que le génie se déclare à la majorité des voix, dans une sorte de suffrage irrégulier. Et cela ne supprime pas même la difliculté; ma question reste : la minorité, qu'est-elle? anglaise ou pas anglaise? Dans ces temps de servilité dont nous avons parlé, que penserons-nous de la majorité servile? Déelare-t-elle un génie momentané, ou bien le génie est-il quelque chose qui talonne, anonne?

Historiquement, d'ailleurs, il n'est pas démontré que la victoire appartienne sans faute à ta majorité. It y a trop d'exemples du contraire.

Problèmes relatifs à la science. — Quand l'homme s'est trouvé en possession d'un certain nombre de notions précises, et qu'il a eu contracté un certain goût pour la connaissance précise dans la longue pratique des arts utiles, un phénomène nouveau s'est produit : savoir pour savoir, sans utilité ni application immédiate, est devenu la visée de quelques hommes; la science désintéressée, ou simplement la science, a fait son entrée dans le monde.

Recherche de vérités sans application immédiate, la science ne peut par cela même nourrir celui qui s'y livre. Il faut que le savant vive d'autre chose.

Rappelons, d'autre part, que la curiosité, mobile spécial qui crée de la théorie désintéressée, est très faible. Il ne devient fort que par l'assistance du point d'honneur spécial. 11 faut donc s'attendre que la science sera un phénomène relativement rare en histoire. Quand il s'agit de science, il y a historiquement un premier problème qui se pose. Pourquoi en tel lieu, tel temps, a-t-il paru quelque science, alors qu'il pouvait si bien arriver qu'il n'y en eût pas? L'investigation qui se propose la solution de ce problème devra, conséquemment à nos principes, passer par un premier moment; il faudra chercher d'abord : 1° ce qui a fourni au savant sa subsistance; 2° comment le milieu spécial, nécessaire pour fournir le stimulant honorifique, s'est formé aux temps et lieux donnés '.

Faiseur de théories à certaines heures, le savant a été largement, jusqu'à nos jours, un homme qui pratiquait, à d'autres heures, un métier lucratif. On peut aisément rattacher ainsi chaque science à une ou deux professions spéciales, et par un double lien : la profession a fourni une pratique sur laquelle la théorie a été formulée après coup, et elle a nourri le théoricien. L'astronomie est née entre les mains des astrologues qui faisaient métier de prédire la destinée individuelle, de tirer l'horoscope; la mathématique est née aux mains des géomètres et des architectes; la physique et la chimie, aux mains des sorciers ou des alchimistes, chercheurs d'or et de recettes pour les maladies; l'histoire naturelle, aux mains des médecins et des médicastres. Les sciences morales ont eu pour auteurs les gouvernants et les orateurs; plus tard, le prêtre moraliste, directeur, confesseur.

Il est évident a priori que l'existence du milieu spécial tient à quelque qualité du milieu plus vaste qui l'environne ;

1. Qu'il y ait toujours un milieu spécial là où il y a de la science, je n'en fais pas doute. Tout le inonde reconnaît que l'homme, économiquement parlant, ne peut vivre seul; il faut savoir qu'il ne le peut pas davantage au point de vue scientifique.

tel DE L'HISTOIRE CONSIDÉRÉE COMME SCIENCE.

mais c'est peu que savoir cela : le problème consiste à trouver quelles soûl précisément les circonslances du milieu général qui ont donné l'autre.

C'est ici qu'il importe plus qu'ailleurs d'avoir présente à l'esprit l'idée des forces concurrentes. Les causes positives qui font la science étant faibles, tout est presque à la merci des causes négatives. Je m'explique par des exemples : Les Cbinois, remarquablement industrieux, n'ont pas eu de science physique; les mathématiciens mêmes, qu'on a voulu quelquefois leur accorder, ne sont que des plagiaires de la srience arabe, hindoue ou européenne. Cela ne suffit pas, h mon avis, pour pouvoir affirmer qu'il y a eu là une incapacité générale, Par des circonstances qui ne sont pas de notre sujet, l'activité intellectuelle des Chinois s'est dépensée à des besognes concurrentes : jamais peuple n'a produit une abondance pareille de livres de morale, d'histoire, n'a tant commenté son ancienne littérature, ses annales et ses lois.

