‹ De l'histoire naturelle des Cétacés, &cChapitre 8 sur 48 · PI · texte numérisé non relu

PI

Jusqu’à la publication des œuvres de Pierre Camper, ce cétacé n’était connu des naturalistes que par quelques récits vagues et inintelligibles (i) de voyageurs , par les têtes décharnées qui avaient été recueillies dans les collections d’histoire naturelle, et par une ou deux figures : celle que donne Renard (2), et probablement celle que donne Léguât (3) y mais ces figures , loi de nous faire connaître la vérité , nous montrent , au contraire , comme nous Pavons dit ailleurs , à quel point les productions de la nature peuvent être défigurées lorsque ceux qui en reproduisent les traits ne sont ni assez exercés pour les bien voir ni assez instruits pour les bien juger.

Léguât, qui n’écrivait que de mémoire au commencement du dernier siècle , me paraît avoir confondu , dans la figure qu’il donne sous le nom de lamantin , ce qu’il conservait dans son souvenir d’une prétendue vache marine, qu’il vit dans l’intervalle de Tristan d’Acugna au cap de Bonne-Espérance , et des animaux qu’il nomme lamantins, dont la mer était peuplée dans le voisinage de l’île Rodrigue et probablement de l’île de France. Tout semble annoncer en effet que sa vache marine était un phoque, et que ses lamantins étaient des dugongs 5 ce qui explique la tête de phoque et la queue de dugong qu’il donne à son faux lamantin. Quant à Renard, qui publiait son ouvrage sur les poissons des Indes en 1754, il donne du dugong, qu’il n’a point vu , une figure faite par des Indiens assez inexactement pour qu’aujourd’hui cette espèce bien connue soit difficile à retrouver dans les traits qu’en présente cette figure. Aussi Brisson (4) et Linneus (5), qui vinrent après la publication de Renard, n’admirentils point l’espèce du dugong.

(1) Hist. gén. desVoy.,t. x ; Descrip. des Philippines, p,4ia.Le Douyon, d’après Gmelli Carréri. Dampier, Voy. autour du monde, t.i,p.46dèla trad. franc., fait une longue histoire des manates, dans laquelle il confond celle du dugong.

(2) Poissons des Indes , pl. xxxiv, fig. 180.

(3) Voyage , page 93.

(4) Règn. an im

(5) Douzième édit, du Syst. nat*

D FS DUGONGS.

L’existence de cet animal n’a été établie que par la description d’une tête donnée par Daubenton avec une figure ( i ). Nous n’ajouterons pas : par ce qu’en dit Buffon. En effet, à l’exception de ce qui a rapport à cette tête, tout ce que Buffon expose de cet animal appartient plus aux phoques, que l’on a désignés par les noms de lion et d’ours marins, qu’à ce cétacé. Buffon a cependant eu le mérite de reconnaître que l’animal dont parle Barcliewitz , sous le nom de dugong , et de vache marine , appartenait à la même espèce que la tête qu’il avait sous les yeux; et, s’il n’a pas plus reconnu que Daubenton tout l’intervalle qui sépare le dugong du morse, il ne faut l’attribuer qu’au point de vue sous lequel il envisageait l’histoire naturelle, et qu’au peu de progrès qu’avait ait l’étude des rapports naturels des animaux. Quoi qu’il en soit, dès ce moment l’espèce du dugong a été distinguée des autres cétacés , et ce nom est devenu celui de cette espèce.

C’est en 1780 que Barchewitz (2) publia son voyage aux Indes- Orientales ; et, comme il est, jusqu’à ces derniers temps, le seul voyageur qui ait parlé de cette espèce sans mélange d’erreur, sinon avec toute la précision désirable , nous croyons devoir reproduire ses propres paroles. Mais , dans l’impossibilité où nous sommes de recourir à l’ouvrage même de Barchewitz, nous prendrons ces paroles dans la traduction que Buffon en a donnée.

« Je pouvais, do ma maison, qui était située sur un rocher dans l’ile de Lethy (Philippines), voir les tortues à quelques toises de profondeur dans l’eau. Je vis un jour deux gros dugongs ou vaches marines qui vinrent près du rocher et de ma maison ; je fis promptement avertir mon pêcheur, à qui je montrai ces deux animaux, qui se promenaient et mangeaient d’une mousse verte qui croît sur le rivage : il courut aussitôt chercher ses camarades, qui prirent deux bateaux , et allèrent sur le rivage ; et pendant ce temps le mâle vint pour chercher sa femelle , et , ne voulant pas s’éloigner, se laissa tuer aussi. Chacun de ces poissons prodigieux avait plus de six aunes de long ; le mâle était un peu plus gros que la femelle ; leur tête ressemblait à celle d’un bœuf; ils avaient deux grosses dents d’un empan de long et d’un pouce d’épaisseur, qui débordaient la mâchoire comme aux

(1) Hist. nat.,t. xm, pl. 56, p.437.

(2) Ostindionische Reise-Beschreibung, von. 1711 bis, 1722.

DES DUGONGS.

sangliers; ces dents étaient aussi blanches que le plus bel ivoire. La femelle avait deux mamelles comme une femme ; les parties de la génération du mâle ressemblaient à celles de l'homme ; les intestins ressemblaient à ceux d’un veau, et la chair en avait le goût.

C’est où en restèrent les connaissances sur le dugong, jusqu’au moment de la publication des œuvres de Pierre Camper par son fils Adrien (i) j on y trouve deux figures d’un dugong , l’une représentant l’animal en dessus, l’autre le représentant en dessous. Ces dessins , au simple trait, furent envoyés de Batavia à Camper par un de ses élèves, M. Vandersteege; ils étaient accompagnés d’une tête osseuse bien complète, mais sans explication et sans qu’aucun nom désignât l’espèce dont ces dessins offraient les traits. C’est au moyen de la tête publiée par Daubenton que Camper reconnut que la tête qu’il avait reçue appartenait au dugong, et que les dessins qui l’accompagnaient présentaient les traits généraux de cette espèce. De là il fut conduit à conclure que cet animal différait beaucoup plus du morse que ne l’avait supposé Bufion. Mais Camper, ne pouvant faire connaître son dugong par une description, et trouvant trèsexacte celle de la tête que Daubenton avait publiée , se borna a donner les dimensions des différentes parties de celle qu’il avait reçue, ce que le naturaliste français avait négligé de faire en décrivant la sienne. Cette publication, tout imparfaite qu’elle était, ne laissait plus aucun doute sur le dugong comme espèce distincte du morse et du lamantin, avec lesquels il avait toujours été confondu ; mais la connaissance complète de cette espèce demandait encore des observations si nombreuses et si difficiles à faire , qu’on devait craindre qu’un grand nombre d’années ne s’écoulassent avant qu’on pût les obtenir , avant que des naturalistes zélés ne se trouvassent à portée de les faire.

