Pour compléter son instruction
époque que purlout ailleurs. Remarquons-le, c'est la répétition du phénomène qui s'est présenté au vu* siècle avant Jésus-Christ : tandis que l'Italie, la France, l'Allemagne, restent barbares, la Grèce alors se civilise, d'abord dans ses lies, puis dans sa partie continentale, parce qu'elle est plus voisine des foyers lumineux, l'Egypte et l'Assyrie; puis, de proche en proche, la Grèce civilise l'Italie, celle-ci la Gaule et l'Espagne.
Le moyen âge cependant a fait des tentatives en physique, en chimie, botanique, histoire naturelle. On reconnaît les propriétés de certaines plantes; on invente des composés -minéraux; mais c'est qu'il y a des médecins qui veulent guérir, qui cherchent la panacée ou l'élixir de longue vie; il y a des hommes qui cherchent à faire de l'or. Ce que le moyen âge a trouvé de plus valable, de plus effectif, relève de la recherche pratique et intéressée, et n'appartient pas au scientifique tel que nous l'avons défini. Il n'en suit pas les lois. C'est une épreuve qui montre combien il importe de distinguer les phénomènes historiques d'après les phénomènes internes qui les produisent.
Si nous n'avions pas a craindre de grossir outre mesure ce volume, nous pourrions ici expliquer de même par la seule présence des causes contrariantes certaines lacunes de la civilisation grecque dans le domaine de la science. Les Grecs ont eu assez de médecins. Ils auraient pu faire en anatomie, en physiologie, des découvertes qui leur ont manqué. Les partisans du génie me sauront gré de mettre cette fois le génie grec hors d'accusation. S'ils avaient pu se résoudre à disséquer journellement le cadavre, les médecins grecs auraient assurément fait quantité d'observations précieuses. Le respect religieux pour les morts, si vivace en eux, ou autour d'eux, leur barra celle voie. On conviendra que certaines absences s'expliquent ici suffisamment par les causes contrariantes; ce que je voudrais, c'est qu'on se souvînt des causes de cet ordre, quand il s'agit de s'expliquer les défait-
lances de quelque autre peuple que le Grec et le Latin.
Je dois enfin signaler une erreur dans laquelle on est tombé assez souvent. Sans doute, il se peut que telle science, à son début, nous apparaisse comme cultivée exclusivement par un clergé : exemple, l'astronomie, ou plutôt l'astrologie, par les prêtres égyptiens. Tel théorème géométrique peut à la rigueur avoir été trouvé à l'occasion d'un temple à édifier. Ce sont là des rapports purement superficiels. La religion est une chose, et le clergé en est une autre. Dans le prêtre, il y a deux hommes bien distincts : celui qui professe une théorie, qui entretient dans le peuple des sentiments d'un certain ordre, qui accomplit les cérémonies d'un culte, bref le prêtre — et il y a l'homme d'une classe libérée du travail quotidien, oisive relativement, qui peut se livrer à la curiosité, à la recherche spéculative, bref le savant possible. Les clergés ont fourni, et pouvaient seuls fournir les premiers savants. Mais, en tant que savants, ceux-ci n'ont rien reçu de leur religion, ni idée, ni notion, ni excitation. Prenez toutes les conceptions eschatologiques ou ontologiques qui avaient cours parmi le clergé égyptien sur le double du mort, sur les pérégrinations de ce double, ou encore sur la nature et sur les aventures d'Osiris, vous n'en tirerez pas une notion conforme à la réalité des choses. Il ne peut pas aujourd'hui y avoir de discussion sur ce point. Ces conceptions erronées, on le reconnaîtra également, n'ont pas été conquises par l'observation, l'expérimentation, le raisonnement inductif ou déductif, opérant sur l'expérience. On n'a eu que la peine de les imaginer, ce qui ne coûte guère. Ainsi la discipline intellectuelle du savant n'est pas davantage venue par cette voie; elle n'en pouvait pas venir.
La culture humaine, dans sa forme la plus haute, la forme scientifique ou véridique, est issue directement de la pratique des métiers, de l'économique, de la création de la richesse. C'est là, qu'on me passe la figure, c'est là son père; et de ce père, la science tient les moyens qui ont fait sa fortune : les
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premières notions exactes sur le monde; les premiers instruments de mensuration; enfin les premières habitudes méthodiques, l'observation, le recours à l'expérience. Quant à la mère de la science, ce sera, si vous le voulez bien, l'excitation, donnée par le désir de l'estime et de la considération: non pas l'estime publique, car le public ne s'est jamais soucié beaucoup de pareilles recherches, mais celle d'un groupe spécial au sein duquel le savant vivait. La science est née d'un accouplement de l'économique et de l'honorifique. Je ne vois pas que, dans aucune religion, la divinité ait jamais prescrit d'observer, d'expérimenter, de constater l'ordre et la succession di'S phénomènes.
