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CHAPITRE XX

De la prévision en histoire. Essai de prévision dans Tordre économique et application à cette tâche de quelques idées précédemment émises.

Toute science nous met en mesure de prévoir; pas de science sans quelque prévision. C'est le sceau, la signature même de la science. Mais d'une science à une autre, à cet égard, la différence est grande. En histoire, science complexe au plus haut degré, qui prèle tant à l'influence des grands individus \ il ne faut pas espérer une prévision infaillible et surtout une prévision circonstanciée. De même que dans le passé les larges tendances ont été seules complètement déterminées, et beaucoup moins les formes précises que ces tendances ont finalement affectées, de même comptons que, pour l'avenir, nous arriverons au plus à entrevoir des courants portant dans certaines directions. Si nous connaissons bien le présent, et si nous l'interprétons avec une méthode sûre, nous pourrons induire que certains événements, de

I. La prévision doit d'abord faire cette réserve : « sauf l'action des hommes particuliers », c'est-à-dire : « sauf les nouveautés, les inventions -, ou, autre formule : « toutes choses restant ce qu'elles sont ».

forme très générale, 1res ubslrnile pour ainsi dire, sont en instance d'arriver, mais jamais affirmer qu'ils arrîverooL effectivement. Si vague qu'elle doive paraître aux esprit» exigeants, cette sorte de prévision n'csl pa» à dédaigner. Elle peut fournir des indications précieuses pour notre conduite. Co livre-ci ne serait pas logiquement complet s'il ne coutenait une tentative de prévision.

lutiou s'est faite en grande partie sous son ascendant, voilà l'expérience historique. Il est conséquent de penser que les semences principales de l'avenir sont déposées dans les phénomènes de l'ordre économique. Qui veut prévoir l'avenir doit, avant tout, scruter la constitution économique des sociétés actuelles.

L'économique a deux grandes parties : la création de lu richesse, la répartition. Nous avons dû, pour comprendre le passé dans sa marche progressive, insisler presque exclusivement sur la première. Préoccupé de l'avenir, et par suite delà solidité sociale, nous avons à considérer ici plutôt la répartition. Il s 'agit de savoir si le partage des richesses acquises se fait de telle sorte qu'il contente les masses et intéresse à la conservation de la société ceux qui la supportent.

La production de la richesse met les hommes en rapport de conflit avec la nature, mais en rapport d'assistance et de concours entre eux. La répartition met inévitablement les hommes en rapport de conflit, puisque ce que l'un des copartageanls prélève est toujours de moins pour les autres.

La coutume, la loi, sont souvent intervenues pour régler ce conflit; souvent aussi la force matérielle. Écartons de la scène pour un moment la force sociale et la force violente. Les copartageants sont posés en face l'un de l'autre, paisiblement, librement (au sens extérieur). Demandons-nous quel genre de cause ou de force règle le débat, en procure la résolution. Il ne s'agit pas de partager le produit d'un travail égal en durée et de même nature fourni par chacun; c'est un cas que j'écarte, comme historiquement peu intéressant; il s'agit d'un partage entre gens dont l'apport a été très différent, l'un ayant fourni le capital, l'autre la direction ou le savoir, l'autre le travail manuel. On n'aperçoit pas aisément un principe de raison ou d'équité par lequel on puisse décider que les trois espèces d'apport méritent une part égale, ou qu'elles méritent telle proportion déterminée.

Dans toute affaire de répartition d'ailleurs, le problème d'équité n'est pas abordé. Chacun tente d'obtenir la part la plus grande possible. J'admets des exceptions; mais nous n'avons pas à raisonner sur des exceptions. L'intéressant pour nous est d'apercevoir quel genre de force, — j'emploie ce mot légitimement, puisqu'il s'agit pour chacun d'obtenir ce que d'abord les autres ne veulent pas accorder, — quel genre de force, dis-je, est ordinairement mis en usage. Ne nous trompons pas aux apparences : sans doute les conlendants peuvent employer, à tour de rôle, des arguments visant à intéresser la sensibilité ou la raison pratique, ou l'équité des autres; ils peuvent alléguer les besoins de leur famille, les services rendus dans l'affaire, promettre ou dénier leur collaboration pour l'avenir, et ces moyens ne sont pas toujours destitués d'efficacité. Mais la force qui résout ordinairement le débat est ailleurs. Les besoins respectifs des conlendants — pourvu que ces besoins soient réciproquement connus — règlent l'affaire. Celui des contendants qui, pour vivre, a le besoin le moins urgent de toucher sa part, n'emporte pas tout, ne prévaut pas absolument; même pour lui, il y a