Ce fut cependant après seize ans seulement que , par un concours de circonstances heureuses, cette espèce put être observée de nouveau aux lieux mêmes qu’elle habite; et elle le fut par des voyageurs naturalistes, à qui la mazologie des Indes- Orientales doit plus de richesses que toutes celles qu’elle avait acquises en ce genre depuis que les Européens se sont établis dans ces belles contrées.

(i) Œuvres de Pierre Comper , t. n , p.379, pl. 7 , fig.fa et 3. (i8o3).

DES DUGONGS.

. MM. Diard et Duvaueel, réunis temporairement pour des recherches d’histoire naturelle, dans leurs intérêts communs et dans ceux de M. Raffles, gouverneur de Sumatra, rencontrèrent cette espèce dans le détroit de Singapour, entre le cap Romania, qui termine la presqu’île de Malaca et l’île de Bintang. M. Raffles envoya en Angleterre un individu et un squelette entier de cette espèce, avec des viscères conservés ; et MM. Diard et Duvancel envoyèrent un squelette en France. Ces objets étaient de plus accompagnés de plusieurs mémoires et de fort bonnes figures.

C’est des observations de ces deux naturalistes et des envois qui avaient été faits par eux et par M. Raffles que sont résultées les différentes publications qui ont eu lieu sur le dugong, de la part de MM. Raffles (i) et Home (2), à Londres, et de la part de mon frère (3) et de la mienne (4), à Paris ; et c’est de cette époque seulement que l’espèce du dugong a été connue avec assez de détails dans son organisation pour qu’on ait pu établir d’une manière certaine ses rapports principaux avec les autres mammifères marins.

La forme générale du dugong (pl. iv) est celle qui est la plus commune chez les poissons, et ne diffère guère de celle du lamantin que parla nageoire de la queue, qui est en croissant au lieu d’être oxalej par une dépression sur le cou, qui indique cette partie du corps, et par un museau que forme principalement une lèvre supérieure très-épaisse , qui , descendant sur la lèvre inférieure, ressemble, comme le disent MM. Diard et Duvaueel, au reste d’une trompe de jeune éléphant qu’on aurait coupée un peu au-dessous de la bouche.

La taille la plus commune de cette espèce est de huit à dix pieds; c’est du moins celle des individus dont les pêcheurs peuvent se rendre maîtres ; car il paraît y en avoir de plus grande taille; mais on ne s’attaque point à ceux-ci, à cause de la forte résistance qu’ils opposent aux armes que les Malais emploient contre eux.

Les membres postérieurs manquent, et les antérieurs, tout-à-

(1) Transact.phil. 1810, 2e part., p. 174.

(2) Id. ici. id. p. i44,3(5., ï3îi, p. 168.

(3) Recherches sur les ossemens fossiles, l. v, p, 269, pl. 19 et 20.

4 Hist.nat. des main., 7e livraiso.

DES DUGONGS»

fait enveloppés dans la peau comme dans nn sac, sont sans aucune trace d’ongles ni de division. L’œil, fort petit, est trèsconvexe, et garni d’une troisième paupière. Les oreilles ne s’annoncent extérieurement que par un petit orifice, à peine perceptible; les narines consistent en deux fentes paraboliques rapprochées et ouvertes à l’extrémité supérieure du museau ; leur bord sémilunaire fait l’office de valvule, d’où résulte qu’elles peuvent s’ouvrir à la volonté de l’animal, et que probablement elles se ferment d’elles-mêmes par la disposition particulière du cartilage et des muscles dont elles sont formées. La langue est courte, étroite, arrondie à son extrémité, en grande partie adhérente à la mâchoire inférieure, garnie a sa pointe de papilles cornées, et à sa base de deux glandes à calice conique. L’intérieur des joues est entièrement couvert de poils. Le mufle a la forme d’un large croissant, étant échancré dans sa partie moyenne pour recevoir l’extrémité de la mâchoire supérieure, et il recouvre les défenses ainsi qu’une partie des côtés de la mâchoire inférieure. Ce mnffle est parsemé de petits poils épiueux, et les lèvres sont .couvertes de verrues cornées qui servent à l’animal à saisir fortement et à arracher les herbes dont il se nourrit.

Tout le reste du corps est nu, et recouvert d’un cuir épais de près d’un pouce, sous lequel une couche de graisse se trouve déposée.

Les parties supérieures sont bleuâtres, et les parties inférieures blanchâtres; quelques grandes taches irrégulières, plus foncées, se voient sur les côtés.

La connaissance de ces formes extérieures des organes des sens ne donne point celle de l’usage que l’animal fait de ces organes, ni de l’étendue ou de la délicatesse dont ils sont doués. C’est un genre de recherches qui reste tout entier aux observateurs qui voudront s’y livrer.

Les organes génitaux ne présentent rien de très-particulier : les testicules sont intérieurs; la verge, longue et grosse, renfermée dans un fourreau fixé a la peau, se dirige en avant, et se termine par un gland bilobé, du milieu duquel sort une pointe où est percé l’urètre. Le vagin est simple, et conduit à un long utérus qui se termine par deux bras longs et minces. Les mamelles, au nombre de deux, sont sur la poitrine.