Ce que je combats, j'ai a cœur de le préciser, c'est le penchant si commun à expliquer l'existence de la science chez tel peuple, son absence chez tel autre, par ces idées sans preuves ; l'aptitude d'un côté, l'inaptitude de l'autre. Je crains bien que ce préjugé ne soit très fort quand il s'agit d'un peuple de race jaune, comme les Chinois. Il est bon de faire quelques rapprochements historiques qui avertiront au moins les esprits prévenus,

La nullité scientîlîque des Chinois n'est pas si étonnante qu'une autre qui nous touche d'assez près 1 ; je veux parler des anciens Romains. Dans les sciences de la nature, ce peuple ne présente pas un seul homme qui soit digne d'être compté. Pline n'est qu'un compilateur, d'un critïcisme très faible. Celse répète Hippocrale et Asclépiade. Cependant on peut leur passer à la rigueur cette faiblesse en science physique; mais la nullité mathématique!

Les Romains n'ont eu en propre ni un arithméticien, ni un géomètre, ni un astronome. Personne chez eux n'a pris une théorie quelconque aux Grecs et ne l'a portée plus loin. Aucun Romain ne paraît même avoir possédé toute la science qui existait de son temps chez les Grecs. Voici qui est encore plus fort : il ne paraît pas qu'aucune traduction en latin des grands savants de la Grèce ait été faite. Je prends, par exemple, les deux ouvrages qui, chez les Grecs, contenaient à peu près toutes les connaissances acquises en géométrie et en astronomie, les Éléments d'Euclide, la Syntaxe mathématique de Ptolémée. Le premier ouvrage est du 111 e siècle avant J.-C, le second est du n° siècle de notre ère. Les Romains ont commencé à connaître la civilisation grecque après la seconde guerre Punique et ils lui ont fait immédiatement des emprunts littéraires (Plaute, mort en 570 de Rome, ou vers le début du 11 e siècle av. J.-C.). On peut bien, d'autre pari, faire aller leur civilisation propre jusqu'à la fin du v e siècle, où les Barbares arrivent; ils ont donc eu 700 ans pour s'assimiler la science grecque et pour l'accroître. En ce qui concerne particulièrement nos deux livres, les Éléments d'Euclide existaient lorsque les Romains commencèrent à communiquer avec la Grèce; ils sont donc restés 700 ans environ sans traduire cet ouvrage fondamental. A la fin du v e siècle seulement, Boèce, un Romain christianisé, songe à traduire Euclide et il n'achève pas l'entreprise. Sur les 13 livres que contiennent les Éléments, il en traduit à peu près 4. Pour l'ouvrage de Ptolémée, paru au 11 e siècle, les Romains n'ont eu qu'un délai de 300 ans, il est vrai, mais il y a d'autres choses à dire. Ptolémée résume les ouvrages des savants antérieurs, et notamment d'Hipparque, le père de l'Astronomie (du n° siècle avant J.-C). Les Romains avaient à leur disposition les manuscrits d'Hipparque, que nous n'avons plus; et du milieu du 11 e siècle av. J.-C, à 500 ans après, c'est-à-dire pendant 650 ans, ils n'ont pas songé à traduire Hipparque; leur

incurie scientifique no nous a pus fait perdre Euclide, mais elle nous a privés d'Hipparque.

