EN GÉNÉRAL
Pendant long-temps les animaux qui constituent cette famille restèrent ignorés, ou du moins ne furent connus que de la manière la moins conforme à leur nature , sous les noms de sirènes et de tritons *, leur existence fut alors toute fabuleuse, et, après avoir été vus tels qu'ils sont, et dépouillés des formes imaginaires dont la crédulité les avait revêtus , ils restèrent encore long-temps des êtres à part , distincts de ceux qui les avaient fait concevoir , et auxquels on semblait craindre d'enlever la réalité, tant l'éclat des qualités dont Fimagination les avait enrichis fascinait les regards, tant on craignait de reconnaître pour fabuleuse une existence qui se liait à de brillans récits , et que l'histoire semblait même consacrer.
On a dû cependant finir par reconnaître que les sirènes et les tritons , ces êtres moitié femme ou moitié homme et moitié poisson , ifavaient aucune existence réelle, qu’ils n’appartenaient point à la nature, et n’étaient qu'une création poétique ou mythologique. Mais ce n’a pas été sans peine que la science est parvenue à reléguer dans les mondes imaginaires ces êtres fantastiques } car nous voyons encore des hommes éclairés , tels que Kircher (i), de Maillet (2) , Lachenaye-des- Bois (3), etc., etc., chercher à démontrer la réalité des si«*
(1) Art magnet., p. 675,
(2) Teillamed, t. ïi, p. 181.
(5) Dict. des anim., arî. sirènes*,
CETACES,
DES CÉTACÉS HERBIVORES
rênes. A la vérité, F un d'entre eux avait des systèmes à établir , et c'a toujours été le partage des esprits faibles de craindre la vérité et de croire aux fantômes (i).
Le nom de sirène cependant resta quelque temps aux animaux qui avaient donné lieu à la création de ces êtres fabuleux , même après que leur véritable nature fut reconnue. Ainsi nous voyons Dapper, Mérolla donner, sous ce nom , la description assez exacte du lamantin d'Afrique, et Artedi en faire un nom de genre -, si depuis il n'a pas continué à être appliqué à ces animaux , c'est, d'une part, sans doute, parce qu'il avait, dans l'histoire et dans la fable , un sens particulier bien déterminé, et, de l'autre, parce que les véritables noms de ces animaux, étant connus , ont dû. prévaloir sur le premier (2).
Lorsque tous les doutesfurent levés, et qu’il fut bien admis qu'il n'y avait point d'animaux marins moitié femme, moitié poisson, que les sirènes étaient des lamantins ondes dugongs qui avaient pu faire illusion à des hommes prévenus , par leur tête arrondie et les grosses mamelles qu'ils ont sur la poitrine à l'époque de l'allaitement, on ne reconnut point encore toutefois la véritable nature de ces animaux.
Clusius (3), qui le premier donna une figure du lamantin d'Amérique , réunit cette espèce aux phoques , quoique son animal fût entièrement privé de membres postérieurs j et ce premier rapprochement exerça une
(1) On trouvera des figures de sirènes chez tous les auteurs d’histoire naturelle avec lesquels la science renaquit, Gesner, Aldrovende, Jonston, etc. , et même dans des voyageurs : Barbot.
(2) Le nom de sirène a de nouveau été proposé , il y a quelques années , par M. Harlan, comme nom d’ordre des cétacés herbivores, et quel» ques auteurs l’ont adopté.
(3) Exotie.j, iib, ?i, cap. 18, p, 132„
DES CÉTACÉS herbivores;
telle influence, que nous voyons Klein (i) et Brisson (2) supposer que cette privation n’est que le résultat d’une erreur. Linnéus en lit le genre trickecus de son ordre des bruta , le plaça entre l’éléphant et les paresseux, et n’en distingua pas le morse. Pennant, réunissant ce morse au dugong, en fît le genre walrus* qu’il sépara de celui du lamantin par celui des phoques*, mais les naturalistes qui vinrent ensuite, jusqu’à Schaw inclusivement, rétablirent le genre tel que Linnéusl’avait formé. L’anatomie du lamantin et la description de la tête du dugong avaient cependant été données par Daubenton , et Camper avait fait connaître assez exactement ce dernier animal *, mais les faits anatomiques n’entraient guère encore qu’accidenteilement dans les travaux des zoologistes ; et la première influence qu’on en trouve , relativement aux animaux qui nous occupent , c’est Lacépède qui nous la dévoile : il sentit que le morse , le dugong et le lamantin présentaient chacun le type d’un genre , et il réunit ces geqTes à celui des phoques dans une sous-division de sei mammifères marins *, seulement il les fit précéder immédiatement les cétacés. Mais de cela seul qu’il fondait une division uniquement sur la transformation des membres antérieurs en nageoires , et qu’il rapprochait d’une manière intime les phoques des lamantins , il est trop clair qu’il n’avait encore qu’une idée fort incomplète de la nature de ces animaux , et ce n'est en quelque sorte qu’accidentellement que le dugong et le lamantin se trouvent rapprochés des animaux marins à évens , les seuls auxquels il donne le nom de cétacés. C’est dans la première édition de son règne animal que
(1) Quad. disposit, p.94,
(2) Règne anina,, p, 48 et 49,
DES CÉTACÉS HERBIVORES
mon frère a sépare les phoques et le morse du lamantin et du dugong , pour faire des premiers le groupe des amphibies à la suite des carnassiers, et des seconds celui des cétacés herbivores, immédiatement avant les dauphins ; classification que nous avons dû admettre , tout en séparant considérablement les cétacés herbivores des cétacés à évens.