Le système de dentition de cette espèce lui est tout* à-fait pnrcétacés. 3

DES DUGONGS.

ticulier; à la mâchoire supérieure se trouvent quatre incisives, deux dans chaque intermaxillaire. L’externe est une défense forte, droite, comprimée sur les côtés, divergente avec l’analogue de l’autre intermaxillaire, et usée, sur la face externe, de manière à rendre son extrémité tranchante. Ces dents paraissent n’être d’abord que des dents de lait, qui bientôt sont remplacées par d’autres de même forme et de même nature ,* derrière ces défenses, et à leur base , se montrent, dans les très-jeunes individus , deux petites dents pointues qui ne paraissent jamais sortir des gencives ; à la mâchoire inférieure se développent, dans le très-jeune âge, trois ou quatre incisives petites et coniques à chaque maxillaire. Ces dents sont placées les unes derrière les autres sur le plan incliné de la partie antérieure de ces mâchoires; elles ne paraissent jamais se montrer hors des gencives, et elles ne tardent pas à disparaître, soit par absorption, soit en tombant, chassées des alvéoles par la matière osseuse qui remplit ces cavités (i).

Le nombre des molaires varie : il est de cinq et peut-être de six de chaque côté des mâchoires, à un certain âge, dans les jeunes individus, et se réduit à deux dans la vieillesse ; il paraît que ces dents se poussent d’arrière en avant, et que les premières s’usent et disparaissent avant que les dernières se montrent, et sans laisser de traces. Il paraît même que ces dernières dents sont plusieurs fois remplacées dans le cours de la vie de l’animal ; car la différence de grandeur entre celles des très- jeunes individus et celles des très-vieux est fort considérable : elle est trois ou quatre fois plus étendue chez ceux-ci que chez les premières. Ces molaires , avant d’être usées , présentent deux collines principales très-irrégulières à leur sommet, mais peu élevées, et qui ne tardent pas à s’effacer ; alors la dent ne présente plus qu’un plan uni , plus ou moins elliptique ou arrondi , environné par un cercle d’émail ; elles n’ont point de racines proprement dites ; leur bulbe reste toujours libre à leur base , et il ne cesse sans doute d’être actif que quand le moment de leur chute se prépare ou est près d’arriver.

Quoique fort differente de la tête des lamantins, celle du dugong présente cependant les mêmes caractères généraux, (pl.v et vi). Ce

(x) Home , Trans. phil. , 1820 , pi. 12, i3 et i4.

DES DUGONGS.

qui la caractérise plus particulièrement est la grande étendue des intermaxillaires (aa) qui remontent postérieurement jusque vers le milieu de la fosse temporale , et se recourbent antérieurement de manière à descendre au niveau de la partie la plus basse du maxillaire inférieur. Cette grandeur est occasionée par les défenses qui se développent dans ces os , et qui forcent les narines à remonter beaucoup plus hautque chez les lamantins , d’où suit encore le raccourcissement des frontaux (ee) , qui , par leur branche antérieure , ne s’écartent plus brusquement, comme chez ces derniers animaux, pour embrasser l’ouverture des narines et former le plancher des orbites. L’apophyse zygomatique du temporal (d), plus mince et plus comprimée , se porte , par sa partie postérieure (d’;, beaucoup plus en arrière que chez les espèces du genre précédent , tandis que le cadre de l’orbite (bb) a moins de saillies en avant. L’os de la pomette (fl) est remarquable par sa grande courbure antérieure, et les crêtes pariétales (gg), très-écartées , ne se réunissent pas non plus , etc.

La mâchoire inférieure (c) est d’une épaisseur d’autant plus grande, que les intermaxillaires sont plus recourbés, et son bord inférieure est échancré en demi-cercle , deux circonstances qui ne s’observent point chez les lamantins.

Les vertèbres cervicales sont au nombre de sept (pl. vu) (i)i il 'y en a dix-huit dorsales dont les apophyses épineuses sont à peu près rangées en ligne droite, et, à compter de la neuvième, chaque côte s’articule à l’apophyse transverse d’une seule vertèbre , et trois d’entre elles seulement s’attachent au sternum , à sa partie moyenne. Après les vertèbres dorsales, en viennent au moins vingtsept , dont les apophyses épineuses vont graduellement en diminuant de la première à la dernière , de manière à finir par disparaître. A l’endroit des lombes les apophyses transverses sont fort longues \ elles diminuent ensuite, et s’agrandissent de nouveau aux dernières vertèbres pour servir d’appui à la nageoire. Les os du bassin sont très-marqués ; ils consistent en deux os longs , grêles , qui ont quelques rapports avec les clavicules humaines. Les os, en Y, viennent après les vertèbres lombaires, et cessent sous le dernier quart de la queue.

L’omoplate a son angle antérieur arrondi et le postérieur aigu

(O Recherches sur les ossemens fossiles, t. v , p. 264,

DES DUGONGS.

et porté fort eu arrière ; le bord postérieur, très-oblique, est un peu concave ; son épine est saillante , son acromion pointu , mais beaucoup moins allongé que dans le lamantin. Le bec coracoïde est beaucoup plus pointu que chez ce dernier animal, et dirigé en avant et un peu en dedans.

L’humérus est plus gros et plus court qu’au lamantin , mais les os de l’avant-bras sont un peu plus longs à proportion , et leur forme est la même ; ils sont également soudés à leur extrémité.

Le carpe n’est composé que de quatre os : deux au premier rang, un pour le radius, et un pour le cubitus ; et deux au second , le premier portant les métacarpiens du pouce et de l’index , et le second ceux du médius et de l’annulaire. Le métacarpien du petit doigt porte à la fois sur le second os du second rang et sur celui du premier. Le pouce est aussi réduit à un métacarpien pointu ; les autres doigts ont le nombre ordinaire de phalanges , les dernières comprimées et obtuses.

Le canal intestinal (i) a quatorze fois la longueur de l’animal. L’estomac se divise en deux parties , l’une où aboutit l’œsophage, grande , ovale , séparée de l’autre , étroite et allongée, qui conduit au pylore , par un étranglement de chaque côté duquel naissent deux appendices étroits allongés et digitiformes. Des glandes stomachales , formant deux groupes , se voient dans la première partie. Un large cæcum conique et à parois très-épaisses termine les petits intestins.