Je ne serais pas élonné si quelque érudit, spécialement vont' 1 aux Romains, nous donnait précisément pour ruisoa que tout le monde était à Rome versé dans le grec, qu'on lisait les savants grecs dans leur langue, et que trop de science grecque a éloigné l'idée de faire des traductions. A première vue, l'excuse parait plausible; mais j'ose la trouver invraisemblable. Les nations occidentales actuelles, Français, Allemands, Anglais, ont certes, chacune dans leur sein, nombre de gens connaissant les langues des nations voisines; on ne laisse pas pour cela de se traduire réciproquement avec beaucoup de fréquence. Il y a maintenant près de quatre siècles que les classes aisées en France font apprendre lo latin à leurs enfants, à peu près comme à Rome elles faisaient apprendre le grec. Comptez cependant ce que nous avons de traductions de Virgile, d'IIorace, de (jcéron, elc. On ine dira que le jeune Français apprend assez mal le latin au collège, et que les Latins savaient supérieurement le grec, grâce aux esclaves grecs, nombreux dans les maisons. Les Arabes, dont je parlerai tout à l'heure, ont eu, eux aussi, des esclaves grecs; ils ont su le grec, et ils l'ont prouvé; nous verrons combien ils traduisirent. Mais laissons cet argument général. L'explication éruditc tombe devant un fait bien simple : ces Romains, qui n'ont pas traduit du grec, parce que, nous dit-on, ils le savaient trop, ont précisément fait des traductions; mais il faut voir lesquelles. A une époque où depuis plusieurs générations les enfants de bonne famille apprenaient le grec, comme nous apprenons le latin au collège, Pompée fit traduire par le grammairien Lenams, son affranchi, les écrits du médecin Alitliridale. A qui s'adressait, donc cette traduction? Ne nous attardons pas, allons droit à un autre exemple, particulièrement apte à éclairer notre sujet. Il y a eu justement un ouvrage scientifique qui a été traduit, non pas une fois, mais à trois reprises : c'est le

poème cTAratus. 11 Ta été par Cicéron d'abord, puis par Germanicus César et enfin par Rufus Festus Avienus (au iv* siècle). L'ouvrage d'Aratus n'était qu'une paraphrase en vers d'un livre d'Eudoxe sur le cours et l'influence des astres; ce n'était que de la pseudo-science f . Ce qui lui valut d'être si exceptionnellement communiqué aux Romains, ce fut son mérite littéraire; on y appréciait surtout une description poétique du zodiaque.

Traduire trois fois Aratus et ne traduire ni Hipparque, ni Euclide, ni Ptolémée, cela est décisif.

Dirons-nous que les Romains étaient dénués de génie, d'aptitude naturelle pour la science? Cette conclusion me paraît valoir pour les Romains juste ce qu'elle vaut pour les Chinois.

Les Grecs ont manifesté le génie scientifique, pour parler un instant comme nos adversaires. Mais ce sont seulement les Grecs d'une certaine période. Passé le v e siècle, il n'y a plus de savants ni à Athènes, ni à Alexandrie, ni à Constantinople, nulle part enfin. Il existe pourtant quelques millions d'hommes de race grecque. Et ce qui aggrave singulièrement ce résultat négatif, c'est que ceux-ci ne sont pas comme les Chinois, sans maitres, sans initiateurs; ils possèdent encore des œuvres que nous n'avons plus, et ils peuvent lire ces œuvres directement, sans intermédiaire. Est-ce que l'homme de race grecque, doué du génie scientifique pendant sept à huit siècles, vient désormais au monde destitué de cette aptitude?

Continuons nos rapprochements. Les Arabes, unifiés par Mahomet, sortent de leur pays vers 632. En 690 ils sont maîtres de l'Asie occidentale, de l'Egypte et de la Perse. Les voici amenés dans la Syrie, l'Egypte, en contact avec la civilisation grecque. Il leur faut quelques années de plus pour

1. Voir le résumé de cet ouvrage, au point de vue scientifique, dans Delambre, Astronomie ancienne, t. I, p. 61.

de l'histoire considérée comme sciesce.