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nécessité de Irausaclion à l'égard des autres; mais pour lui l'écart entre ce qu'il demande el ce qu'il obtient est moins grand que pour les autres : chacun obtient à proportion qu'il est moins soumis à l'urgence des besoins économiques. Le nom de In foret.- en économique, c'est provision ou capital.

On peut contester; rien de plus facile quauil il s'agit d'élat-s psychiques. On peut nous accuser de calomnier l'homme, cela donne toujours l'air généreux. Le vrai est que, sauf exceptinn rare, quand on vend, on vend le plus cher possible; quand on achète, on veut avoir au moindre prix possible. La psychique que l'homme manifeste dans le contrat de venle el que personne ne contestera, il la porte dans tous : les différences superficielles de ces contrats n'ont pas la vertu de changer la nature humaine. Celui qui loue du travail lacbc d'obtenir M travail à plus bas prix possible. Dans chaque siècle, l'argent a été prèle au (aux le plus élevé que les préleurs pouvaient obtenir.

Observons-le au passage, le besoin urgent qui opère si merveilleusement pour la création de la richesse, a pour effet ultime, dans la répartition, la dépendance à peu près illimitée du faible. D'un même fond partent des conséquences avantageuses et d'autres qui ne le sont pas.

La répartition s'est donc faite, sous l'empire de ce que j'ai appelé la force économique, toutes les fois qu'elle a été libre, au sens extérieur. Elle ne l'a pas toujours élé. La coutume, le législateur ont largement agi dans le passé à rencontre de la force économique, imposant des maxima el des minima aux salaires, limitant le prix du louage d'argent, réglant le taux de l'intérêt ou même le prohibant tout a fait. Des religions comme le Judaïsme, le Christianisme, le Bouddhisme, l'Islamisme, ont tenté, d'accord avec le pouvoir civil, d'atténuer les résultats du conflit économique par la prédication ou même par des peines canoniques. Tout le monde sait que le Catholicisme a interdit pendant des siècles le prêt à intérêt et que l'Islamisme le prohibe encore. C'est que le

législateur civil, le législateur religieux, furent parfois émus des conséquences rigoureuses auxquelles allait le conflit laissé à lui-même. Quand, dans l'ancienne Assyrie, l'ancienne Egypte, ils voyaient le taux de l'intérêt s'élever à 20, à 30, 40 pour 100 et plus, ils jugeaient avec raison ce taux écrasant, et le réduisaient légalement à 12.

A Rome, ils assistèrent longtemps, sans y prendre garde, à des spectacles douloureux : le père vendant sa femme, ses enfants, se vendant lui-même ou vendu par force, pour acquitter des dettes impayables, grâce au taux excessif de l'intérêt; mais enfin l'excès des maux les contraignit d'intervenir : ils le firent timidement d'ailleurs, car dans notre haut moyen âge le débiteur insolvable se vendait encore ou était vendu.

En sens inverse, les classes riches, qui étaient en même temps les classes gouvernantes, ont bien souvent employé la loi à la défense de leurs intérêts économiques. Le travailleur a été forcé de travailler à des conditions déterminées, à un prix obligatoire. Défense de se concerter pour obtenir plus; défense plus sévère de se défendre par la grève du travail. Tantôt on attache le travailleur au sol, tantôt on l'en chasse vers la manufacture, selon les convenances et les visées momentanées du capital. Ces phénomènes doivent être étudiés dans le pays où l'inégalité économique est très prononcée, comme l'Angleterre. Là on peut voir les grands propriétaires législateurs faire, à peu d'intervalle ou même ensemble, des lois sévères contre le vagabondage, la paresse — qu'on punit de la prison, du fouet, de la mort même (sous Elisabeth), — pour retenir le cultivateur sur le sol, dans son village; et d'autres lois qui, en attribuant au seigneur local la faculté de s'approprier les communaux, ont en sens contraire l'effet d'expulser les masses agricoles vers les villes. Les écrivains socialistes ont relevé exclusivement les atteintes portées à la liberté du travailleur. Nous avons indiqué un peu plus haut qu'on avait touché également à la liberté du capital. La vérité est qu'on

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s'osl servi de la lui pont amortir le conflit économique, tanlûl

au profit de l'un, tantôt au profit do l'autre.