La trachée-artère se divise immédiatement après ses premiers anneaux , et ceux des bronches s’unissent les uns aux autres. Les poumons sont simples et allongés.

Le cœur est profondément bilobé, parce que les deux ventricules ne sont unis qu’à leur sommet ; modification remarquable, qui, du reste , ne change rien à la circulation.

Les dugongs vivent en petites troupes qui se tiennent habituellement près des côtes , sur les bas-fonds , à l’embouchure des rivières , et dans les passages étroits , où il n’y a guère que deux ou trois brasses de profondeur. C’est là où ils trouvent avec abondance les herbes marines, dont ils se nourrissent exclusivement,

(O Trans. phib, 1820, p. 174 et p. 3i5, pl. 2G, 27, 28, 29, 3o, 3i, qui montrent l’estomac, le cæcum, la langue, les glandes gastriques, le cœur, les bronches , les organes génitaux le sternum et les os du bassin.

DES ï)UGONGS.

qu’ils arrachent au moyen de leurs défenses et des papilles cornées dont leurs lèvres sont garnies , et qu’ils saisissent d’autant plus facilement que leur lèvre supérieure est très-mobile , et que leur bouche , par la courbure des intermaxillaires et la partie déclive des maxillaires inférieures, s’ouvre sous leur museau et en face du sol. Ces animaux paraissent se trouver abondamment entre les îles nombreuses qui forment les divers archipels de la mer des Indes. Dampierre dit en avoir rencontré sur les côtes de la Nouvelle-Hollande , et MM. Ehrenberg et Ruppel en ont vu dans la Mer Rouge (i).

L’époque où , dans les îles de la Sonde , on prend ce cétacé en plus grand nombre est celle de la mousson du Nord , parce qu’alors le calme de la mer rend plus facile la chasse qu’on lui donne , et à laquelle la bonté de sa chair fait qu’on se livre avec ardeur. C’est pendant la nuit surtout qu’on fait la guerre a ces animaux ; on est averti de leur présence par le bruit qu’ils font en respirant à la surface de l’eau , et alors on les attaque avec le harpon , exercice pour lequel les Malais montrent une adresse toute particulière. Une fois l’animal atteint , tous les soins des pêcheurs consistent à lier sa queue et à l’enlever par là hors de l’eau ; c’est un moyen sûr de paralyser ses forces et de s’en emparer sans trop de peines et de dangers ; en effet le dugong, comme tous les cétacés, privé des mouvemens de sa queue, ne peut plus opposer de résistance efficace à ceux qui l’attaquent.

Les mères et les petits, comme le mâle et la femelle, ont une si grande affection mutuelle, qu’en en prenant un on est toujours sûr de prendre l’autre : alors celui-ci ne voit plus de dangers, et, tout entier au sentiment qui l’anime , il se livre en aveugle à ses ennemis. On dit qu’une fois pris les jeunes poussent un cri court et perçant qu’ils répètent fréquemment, et qu’ils versent des larmes abondantes ; on ajoute que ces larmes sont recueillies avec soin par les naturels , comme un charme propre à assurer l’affection de ceux qu’on aime.

Cette espèce est en grande considération chez les Malais, qui la

(O M. Pvuppcl en donne une description très-étendue clans le Muséum Senckenbergianum, p. 99, pl. 6 , où l’on trouve quelques détails anaîonjîques. Nous pourrons peut-être en reparler plus tard.

DES DUGONGS.

regardent comme un poisson royal ; aussi le roi a-t-il des droits sur tous ceux qui sont pris ; sa chair est très-estimée et préférable à celle du bœuf, avec laquelle elle a de la ressemblance. Le lait de dugong est agréable au goût.

On distingue dans les mers de la Sonde deux espèces ou deux variétés de dugong , l’une nommmée bumban et l’autre buntal . Ce dernier serait plus épais et plus court proportionnellement que l’autre ; mais cette distinction a besoin d’être confirmée.

LES STELLÈRES. — Kjtina.

On ne connaît encore dans ce genre qu’une seule espèce , et cette espèce n’est connue que par la description qu’on en doit à Steller, qui la découvrit pendant son triste séjour dans l’île Béring. On n’a donné aucune figure de l’animal, et on n’a que celle de ses dents. Son organisation est cependant décrite avec assez de détails pour qu’on ait pu reconnaître que ces animaux appartenaient à une espèce inconnue, et même formaient un genre qu’on a rangé dans la famille des cétacés herbivores. Ces rapports toutefois n’ont pas d’abord été appréciés. On a long-temps placé cette espèce , comme Steller l’avait fait lui-même , avec les lamantins , sous le nom de Trichechus-boréalia. C’est mon frère qui a reconnu les caractères génériques qui appartiennent exclusivement à ces animaux , et il a publié ses observations sur ce sujet en 1809 (0 5 mais sans désigner par un nom de genre l’animal de Steller. C’est Illiger qui a pris ce soin en 1811 , et lui a donné celui de Kjtina (2). Depuis monfrère a donné comme nom français aux Kjtina le nom de Stellères. Yoici les caractères propres à ces animaux, tels qu’il les a tirés de la description que l’on doit à Steller lui-même. Ils sont présentés comparativement avec ceux des lamantins ; ainsi : a Au lieu d’épiderme, le stellère porte une espèce d’écorce ou de croûte , épaisse d’un

(1) Muséum d’hist. natur., t. lin, p. 206.

(2) De puTiç, rude.

DES STELLÈRES.

pouce , composée de fibres ou de tubes serrés perpendiculaires sur la peau. Cette écorce singulière est si dure, que l’acier peut à peine l’entamer ; et, quand on est parvenu à la couper, elle ressemble à l’ébène par son tissu compacte , aussi bien que par sa couleur. Ces fibres s’implantent dans la véritable peau par autant de petits bulbes ; en sorte que, lorsqu’on arrache l’écorce , la surface qui tenait à la peau est toute chagrinée , et celle de la peau elle-même est réticulée par autant de fossettes que l’écorce offre de tubercules. La surface extérieure de l’écorce est inégale , raboteuse , fendillée , et ne porte aucun poil.