constituer une monarchie ayant une certaine stabilité. Enfin les khalifes Abhasides commencent en 732 ; immédiatement, et dès leur second khalife, Almamjur, les Arabes font ce que n'ont pas fait les Romains, entreprennent la tache ■: laquelle les Romains ont failli. On réunit de toutes parts des manuscrits qui contiennent la science grecque; des bibliothèques sont formées ; on appelle des maîtres grecs ; on apprend leur langue et une belle série de traductions commence à paraître : .Aristole, Hippocrale, Galion, Dioscorîde, Euclide, Théodore, Hypsicles , Ménélaus, Diophante, Arcliimède, Apollonius, Ptolémée et d'autres encore. Les grands ouvrages comme ceux d'Euclide sont Iraduils plusieurs fois; ils ont des éditions successives. Ils sont commentés, parfois amendés, comme l'Almagesle et la Syntaxe de Ptolémée; et un observatoire est fondé (y en eut-il jamais à Rome?).

Les Arabes onl-ils ajouté à la science grecque? C'est un sujet de grands débals entre les érudits. Admettez qu'ils n'aient rien fait de plus que conserver, entrelenir; réduisez leur rôle scientifique à celui de n'avoir été que des traducteurs : il reste un phénomène historique du plus haut intérêt, quand on songe aux rapprochements suivants : 1° les Romains n'en ont pas fait autant; 2° les nations occidentales, formées sur l'aire de l'Empire Romain, sont restées mille ans sans s'élever au point qu'ont atteint les Arabes.

A partir du xin* siècle, les Arabes eux-mêmes tombent beaucoup au-dessous de ce point, et délaissent la culture scientifique. Si la race arabe avait disparu totalement de la surface de la terre avant le xm° siècle, que n'en dirait-on pas? En considérant son zèle, son activité scientifique si prompls, si précoces, au sortir de la barbarie, on se serait assurément récrié sur son génie. « Les Grecs mêmes, aurait-on pu dire, avaient été plus lents a entrer dans la carrière; quel dommage! et quelles grandes espérances nous ont été enlevées! »

La race arabe n'a pas disparu, mais seulement certaines

conditions dans lesquelles elle vivait; c'en est assez pour que la science arabe s'éclipse. Le milieu spécial qui suscite la science est en général si borné, que le caractère personnel de tout homme compris dans ce milieu exerce une influence qui ne se voit pas à ce degré dans les autres activités. Tel homme en plus, tel homme en moins — et notamment un souverain, qui arrive ou qui s'en va, selon qu'il est curieux de science ou indifférent, — cela fait dans cette sphère étroite une différence décisive.

Renonçons à mettre dans les choses un accord optimiste qui n'existe pas. Détermination et importance n'ont pas de rapport. La chose du monde la plus importante peut être en même temps exposée à une extrême contingence.

Il faut étendre sa vue sur un cercle plus large. Qu'ont produit en fait de science les peuples éloignés, tels que les Hindous et les Chinois? Pour ces derniers, il n'y a presque plus de doute. Ils ont eu quelques hommes fort espacés (comme Co-Chéou-King) qui ont cultivé une science reçue de l'étranger. Les Hindous paraissent avoir fait plus. En tout cas, jamais ils n'ont eu une simultanéité de savants, ou une succession comparable â ce que présentent les Arabes. Si l'on veut résumer à grands traits l'histoire de la science, on peut la faire tenir tout entière en trois moments : l'un grec, qui fut véritablement brillant, principe et cause d'ailleurs des deux autres; le moment arabe, moins original, moins fécond, très important encore; enfin le moment moderne, qui commence au xvi e siècle, celui-ci tout à fait incomparable par son développement ample et continu.

L'impression finale, c'est que la science a été réellement bien peu cultivée parmi les hommes. Elle apparaît comme une activité rare, intermittente quant au temps, très bornée quant à l'espace. Elle apparaît surtout comme très contingente jusqu'aux temps modernes.