Reste ce que j'ai déjà noté, que le groupe spécial dans lequel s'est produite l'excitation, a été quelquefois un milieu clérical. C'est ce qui se voit, par exemple, eu Egypte, en Gaule, chez les Hindous, au Mexique, ailleurs encore. Cependant la preuve que la culture n'a pas tenu au caractère religieux de ces milieux, maïs à l'autre qu'ils avaient en même temps et que j'ai dît, — celle preuve nous est fournie par les Grecs. A Syracuse, à Athènes, à Alexandrie, des milieux scientifiques, des écoles ou des ateliers de savants se sont constitués, qui n'eurent rien de clérical, rien de religieux. Et ceux-ci, justement, ont été de beaucoup les mieux inspirés et les plus féconds : la supériorité des Grecs en fait de science est incontestable.
Que faudrait-il maintenant pour pousser aussi loin que possible la discussion de ces problèmes? D'abord assembler plus de faits, faire un examen d'érudition beaucoup plus complet; c'est bien entendu. Mats, après cela, il faudrait appliquer aux faits les méthodes précises d'induction, la méthode de concordance, de différence, des variations concomitantes, ou séparément ou toutes ensemble, selon les cas. Je reprends, par exemple, le problème de la liberté anglaise.
Rappelons la cause supposée : facilité particulière de concert entre les gouvernés. Nous essayerions d'abord de la méthode de différence, la seule qui soit décisive. Sur la même aire, dans le même sujet, c'est-à-dire en Angleterre, nous regarderions s'il y a quelque période de l'histoire anglaise qui tranche sur le libéralisme général par ce fait que le pouvoir a élé absolu durant cette période. Supposé que cette période existât en effet, nous verrions si cet absolutisme répond à un changement radical dans les conditions du concert. Faute d'une période si tranchée (que nous ne trouverions pas, je crois), nous chercherions si au moins il n'y en a pas quelqu'une où le pouvoir gouvernemental se soit exercé avec moins de ménagements (par exemple la période des Tudors), et dans cette période nous chercherions une variation correspondante de l'état du concert. Mais une variation correspondante n'étant pas une preuve absolue, même après avoir trouvé la variation requise, nous devrions demander un complément de vérification à d'autres méthodes. 11 faudrait parcourir le monde historique, voir les autres peuples, d'abord les plus rapprochés ou les moins différents de l'Anglais par leur état de civilisation, France, Allemagne, Espagne, et puis les plus lointains, jusques aux peuples sauvages. Nous relèverions d'une part les institutions politiques qui auraient quelques similitudes avec celles des Anglais, et d'aulre part les institutions foncièrement différentes à ce point de vue de la liberté. Chaque fois nous examinerions en regard les conditions favorables ou défavorables du concert; chaque fois aussi, avant de conclure, dans le cas particulier, nous prendrions soin de voir si quelque individualité exceptionnelle n'a pas apporté une mesure de contingence capable de balancer l'effet des causes régulières et de rendre ainsi le problème insoluble. Par cette esquisse infiniment brève, où nous supprimons la mention de bien des soins précautionnels, on peut comprendre quelle serait la longueur de cet ouvrage de vérification; quelle serait aussi
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sa difficulté. Je ne parle pas d'impossibilité : je n'admet* pas cette idée déco u rageante.
Supposons enfin que l'hypothèse conçue ne nous apparût pas à la fin comme vérifiée, au moins en tant que cause uniqtie : il est 1res probable que les observations recueillies au cours de l'épreuve nous suggéreraient l'hypothèse d'une autre cause, agissant seule ou agissant comme auxiliaire. Et nous recommencerions alors la vérification sur un nonveau pied (voir ce que nous avons dît p. 55).
Je dois le dire enfin, il ne faut pas que les esprits, prévenus par le degré de certitude qu'offrent les sciences mathématiques et physiques, se laissent aller à rêver pour l'histoire quelque chose de pareil. La nature de la science historique s'y icfuse; elle est trop complexe pour cela. Je parle surtout de certitude démontrable; car d'ailleurs on pourra arriver, je le crois, sur certains sujets, à une certitude intime qui ne sera pas une illusion '.
1. J'ai cru devoir alléger mon ouvrage ; j'ai .Me de ce chnpilre xii des développements el tics problèmes que J'y avais d'abord insérés. Toul oelo se retrouvera dans les volumes suivants.