« La lèvre supérieure est double, aussi bien que l’inférieure , et se divise en externe et en interne.

« Les mâchoires n’ont pas des dents simples , nombreuses , pourvues de racines , comme dans le vrai lamantin ; mais elles portent chacune, de chaque côté, une plaque ou dent composée , que l’on peut comparer au palais de la raie-aigle , qui ne s’enfonce point par des racines , mais s’applique et s’unit par une infinité de vaisseaux et de nerfs , lesquels pénètrent de la mâchoire dans cette plaque dentaire par une quantité de petits trous , qui en font paraître la surface contiguë à l’os maxillaire toute poreuse ou spongieuse. Leur face triturante est inégale et creusée de sillons tortueux destinés à faciliter la mastication , et comparables aux rubans qu’on voit sur les molaires des éléphans , mais qui représentent principalement des espèces de chevrons.

c La queue va en diminuant depuis l’anus jusqu’à la nageoire qui la termine, et les apophyses de ses vertèbres la rendent presque quadrangulaire ;

<i La nageoire est large de soixante-dix-huit pouces , et longue seulement de sept, ce qui est tout le contraire de celle du vrai lamantin : aussi dans l’animal de Steller représente-t-elle un croissant, et se termine-t-elle de chaque côté par une longue corne.

DES STELLERES.

« Les nageoires ont bien leur omoplate , leur humérus, leurs os de l’avant-bras, du carpe et du métacarpe; mais il n’y a point de vestiges d’ongles ni de phalanges.

« L’estomac est simple, l’œsophage s’insère dans son milieu, et une grosse glande, placée près de cette insertion , y verse des sucs par des pores nombreux et assez larges.

« Les intestins ressemblent beaucoup à ceux des chevaux ; le cæcum est énorme , et, aussi bien que le colon , divisé en grandes boursouflures par ses ligamens.

« Les os du nez s’articulent l’un avec l’autre comme dans les animaux ordinaires.

a Le bassin se compose de deux os innommés , semblables, à quelques égards, au cubitus de l’homme , attachés, d’une part, au moyen de forts ligamens, à la vingtcinquième vertèbre , de l’autre à l’os pubis.

« Il y a six vertèbres au cou , dix-neuf au dos , et trente-cinq à la queue , soixante en tout , nombre trèsdifférent de ceux du vrai lamantin. Cependant Steller ajoute qu’il n’y a que dix-sept paires de côtes , dont cinq vraies et douze fausses : apparemment il compte la dernière cervicale et la première lombaire avec les vertèbres du dos. »

Il est trop évident que ces caractères ne sont ni ceux des lamantins, ni ceux des dugongs, et le stellère ne s’unit pas à ceux-ci comme ceux-ci s’unissent entre eux, à beaucoup près. Cet animal, comparé aux espèces de ces deux genres, présente de si grandes anomalies, que, relativement à lui, presque toutes les analogies cessent : à la vérité , c’est un cétacé herbivore par les organes du mouvement et ceux de la mastication ; par tout le reste de son organisation il n’est que lui -même , et, pour apprécier ses véritables rapports, des observations nouvelles nous paraissent indispensables. En attendant, c’est dans la famille où on a été conduit à l’introduire , d’après ce qu’on en connaissait , qu’il se trouve le plus naturellement placé.

DES STELLÈRES.

LE STELLÈRE.--ity£wa borealis.

Comme nous venons de le rappeler, on ne connaît de cet animal singulier que ce que Steller en a dit, sous le nom du lamantin (1). Jusqu’au moment où il a été reconnu comme une espèce distincte du lamantin , et même comme présentant le type d’un genre nouveau , on ne l’avait guère indiqué que par les traits sous lesquels il convenait d’en parler, dans le point de vue où l'on s’était placé pour juger de ses rapports. Depuis on a plusieurs fois donné des extraits plus ou moins longs du mémoire où il est décrit ; mais nous ne croyons pas que le mémoire lui-même ait été complètement publié en français ; d’après le jugement que nous portons de cet animal , et dans la pensée qu’il doit être envisagé en lui-même , et non point seulement par comparaison avec les animaux d’une famille quelconque , nous croyons devoir donner une traduction du mémoire de Steller, sans aucun retranchement (2).

Description d’un lamantin tué , le 12 juillet 1 7/j1 2 j sur Vile de Béring , dans le canal qui sépare V Amérique de l’Asie.

Les dimensions suivantes sont indiquées en mesures anglaises.

pou. dec.

Du bout de la lèvre supérieure à l’extrémité de la

corne droite de la queue . 296 »

Du bout de la lèvre supérieure aux narines . 8 »

Des narines au grand angle de l’œil . i3 5

[ Du grand angle de l’œil au petit. . p 8

Intervalle entre le grand angle des deux yeux. . . 17 4

Intervalle entre le petit angle des deux yeux. ... 22 2

(1) Nov. comm. petrop., 1. 11, 294, 1751.

(2) On trouve un long extrait de ce mémoire dans l'histoire du Kamtschatka, des îles Guriles , etc., publié en russe , et traduit en français par M.E. Kracheninnikow , dans son voyage au Kamtschatka , donne aussi une description de cet animal, qu'il a tirée presque entièrement des papiers de Steller. Ce voyage forme le 3e vol. de celui de Chappe en Sibérie. En 1782 BufFon en donna également un extrait fort détaillé, supp., t. vi, p. 325; depuis les extraits des extraits sont devenus communs.