Il y a, ce me semble, des causes qui, de nos jours, ont introduit dans cet ordre de faits un degré de détermination nou-

duire à des applications imprévues, inconcevables même d'abord. L'espérance d'une utilité future plane ainsi maintenant sur toute la science désintéressée : le mobile de l'intérêt économique, qui est un si puissant auxiliaire, est entré dans la combinaison, réduite d'abord à la curiosité et à l'honorifique. 2" D'autre part, le besoin de l'émotion scientifique pure a pris en beaucoup d'hommes une consistance toute nouvelle, à raison précisément de la satisfaction continue que ce besoin reçoit depuis trois siècles; c'est un cas de la loi, déjà plusieurs fois énoncée, sur l'accroissement des besoins '.

C'est seulement après avoir élucidé des problèmes larges

» comme celui-ci, que nous nous risquerions à traiter un problème plus concret, tel que de savoir pourquoi la culture scientifique a en tel temps pris telle direction principale, ou contracté telle forme exclusive : par exemple, pourquoi le moyen âge a cultivé exclusivement, ou à peu près, la science morale et en particulier la logique de la conséquence, la logique syllogistique.

On va voir à quels principes précédemment posés nous aurions recours.

La chute du pouvoir impérial en Gaule livra ce pays aux compétitions sanglantes des chefs barbares; la paix disparut pour les hautes classes et les moyennes, au moins la mesure de paix nécessaire à la culture intellectuelle. Un milieu spécial resta assez en dehors des luttes pour que la spéculation y fût encore possible, un seul, celui des monastères.

L'antiquité disparue léguait au moyen âge une littérature brillante et une science commencée. Quelle suite le moyen âge allait-il donner à l'une et à l'autre?

La raison d'être du moine chrétien, c'était de louer Dieu,

I. Que Is culture scientifique soit désormais bien plus déterminée, grâce à l'excitation de l'économique, c'est le grand Tait de l'histoire moderne, el probablement le fait le plus important de toute l'histoire.

de l'intercéder, de vivre selon une morale commune à tous les fidèles, et en sus d'observer une règle particulière. Il y avait là assez de préoccupation et de soins pour absorber la spontanéité de la plupart des membres de la classe. Il était à parier que la littérature et la science seraient peu cultivées. Cependant il existe toujours des esprits plus actifs et des personnes désireuses de se distinguer. Il devait donc se produire quelque littérature et quelque science. Laissons la première pour le moment. Quelle science dans ce milieu avait chance d'être cultivée principalement? Chargés de montrer en eux-mêmes le modèle des mœurs, de les répandre au dehors par la parole, les moines devaient avant tout produire des développements oratoires sur la théorie morale. Avec la science morale, à peine est-il besoin de nommer la théologie; les moines y étaient voués par profession. Le rôle social de la classe cultivée nous donne donc ici bien aisément le genre de science qui devait prédominer. Mais il y a eu plus : il y a eu exclusion presque absolue des sciences naturelles et même, ce qui est plus fort, des sciences mathématiques. Quant aux premières, voici quelques observations explicatives. L'antiquité avait en somme trouvé peu de chose et par conséquent peu légué. Secondement, les connaissances antiques de ce genre étaient dues à l'esprit grec, et elles étaient déposées dans des manuscrits écrits en langue grecque. Or, si les moines savaient le latin, ils ignoraient le grec, sauf exception rare.

L'esprit le plus curieux de science, le plus apte à la spéculation scientifique qui se soit manifesté jusqu'au xn° siècle, Gerbert, parait bien n'avoir su que le latin. Les notions déjà acquises étaient donc pour les Français de cette époque comme si elles n'existaient pas. Il aurait fallu tout recommencer. Je ne dis pas que la théologie défendit directement ces recherches ; elle n'y songeait pas à cette époque ; elle en détournait, comme de choses inutiles d'abord, et de choses véritablement trop humbles. Les sciences physiques n'im-

DE l.'tltSTOIRE CONSIDEREE COMME SCIENCE.

portaient pas du tout au salut ; elles étaient même une diversion évidente à cette visée jugée capitale.