Quand on y regarde bien, on voit que I» force économique, combattue par la force des lois, a pu être atténuée dans ses effets, retardée dans sa marche naturelle, mais n'a jamais dévié de sa direction. Les lois qui étaient faîtes pour avantager le riche ont ou réalité bien moins agi pour lui que la force propre de sa situation; et les lois faites pour borner sa force, n'ont pas eu une efficacité durable. En résumé, dans l'histoire, la faite gouvernementale a été vaincue par la force économique. L'n exemple suffirait à le prouver. Pendant dix siècles, dans les pays chrétiens, le gouvernement, assisté et poussé a la fois par le» croyances religieuses, a prohibé ce qu'on appelait l'usure, c'est-à-dire l'intérêt de l'argent : mais la force économique voulait ce résultat, et elle a fini par l'établir.

Les économistes ont été unanimes à un moment pour demander l'absolue liberté du coutlit; une grande école la réclame encore. Toutefois, pratiquement, on n'a pas pu se résoudre à accepter jusqu'au bout la logique de la liberté. Elle aboutissait à des conséquences intolérables pour notre sensibilité et notre moralité. Par exemple, on a réglementé l'entrée des enfants, des femmes, dans les manufactures, touché môme au régime des hommes faits. C'est que l'exercice libre de la force économique faisait accepter au faible des conditions fatales à la moralité de la femme, à la vie de l'enfant, à la santé de l'homme mûr. Si le législateur a bien fait ou mal fait d'intervenir, cela ne me regarde pas pour le moment. Mon sujet se borne à indiquer jusqu'où va l'ascendant du fort économique sur le faible. Les économistes ont souvent remarqué, dans leur optimisme ordinaire, que cet ascendant s'était beaucoup réduit; et ils ont raison en partie. Cependant, à mon tour, j'observerai que nous ne sommes pas dans le cas d'une expérience parfaitement concluante. Il faudrait pour cela que toute liberté fût laissée à la force écono-

mique. Par exemple, notre code défend à l'homme d'aliéner sa liberté, de vendre lui ou les siens. — Je n'ai jamais rencontré un économiste intrépidement conséquent jusqu'à demander l'abolition de celte défense. — Faites un essai, effacez de notre code les articles qui prohibent les contrats qualifiés de dangereux ou immoraux, comme celui de se vendre, et dans quelques années nous serons en mesure de connaître avec précision l'ascendant de la force économique dans sa véritable étendue.

Ecartons de ce sujet, comme nous l'avons fait jusqu'ici, toute pensée d'amertume. En esquissant à grands traits la société telle qu'elle s'est constituée sous l'empire de la force économique, gardons-nous d'une aberration sentimentale. Il y a eu, il y a encore des classes fortes et des classes faibles. Il est permis de plaindre les unes; il serait peu sensé de s'indigner contre les autres. Le faible n'a pas choisi son rôle; il l'aurait échangé, s'il l'avait pu, contre celui du fort — et il en aurait fait précisément le même usage. Tout ce qu'on peut dire d'amer ou d'indigné n'a de sens qu'appliqué à un seul personnage, l'homme général, fondamental; et alors ce n'est plus qu'une de ces plaintes vaines, comme le monde en a tant entendu, sur la corruption de notre nature.

Pour comprendre cependant la société économique qui s'est formée sous l'ascendant irrésistible de l'intérêt individuel, il est des circonstances capitales que nous devons examiner, parce qu'elles ont énergiquement coopéré avec lui : ce sont la multiplication et le militarisme.