42 DES STELLÈRES.

Largeur de la cloison des narines à sa base . i 5

Hauteur des narines . . * v . . . 2 5

Largeur des narines . 2 5

Du bout de la lèvre supérieure à l’angle de la bouche. 1 5 5

Du bout de la lèvre supérieure à l’épaule . 52 »

Du bout de la lèvre supérieure à l’orifice de la

vulve . . . . ig4 »

Longueur de la vulve . . 10 2

Longueur de la queue , du sphincter de l’anus au commencement de la nageoire caudale. ....... 75 5

Circonférence de la tête au-dessus des narines. . . 3 1 »

Circonférence de la tête au niveau des yeux. ... 4& }>

Circonférence du cou à la nuque . 82 »

Hauteur de l’extrémité du museau. ........ 8 4

Circonférence du corps aux épaules . . . . 1 44 ”

Plus grande circonférence vers le milieu de l’abdomen . . . . 244 »

Circonférence de la queue à la naissance de la nageoire . 56 »

Distance entre la pointe des deux cornes de la nageoire caudale . . . 78 »

Hauteur de la nageoire . S 8

Lèvre interne, villeuse , rude , longue de . 5 2

— large de . . . . 2 6

Surface de la lèvre supérieure et externe inclinée vers la mâchoire inférieure , hérissée de soies longues

et blanches, large de . i4 »

La même , haute de . . . . 10 »

Lèvre inférieure, dépourvue desoies, noire, lisse, déclive vers le sternum, cordiforme, large de. ... 74

La même, haute de . 6 8

De la lèvre inférieure au sternum . 54 »

Diamètre de la bouche à son angle . 20 4

De la bouche à l’œsophage . . . 32 »

Largeur , ou plutôt longueur de l’estomac . 44 n

Longueur du conduit intestinal de la bouche à l’anus. . . 5968 »

(Par conséquent vingt fois et demie la longueur totale de l’animal.)

DES STELLÈRES.

De la vulve au sphincter de l’anus . 98 »

Diamètre de la trachée-artère au-dessous de la

glotte . 4 2

Hauteur du cœur . 22 »

Largeur du cœur . 25 »

Longueur des reins . 32 »

Largeur des reins . . • • 18 »

Longueur de la langue . 12 »

Largeur de la langue . 2 5

Longueur des papilles . 4 M

Longueur de l’humérus . ï4 3

Longueur de l’avant-bras . 12 2

Longueur de la tête, des narines à l’occiput, dans

le squelette. . . . . * . 27 »

Largeur de l’occiput . 10 5

Description des parties extérieures .

Cet animal est marin , et non amphibie , comme l’ont avancé à tort quelques auteurs, sur les paroles mal comprises des navigateurs ; car, lorsque ceux-ci ont dit que le lamantin se nourrit des plantes qui croissent près des rivages et des fleuves , cela doit s’entendre , non de plantes terrestres , mais des fucus sous-marins qu’on trouve près des côtes.

Clusius avait jugé , sur une peau bourrée , que ce devait être un animal hideux et difforme } et tel est en effet l’animal vivant ; mais il est aussi fort remarquable sous le rapport de ses formes et de ses mouvemens. Il est couvert d’un cuir très-épais , plus semblable à la noueuse écorce d’un chêne qu’à la peau d’un animal ; noir , rude , rugueux , raboteux , dur, résistant , dépourvu de poils , à peine attaquable par la hache ou le grapin ; il a un pouce d’épaisseur , et , lorsqu’on l’incise transversalement, il a la couleur et le poli de l’ébène : cette sorte d’écorce extérieure , qui représente, non la peau, mais l’épiderme , est glabre sur le dos. De la nuque à la nageoire caudale, de simples rugosités circulaires rendent la surface un peu inégale ; mais les côtés du corps sont fortement raboteux et hérissés , surtout autour de la tête , de beaucoup de tubulures saillantes présentant l’aspect d’un damier. Cet

DES STELLERES.

épiderme, qui enveloppe le corps comme d'une croûte , acquiert fréquemment l’épaisseur d’un pouce , et se compose de petits tubes disposés comme dans un roseau. Ces tubes sont appliqués perpendiculairement sur la peau ; on peut les séparer l’un de l’autre suivant leur longueur ; chacun d’eux est , à son extrémité inférieure , par laquelle il adhère à la peau , arrondi , convexe , bulbeux , de sorte qu’un morceau d’épiderme enlevé est tuberculeux comme du cuir d’Espagne 5 la peau qui est au-dessous , creusée de petites cavités trèsserrées , qui logeaient l’extrémité des tubes de l’épiderme , a l’apparence d’un réseau. Ces tubes, fortement rapprochés les uns des autres , durs , humides et gonflés , ne sont point apparens lorsqu’on coupe l’épiderme horizontalement ; la section paraît lisse , comme la tranche du sabot d’un animal ; mais , si l’on en sépare un morceau, qu’on l’expose au soleil et qu’on le dessèche, il s’y forme des fissures verticales, on peut le casser comme une écorce , et sa structure tubuleuse devient manifeste. Il s’excrète par ces tubes un mucus séreux , abondant sur les flancs et autour de la tête , plus rare sur le dos. Lorsque l’animal a été quelques heures sur le rivage , le dos devient sec , tandis que la tête et les flancs continuent d’être mouillés. Cet épiderme épais paraît avoir deux usages principaux : i° C’est une cuirasse qui empêche que l’animal ait la peau coupée au milieu des roches et des glaces où il est obligé de vivre et de chercher sa nourriture , et qui le garantit contre les violens froissemens des flots et des cailloux de la mer. 20 II empêche que la chaleur vitale ne se dissipe trop en été par la transpiration , ou ne soit trop refoulée en hiver par le froid. Car ce sont des animaux qui ne vivent pas , comme les autres cétacés et les poissons , au fond de la mer , mais qui ont toujours , quand ils paissent , la moitié du corps exposée au froid.

J’ai observé sur plusieurs individus que la mer avait rejetés morts sur le rivage des blessures à la peau produites par les rochers , et qui étaient la cause de leur mort ; les glaces , en hiver , déterminent surtout cet accident.

J’ai observé souvent, sur des individus pris et traînés sur le rivage à l’aide du grappin, que , par suite des violens efforts du corps et de la queue , et de la résistance des pieds de devant.

DES STÉLLERES.

non seulement il s’était détaché de grands fragmens d’épiderme , mais que l’épiderme brisé circonscrivait les bras et la nageoire caudale , circonstances qui confirment mon opinion.