Comment voulez-vous d'ailleurs (ju'un homme qui croit connaître le principe moteur de tout, qui raisonne journellement sur l'unie et son immortalité, sur son modo de couture avec le corps, etc., un homme, dis-je, adonné à tous ces noliles problèmes, condescende a étudier des questions aussi subalternes que les propriétés des ligures géométriques, ou même las mouvements des astres matériels? Qu'est-ce que le soleil pour qui contemple la lumière iucréée?

En dépit de certaines apparences abstruses, le raisonnement théologique ou ontologique sur Dieu, sur l'âme, sur la création des corps, est peu pénible. Il demande une discipline intellectuelle bien moins rigide que ne l'est celle du mathématicien ou de l'astronome. Celui-ci est tenu de soumettre son esprit aux leçons de la réalité, de le contenir dans une direction donnée, où il ne doit marcher que pas à pas; tandis que le spéculatif n'a qu'à lâcher la bride à son imagination. D'ailleurs, quel auditoire a-t-on quand on s'occupe de science positive? Personne. Tandis que l'homme qui spécule sur Dieu intéresse tout le monde; à la rigueur, les servantes mêmes s'en mêlent. La paresse , l'indocilité naturelle h l'esprit humain, furent donc ici merveilleusement d'accord avec les intérêts de l'orgueil intime et de la réputation extérieure. Cela forma une association de mobiles, beaucoup plus forte qu'il n'était nécessaire, contre la tentation de la culture scientifique, qui en général est si faible.

Les besoins de la vie ne permettent pas de négliger absolument les mathématiques. La religion d'ailleurs a ses événements mémorables qu'il faut célébrer à certaines dates. Quelques études étaient obligatoires pour la supputation du temps. Les mathématiques furent cultivées tout juste dans la mesure indispensable . Jusqu'à Léonard de Pise au xui" siècle, les quelques rares esprits qui s'occupent do la science des nombres répètent les notions assez pauvres

déposées dans les manuscrits latins, dans Boèce particulièrement.

Le premier des mathématiciens originaux, Léonard, n'appartient pas au milieu clérical. Fils de marchand, élevé à Bougie, instruit par son père dans l'art de calculer avec les chiffres arabes, il parcourt l'Egypte, la Grèce, la Sicile ! . C'est donc un produit du milieu arabe.

Cependant, en France, un milieu nouveau, plus étroit, plus spécial que le clergé, s'est formé à côté du clergé et d'ailleurs dans sa dépendance : c'est l'Université de Paris, qui a bientôt des exemplaires à Toulouse, Montpellier, Orléans, etc., puis chez les nations voisines. Chaque université a ses chaires de mathématiques, parce que la nécessité de la science du calcul, ne fût-ce que pour régler les cérémonies religieuses, se fait reconnaître, je l'ai déjà dit. Dans ces universités, on fait une œuvre utile; on traduit les Arabes, et on s'assimile par leur intermédiaire la science grecque. D'ailleurs, rien d'original. La véritable originalité des universités se manifeste dans une direction indiquée par le caractère du milieu. Prédicateur, moralisateur et disputeur, l'universitaire développe avec subtilité et parfois avec profondeur la dialectique reçue de Platon et d'Aristoteg La concurrence triomphante du genre de science uniquement estimé empêche à peu près toutes les autres formes. Ce n'est que dans les pays en contact avec le monde arabe, l'Espagne, l'Italie, la Sicile, que s'élèvent des hommes comme Léonard au xm e siècle, comme Regiomontanus et Nicolas de Cusa au xv° siècle. Les régions méridionales paraissent alors posséder le génie scientifique, par comparaison avec les nations du Nord, dont le génie semble aujourd'hui à cet égard bien supérieur. C'est qu'il ne s'agit pas de génie ; c'est que tout simplement les pays du Midi ont des relations avec le peuple où la culture scientifique est plus vivace à cette

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