Ceux qui raisonnent sur le progrès économique ne regardent trop souvent qu'à la production. Quand ils voient qu'on produit plus chaque jour, ils se récrient de satisfaction : c'est se contenter à la légère. Voici une table mieux pourvue aujourd'hui qu'hier. Faut-il féliciter l'hôte et s'attendre à un meilleur repas? Cela dépend du nombre des invités. Si ce nombre s'est accru plus encore que celui des plats, la belle apparence de la table est une déception.

Il ne faut jamais oublier que la fin cherchée n'est pas une somme île production, mais un quotient de satisfaction. Étendons notre empire sur la nature, c'est lui qui donne le dividende; mais si nous augmentons le diviseur, le quotient de satisfaction, c'est-à-dire l'aisance de chacun, restera le même, ou deviendra plus petit, malgré l'accroissement du dividende.

C'est la multiplication humaine qui, à chaque instant, fournit le diviseur; elli* a donc sur le résultat ultime une influence égale à celle de la production. Entre les deux termes, il existe par force un perpétuel balancement.

De l'étal de sauvagerie à l'état actuel, nous avons remporté sur la nature bien des victoires; cela se connaît au dividende, à la production; elle est étonnamment supérieure dans les pays civilisés. Avec cela, beaucoup d'hommes, dans ces pays mêmes, manquent des choses à peu près indispensables. Le travailleur de terre, dans une contrée comme la France, n'a trop souvent pour boire que l'eau des sources, a l'égal du sauvage. D'où il suit que, si l'eau n'était pas fournie gratuitement par la nature, il ne boirait pus; le même homme mange de la viande de loin en loin. Le quotient de chacun évidemment n'a pas crû comme le dividende; il n'y répond pas. C'est si sensible que tous les économistes en ont été frappés. Ils ont cherché et trouvé en partie l'explication de l'énigme. La plus manifeste supériorité d'un pays civilisé sur un pays sauvage, après celle de la production ou avec elle, consiste dans la densité de sa population. Dans un pays civilisé, l'homme existe en bien plus grand nombre. Et aussitôt la liaison des deux phénomènes se fait invinciblement dans l'esprit. Il est clair que l'immense surcroit do la production a eu pour principal effet le surcroit immense de la population. Cela a abouti à ceci et s'y est dépensé, du moins en très grande partie. Un éminent économiste, M. Leroy- Beaulicu, le répétait encore tout récemment : « Le progrès économique a servi principalement à augmenter le nombre

des vivants ». Avant lui, Mill avait donné une formule équivalente : « La multiplication a toujours suivi la production de si près, qu'à peine un surcroît de subsistances était produit, qu'un surplus de population naissait pour le dévorer ».

Celte formule abstraite, l'histoire est là pour la remplir, la combler de ce qui lui manque, la réalité vivante et colorée. L'Inde, ancienne et moderne, l'Egypte antique, l'Assyrie des monuments babyloniens et ninivites, les empires du Nouveau- Monde, ceux du Mexique et du Pérou apparaissent subitement évoqués. Ces peuples, distants entre eux quant à l'espace et quant au temps, se ressemblent par des traits fondamentaux. Tous ils sont pourvus d'un assez beau commencement de civilisation. Ils connaissent l'agriculture ; ils possèdent plusieurs plantes ou plusieurs animaux domestiques; ils savent fabriquer les outils, les ustensiles, les meubles indispensables. Ils ont des métaux qu'ils travaillent, ils bâtissent Superbement. Ils sculptent et peignent. Ils ont l'usage de la monnaie, d'une écriture imparfaite, mais suffisante. — * La richesse est donc parvenue chez ces peuples à un point où l'homme après tout aurait pu s'arrêter, sans en souffrir sérieusement. Des signes irrécusables dénoncent simultanément dans tous ces empires l'existence de multitudes épaisses. Les pyramides et les temples d'Egypte, les palais d'Assyrie, les Téocalli mexicains, n'auraient pu être bâtis dans un milieu où le peuple aurait été rare .

