X PRÉFACE
d'abord. C'est l'ouvrage propre à l'érudit. Celui-ci fournit la base sur laquelle la vérité historique s'élève, et la solidité de la construction dépend de lui. L'érudit est préalable à l'historien; il lui est, si je puis ainsi parler, fondamental; c'est un beau rôle '.
L'érudition et l'histoire sont deux moments distincts d'un même ouvrage. Sans érudition, pas d'histoire; mais sans l'histoire finale, l'érudition ressemble à une bâtisse inachevée, à qui il manque ce qui la justifie, la possibilité d'être habitable.
De quoi nous sert la connaissance simple des faits bruts? Quel profit y a-t-il à savoir, par exemple, qu'un Macédonien du nom d'Alexandre a battu les Perses, à tel endroit, en telle année? ou que c'est réellement tel rhéteur qui a composé ce discours attribué faussement à Démosthènes? Il est vraiment permis de se le demander, si on n'en tire pas finalement ou de la vérité, ou de l'émotion. J'expliquerai tout à l'heure cette dualité.
Non seulement, sans l'histoire, l'érudition serait une chose assez vaine, mais elle peut devenir un danger pour l'esprit humain.
La réalité historique, qui s'étend devant nos regards, illimitée à tous les points de l'horizon, est fort inégale comme objet de connaissance. En trop d'endroits, certes, nous apercevons à peine quelques traits épars du paysage, l'ombre couvre presque tout, une ombre qui ne se dissipera pas; ailleurs, les lignes générales sont saisissables ; ailleurs, une lumière abondante montre une infinité de détails ; il n'y a qu'à les recueillir. Là est le danger.
À mesure que la masse de la réalité historique augmente,
1. Ce qui ne veut pas dire que l'historien et l'érudit ne puissent pas coexister dans une même personne. Ils ne sont pas incompatibles, mais ils sont séparables.