Franck
peut-être autant aUiistoriens et d'histoires qu'il possédait de facultés ! Le livre des Constitutions, savant, compétent, vivement écrit, et avec une grifTe plus qu'avec une plume, est moins pour nous un traité, condensé et incisif, de droit public, qu'un fragment de cette grande histoire qui ne s'écrit encore que par fragments. Pour nous, l'auteur n'est pas seulement un Blackstone français, — qui a la science, le coup d'oeil, la raison dernière de telle disposition de loi politique et civile, et qui, contrairement au Blackstone anglais, bref et complet, atteste ainsi le génie de la langue qu'il parle et le génie de la législation qu'il commente, — il est de plus historien sans qu'il y pense et sans qu'il veuille l'être, et voilà pourquoi nous en parlons. C'est une variété d'historien qui nous fait comprendre à merveille ce qu'il y avait de plus intime et de plus profond dans la pensée politique de Napoléon.
Car on l'avait presque oublié. On ne l'entrevoyait plus qu'à peine. Notre temps, hélas ! marche si vite entre ses deux filles qui l'entraînent, la Fausseté de l'esprit et l'Ingratitude du cœur 1 Oui! cela est certain, malgré la préoccupation éternelle que Napoléon a imposée à toutes les têtes de notre époque, on avait pourtant presque oublié le fond de la pensée du grand organisateur, interrompu à moitié de son œuvre. Parce qu'il avait succombé par la guerre, après avoir brillé par elle, l'opinion n'en faisait plus qu'un planteur de
tentes. On aurait dit qu'il avait cessé d'être un fondateur de société! N'était-ce pas méconnaître le meilleur de sa gloire ? Les passions, avec leur mot haineux de « châtiment de la Providence », les poètes, avec leur mot trop employé de « météore », avaient égaré l'opinion. Elle s'imaginait que l'Empire et l'Empereur étaient un accident, quelques coups de canon, un passage, la grande aventure des temps modernes, et rien de plus. Elle oubliait qu'au sortir de la Révolution française Napoléon ne s'était pas contenté de relever l'autorité, sans laquelle nul gouvernement n'est possible, mais que ce grand passager du pouvoir et de la gloire avait créé tout un ensemble d'institutions, et que c'est par là, justement, qu'il ne passerait pas, et qu'au contraire il confondrait sa destinée avec l'avenir de la France !
Il y a, en effet, dans ces institutions que Beauverger nous retrace, la plus péremploire des réponses à ceux qui ont dit si longtemps que l'empire de Napoléon était une chose éblouissante et éphémère, le prestige et le prodige bientôt évanoui de la plus étonnante individualité. Cette réponse, cachée dans des faits qu'on n'interrogeait pas, Beauverger nous la donne clairement dans son livre quand il nous y développe avec tant de soin et de détails les institutions impériales. Il y démontre jusqu'à l'évidence, et par l'esprit même de ces institutions, qu'elles ne furent point la fantaisie d'un homme phénoménal, qui ne se croyait que la
vaine durée d'un phénomène, mais qu'elles étaient plutôt l'expression des besoins d'un peuple et la modification nécessaire de son passé. Conserver, en le modifiant, tout ce qui peut être sauvé du passé d'un peuple, c'est peut-être la seule ressource laissée pour manifester leur génie aux grands politiques des vieilles civilisations. Mettre le trait d'union qui conserve entre l'ancienne France monarchique, brisée par la Révolution, et la France moderne, qui mourait si elle ne redevenait pas une monarchie ; ôter cette proie à la Révolution, retrouvée sans cesse aux pieds de son œuvre pendant qu'il l'élevait et qui lui gêna tant de fois la main, quoiqu'il l'eût puissante, telle fut l'entreprise de Napoléon. Quand il tomba, on la crut manquée. On la crut vaine. On ne savait pas dans quoi plongeaient les racines de ce qu'on prenait pour le système d'un homme. Mais le temps a montré aux esprits les plus superficiels ou les plus aveuglés que les institutions de l'Empereur répondaient aux besoins compris de la France et à ce qu'il y a de moins transitoire chez un peuple, — ses nécessités et ses instincts.
Encore une fois, voilà la portée et voilà l'importance de ce livre. Il atteint, avec cette lumière qui est une hache pour les choses qu'elle frappe, un préjugé contemporain. Qui ne le sait? c'est précisément parce que Napoléon fut une grande personnalité qu'on lui a refusé, pendant longtemps, d'être impersonnel dans son
œuvre. On a mieux aimé admettre la France passive et pétrie par la main d'un artiste en domination, que vivante et se plaçant d'elle-même dans le milieu où elle pût le plus spontanément agir, sous la main sympathique et ferme d'un grand homme qui l'eût devinée. Cette fausse conception de la réalité ne pouvaitelle pas passer de l'opinion dans l'Histoire, et la critique, qui en garde les avenues, ne devait-elle pas signaler un ouvrage qui rend maintenant impossible à une telle erreur d'y pénétrer?