Il y a deux genres de misère. Il y a celle du sauvage, absence positive de richesses qui tient au travail peu outillé, peu productif. Mais là où existent évidemment la civilisation, le travail outillé et l'industrie, la misère qui se montre est un indice certain de l'épaisseur des foules. Or deux choses nous attestent l'état misérable du peuple en Egypte, en Assyrie : le taux élevé de l'intérêt de l'argent et le genre de luxe. Quand un objet, comme le bijou égyptien ou étrusque, comme le coffret ou le châle de l'Inde, contient en soi une quantité énorme de façon, des mois et des années de travail,

il démontre une série de faits inéluctables; c'est que beaucoup d'hommes ne trouvaient pas d'emploi dans les besognes vraiment utiles. Ils étaient de trop à cet égard. Etant de trop, ils manquaient de ressources et ont dû solliciter des détenteurs de la richesse un travail inutile, ou du moins fort peu nécessaire à ces derniers. N'ayant pas un besoin urgent du travail en question, les riches n'ont pu que faire la loi, payer très peu, en général; donc salaires très bas, qui à leur tour ont sollicité, encouragé les riches à persister dans cette voie du luxe inutile, mais à bon marché.

Les républiques grecques, du temps de leur indépendance et de leur apogée, paraissent avoir péché aussi par l'excès de population. Leurs révolutions fréquentes ont un caractère social, plus encore que politique; elles sont au fond la lutte du pauvre contre le riche. Pas de doute pour qui lit Aristole. Ces cités avaient donc aussi de la misère; et cependant, la richesse en soi y était suffisante, comme dans les empires dont nous venons de parler. La multiplication disproportionnée reste en conséquence la cause évidente de leur état économique.

Rome, au temps de sa splendeur et de sa densité, présente des phénomènes équivalents : ce sont les agitations séculaires de la plèbe, la réclamation toujours renaissante des lois agraires; et cette espèce de loi des pauvres, la loi frumentaire, qu'il fallut accorder finalement, et qui fut un dérivatif, non un remède.

La misère qui est propre aux derniers siècles de l'Empire Romain, celle du haut moyen âge, en revanche, semblent tenir principalement à une autre cause. Partout la densité de la population a beaucoup diminué. Mais malheureusement la sécurité sociale a diminué aussi, et, par une suite forcée, la richesse a décru dans une proportion considérable. La guerre entre les milliers de petits rois qui occupent le sol, la guerre privée entre particuliers, sévissent cruellement. Les provisions sont à chaque instant gaspillées ou détruites,

le travail est empêché ou découragé. Les inventions vont se perdant, ou se retirent dans le milieu stérile des couvents, où elles restent comme perdues. Les traditions des recettes, des tours de main, des bonnes pratiques, dans tous les métiers, ne s'opèrent plus. On redescend vers la barbarie. La pauvreté de ces temps est la pauvreté positive, l'absence réelle de richesse.

Vers le x° siècle, on remonte. L'en-avant vers la création de la richesse devient au xn e ou au xm e siècle de plus en plus prononcé. Mais aussitôt la multiplication reprend elle aussi son crescendo; et on est bientôt beaucoup plus, nombreux qu'on n'a le droit de l'être d'après les ressources.

Nous en sommes là; il n'y a pas à dire. Quand, dans une société, des multitudes laborieuses (nos paysans par exemple), avec un travail de tous les jours et avec une rigoureuse économie, arrivent strictement à s'alimenter, se loger, se vêtir, et n'ont ni loisir ni argent pour une culture sérieuse de leur esprit, c'est qu'on est trop nombreux eu égard au pain, au vin, à la viande, aux meubles, aux vêtements, à toutes les choses nécessaires ou utiles, qu'on est en mesure de produire.

Les écrivains socialistes ne veulent pas admettre la multiplication déréglée parmi les causes de la misère; il leur convient d'attribuer tout cet effet à la répartition, parce qu'ils souhaitent de la modifier. Je ne défends pas la répartition opérée sous l'empire à peu près absolu de la force économique. Je ne la trouve pas non plus bien faite et je crois qu'elle a sa part de responsabilité; mais la multiplication imprévoyante me paraît la cause la plus effective. Prenez une utilité, la viande par exemple. Relevez la quantité produite, divisez par le chiffre des copartageants et vous obtiendrez un quotient ridiculement exigu. La démonstration est simple et péremptoire. « On pourrait produire aisément beaucoup plus de viande. » — Aisément? Alors, pourquoi ne le fait-on pas? « L'art de la zooculture n'est pas assez avancé;

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