Un épiderme semblable sous tous les rapports enveloppe la baleine , quoique aucun auteur n’en fasse mention , et je l’ai vu enlevé presque en totalité sur une baleine rejetée morte sur le rivage de notre île au commencement d’août , après avoir été pendant plusieurs jours ballottée par les flots et froissée contre les rochers.

Cet épiderme , lorsqu’il est humide , est d’un noir brunâtre » comme la couenne d’un jambon fumé ; mais , lorsqu’il est sec , il est entièrement noir.

Dans quelques individus cet épiderrrte est marqué de grandes taches ou de stries blanches , couleur qui se continue jusqu’à la peau.

Autour de la tête , des yeux , des oreilles , des mamelles et sous les bras , où cet épiderme est rugueux , il nourrit des insectes : il arrive souvent que ceux-ci perforent l’épiderme et la peau, et alors l’extravasation de la lymphe, ou l’ouverture des cellules où se loge la graisse , produit , comme dans les baleines , des tumeurs volumineuses qui rendent souvent difformes les parties que je viens de citer.

Sous l’épiderme se trouve la peau , qui enveloppe tout le corps ; elle est épaisse de deux lignes, molle, blanche, très-résistante , semblable pour la structure et pour la force à celle des baleines , et servant aux mêmes usages.

La tête , comparée au reste du corps , est petite ; elle est courte , non distincte du corps , oblongue , carrée , allant un peu en s’élargissant du sommet à la mâchoire inférieure. Le sommet lui-même est plat , et couvert d’un épiderme noir , rugueux , comme déchiré, d’un tiers plus mince que le reste de l’épiderme , et s’enlevant facilement. La tête est déclive de l’occiput aux narines ; elle l’est aussi des narines aux lèvres ; l’extrémité du museau a huit pouces de hauteur , et celle-ci s’accroîtrapidement en montant des narines à l’occiput.

L’ouverture de la bouche est dirigée sur les côtés , et non pas en haut; mais la lèvre supérieure et externe , grande, plane , dirigée obliquement vers l’angle de la bouçhe , se prolonge tellement au-delà de la mâchoire inférieure , que, poqr celui qui

DES STELLÈRES.

ne voit que la tête, l’ouverture de la bouche lui paraît comme dirigée en haut, ou placée inférieurement.

Cette ouverture, en elle-même, n’est pas en rapport avec la grande taille de l’animal, mais elle suffit pour sa nourriture, qui se compose de fucus.

Les lèvres supérieure et inférieure sont chacune doubles, et distinguées en externe et en interne.

La lèvre supérieure externe limite, suivant une ligne oblique, l’extrémité du museau; elle représente un demi-cercle, est plane, gonflée, épaisse, large detfquatorze pouces, haute de dix pouces , blanche, lisse, semée d’un grand nombre de petites éminences ou tubercules, d’où sortent, au centre, des soies blanches, diaphanes, longues de quatre à cinq pouces.

La lèvre supérieure interne, longue de cinq pouces, large de deux et demi, isolée de toutes parts de l’externe, et ne lui adhérant que par sahase, est voisine du palais ; elle est comme une langue de veau , toute villeuse, et hérissée d’aspérités. Elle ferme solidement la partie supérieure de la bouche, est mobile, et sert a arracher les fucus et à les conduire dans la bouche ; de même que l’on voit les chevaux et les bœufs, quand ils paissent, écarter leurs lèvres, et même les fléchir un peu en dehors.

La lèvre inférieure est également double : l’externe, noire , lisse, dépourvue de soies, offrant grossièrement la forme d’un cœur, et formant, si l’on peut ainsi dire, une sorte de menton , est large de sept pouces, haute de six et huit dixièmes.

La lèvre inférieure interne est un peu séparée de l’externe, villeuse ; elle ne paraît pas quand la bouche est fermée, parce que l’externe la recouvre en se recourbant ; elle est opposée à la lèvre supérieure interne , et complète avec celle-ci l’occlusion de la bouche.

Lorsque la mâchoire inférieure est rapprochée de la supérieure , l’espace vide qu’elles circonscrivent est rempli par une masse épaisse de fortes soies , longues d’un pouce et demi , blanches , qui empêchent que rien ne s’échappe de la bouche quand l’animal mange , ni ne soit enlevé par l’eau qui pénètre constamment dans la bouche ; et c’est aussi par là que l’eau est rejetée quand la bouche se ferme.

Ces soies ont l’épaisseur d’une plume de pigeon ; elles sont blanches ? fistuleuses, bulbeuses en dessous , et elles offrent,

DES STELLÈRES.

sans le secours du microscope , toute la structure des poils.

Si l’on suppose l’animai couché sur le ventre , l’extrémité du museau a, des narines aux lèvres, une hauteur perpendiculaire de huit pouces ; il est arrondi tant dans le sens des narines à l’extrémité des lèvres que vers les côtés de la mâchoire supérieure ; puis il devient plus épais, et augmente beaucoup dans sa circonférence. Les lèvres externes sont gonflées , épaisses , et percées , comme dans le chat , de pores larges et nombreux , de chacun desquels sortent de lortes soies blanches, d’autant plus épaisses qu’elles sont plus voisines de l’ouverture de la bouche. De ces soies, celles qui se distinguent le plus par leur épaisseur sont celles qui font saillie entre les lèvres de chaque mâchoire ; elles font l’office de dents pour arracher les fucus, et empêchent que dans la mastication îi s’échappe rien de la bouche. La mâchoire inférieure est plus courte que la supérieure et la seule mobile $ mais les lèvres des deux mâchoires sont mobiles comme dans les chevaux j à l’aide de celles-ci, l’animal sépare les parties dures, les racines, les tiges inutiles des plantes qu’il a arrachées des rochers avec ses bras , et il semble que la section ait été faite avec le meilleur couteau. Ces débris, rejetés dans les gros temps sur le rivage, et rassemblés en quantités énormes , indiquent la présence de ces animaux. C’est parce que les tiges des plantes marines sont plus dures et plus épaisses que celles des plantes terrestres que les lèvres de cet animal sont plus robustes et plus dures que dans aucun autre animal terrestre ; et ces lèvres, que l’on ne saurait manger , ne peuvent être ramollies ni par l’ébullition ni par aucun autre moyen.