Les difficultés qui se présentaient pour établir les rapports génériques des cétacés herbivores se retrouvaient plus grandes encore quand il s'agissait d'établir entre ces animaux des rapports spécifiques.
Plusieurs voyageurs, qui, dans la merdes Indes, avaient probablement eu occasion de rencontrer le dugong , ne le distinguent point du lamantin, et le désignent sous ce dernier nom -, tels sont Dampier (i)etLeguat (2). Sang doute Artédi (3), Linnéus(4)> Brisson (5), ne font aussi qu'une seule espèce de ces animaux , et ils réunissent dans celle du lamantin tout ce qui a été rapporté des lamantins de différens pays. BufFon (6) paraît avoir, le ‘premier, distingué le dugong des lamantins au moyen îles têtes qu'il put comparer -, mais il défigure les traits de cette dernière espèce en les confondant avec des particularités qui appartiennent évidemment à des phoques , et il la croit beaucoup plus rapprochée du morse que des lamantins, soupçonnant qu'elle est, comme celui-ci, pourvue de membres postérieurs. Ensuite il distingue cinq espèces de lamantins, parmi lesquelles il repro-
(1) Gener. piccium, p. 79,
(2) Douzième édit., p. 49.
(3) Reg. anim., p. 48 et 49.
(4) Nouv. Voy. autour du monde, t. 1, p. 46.
(5) Yoy. et Aventures de François Léguât, t. 1, p. 93,'fig'.
^6) T. xiii, p 374, pl, 56, et sup. t. vi, p. 385,
DES CETACES HERBIVORES,
duit évidemment le dugong, sous le nom de grand lamantin de la mer des Indes . Les quatre autres sont fondées sur le manati de Steller ^ sur le lamantin de V Amérique du Sud , sur un autre des mêmes contrées et sur celui d’Afrique. Depuis il est resté bien évident que le manati • de Steller n’est pas un lamantin, et quil présente les caractères d’un genre nouveau, dans l’ordre des cétacés herbivores, comme l’a établi mon frère. Quant aux trois autres espèces , elles sont fondées sur des faits qui en mettent désormais deux hors de doute.
Il résulte donc de l’examen critique auquel les cétacés herbivores ont donné lieu que ces animaux se partagent en trois genres : i° les lamantins, 2° les dugongs, et 3° les slellères j que les deux derniers ne se composent chacun que d’une espèce, et que le premier en réunit deux et peut-être trois.
Il nous resterait, dans ces observations générales , à retracer ce qui , dans l’organisation, est commun aux trois genres dont cette famille de cétacés se compose -, mais, outre que le steller, à l'exception de ses dents, n’est connu que par une seule description, et que ce qui est propre au dugong, comme aux lamantins, pourrait ne pas lui appartenir, et ne luiappartientpas complètement en effet , ces deux derniers genres présentent assez de différences pour que nous ne puissions pas éviter d’entrer , au sujet de leur histoire particulière, dans les détails mêmes de leur organisation -, d’autant plus que, n’étant que deux, ils deviennent facilement comparables l'un avec l’autre.
Ce qui paraît appartenir à tous les cétacés herbivores, c’est d'être privés de membres postérieurs , d’avoir des narines semblables à celles des autres animaux, et non point organisées en forme d’évens comme les dauphins et les baleines, et d être pourvus de dents molaires
à couronnes plates, plus ou moins irrégulières etpropres à broyer, ce qui en fait des animaux herbivores : en effet, ces cétacés vivent exclusivement de plantes marines.
Ces caractères généraux , qu'on pourrait étendre en y a joutant ceux qui ne sont communs qu'aux la mantins e taux dugongs , placent les cétacés herbivores entre les pachydermes et les cétacés à évens *, mais ils semblent s'allier bien davantage aux premiers qu'aux seconds. C'est par cette sorte de filiation que , « dans le règne animal , comme le dit Buffon , c'est aux lamantins que finissent les peuples de la terre, et que commencent les peuplades de la mer. »
IBS LAMANTINS. — Manatus .
Ces animaux se distinguent de tous les autres cétacés herbivores par leur système de dentition , par des différences assez profondes dans la structure de la tête, et par quelques modifications du type commun dans les organes du mouvement. Ainsi le nombre de leurs molaires est bien plus considérable que celui des molaires des autres animaux de la même famille et, elles restent constamment à collines transverses et à racines distinctes de la couronne; et leurs incisives nesont que rudimentaires. Les întermaxillaires ne sont point recourbées de haut en bas comme chez le dugong. Les nageoires antérieures sont garnies d’ongles, et la nageoire de la queue n’est point bifurquée, mais simple et ovale.
Les deux ou trois espèces dont ce genre se compose ne paraissent guère différer entre elles que par les dimensions de quelques os de la tête et par la taille.
Les lamantins semblent faire le passage des pachydermes aux cétacés; leurs molaires rappellent celles des tapirs , et l’on sait à quel point les animaux de l’ordre
DES LAMANTINS
auquel les tapirs appartiennent sont près d’être des animaux aquatiques o