La structure interne de ces lèvres est telle que , lorsqu’on les incise , elles présentent l’aspect d’un damier composé d’une multitude de petites cases ; cet aspect est produit par des muscles extrêmement nombreux, très-petits , épais , rouges , rliomboïdaux ou trapézoïdaux, entre lesquels sont disposés en nombre égal d’autres trousseaux blancs , réticulés , tendineux , contenant, comme dans une cellule, une graisse fluide. Ces lèvres, soumises à l’ébullition , cèdent facilement toute leur graisse , et alors les cellules blanches apparaissent comme autant de mailles tendineuses. Il me semble y avoir trois raisons de cette structure,

DES STELLERES.

1. Pour augmenter la force et la densité des lèvres, de sorte qu’elles soient moins exposées à des causes externes de lésions.

2. La tête et la queue de ces muscles étant disposées de telle sorte que la tête se dirige obliquement vers l’ouverture de la bouche, et que la queue se dirige obliquement vers le crâne, les lèvres forment de leur origine à leur terminaison une sorte de lacis , et l’animal a plus de facilité pour soulever et faire mouvoir ces lèvres fort pesantes.

3. Au moyen de cette structure , les lèvres peuvent être mues en quelque sorte en spirale, et sans que l’animal, empêché par le peu de mobilité de la tête et par la croûte épaisse qui la recouvre, ait besoin de mouvoir toutle corps lorsqu’il veut arracher quelque fucus trop résistant.

La mastication a lieu autrement que dans tous les autres animaux, non par des dents , dont ces animaux sont dépourvus, mais par deux os considérables, blancs , espèce de masses dentaires , dont l’une adhère au palais, et l’autre, opposée à la précédente, est attachée à la mâchoire inférieure.

L’insertion même de ces os est insolite , et ne peut s’exprimer par aucun nom : on ne peut dire que ce soit une gomphose , car ces os ne sont pas implantés dans les maxillaires , mais ils adhèrent par des pores et des papilles nombreuses correspondant à d’autres papilles et à d’autres pores semblables que présentent le palais et la mâchoire inférieure. En outre , cet os dentaire se fixe, en avant, dans la membrane papillaire de la lèvre supérieure interne, sur les côtés , dans des stries osseuses ; en arrière ,par une double apophyse au palais et au maxillaire inférieur , de manière à être solidement afîèrmi.

Ces os molaires sont percés , a leur face adhérente , de beaucoup de petites ouvertures , comme un réseau ou une éponge ; c’est par là que pénètrent les artères et les nerfs , comme dans les dents des autres animaux. La face libre est lisse , et marquée de beaucoup de sillons tortueux , ondulés , séparés par autant d’éminences , lesquelles sont reçues dans les sillons de la dent opposée , de manière que dans la mastication les fucus sont broyés comme par une meule. J’ai fait dessiner ces os dentaires , car des figures feront mieux comprendre ce qu’il fst difficile d’exprimer par des paroles.

DES STELLERES

Les narines sont placées à [la partie supérieure et la plus antérieure de la tête, comine dans les chevaux, elles sont au nombre de deux, séparées par une cloison cartilagineuse épaisse, large d’un pouce et demi. Les narines elles-mêmes, longues de deux pouces , ayant un diamètre transversal de deux pouces également , sont ouvertes , mais elles forment vers l’intérieur plusieurs courbures ou labyrinthes. En dedans elles sont considérables , rugueuses , percées d’un grand nombre de porosités noirâtres , et revêtues d’une membrane aponévrotique. De chacun des pores sort une soie du volume d’un fil de cordonnier, longue d’un demi-pouce , et facile à arracher 5 elles remplissent l’office des moustaches dalles autres animaux.

'sa1 Les yeux sont situés exactement entre l’extrémité du museau et l’oreille ; ils sont sur le même plan que le bord supérieur des narines , ou un peu plus haut ; relativement à un si grand corps, ils sont extrêmement petits, du volume de petits œufs ; on n’y distingue ni cils , ni appareil externe d’aucune espèce ; ils se voient dans un trou de la peau , arrondi , et ayant h peine un diamètre d’un demi-pouce. L’iris est noir, le bulbe bleuâtre ; les angles de l’œil ne sont visibles qu’après qu’on a incisé la peau autour du globe oculaire. Vers le grand angle de l'œil , de même que dans la loutre marine , s’élève une crête cartilagineuse , qui , dans l’occasion , recouvre tout l'œil , et fait fonction de membrane clignotante , en écartant et enlevant les corps étrangers qui l’atteignent quand l’animal paît. Cette crête cartilagineuse constitue , par une de ses faces , une des parois du sac lacrymal , avec lequel elle est unie au moyen d’une membrane tendineuse commune. L’intérieur du sac lacrymal a présenté en abondance un mucus visqueux ; le sac lui-même peut contenir une châtaigne , et il est tapissé d’une membrane glanduleuse.

Les oreilles ne présentent h l’extérieur, comme dans le phoque, qu’une ouverture petite ; il n’y a pas le moindre vestige d’oreille externe, et l’ouverture elle- même ne se reconnaît qu’autant qu’on la cherche avec beaucoup d’attention , car on a peine a la distinguer au milieu des rugosités de la peau : elle admet a peine l’extrémité d’une plume de poule ; le canal interne est uni et revêtu d’une peau noire très-lisse ; ce qui fait que, quand on a détaché les muscles de la tête*, il se distingue par sa couleur et se reconnaît facilement »

CETACES.

DES SÏELLERES.

La langue, longue de douze pouces, large de deux et demi, charnue, acuminée, offre à sa surface des villosités courtes et rudes, et elle est cachée au fond de la gorge , ce qui a fait quelquefois penser que l’animal n’avait pas de langue. En effet , quelque traction qu’on lui fasse éprouver, elle n’atteint pas l’angle de la bouche, mais en demeure éloignée d’un pouce et demi ; si elle était plus longue, elle empêcherait les os masticateurs de faire leur fonction.

La tête, mal limitée ainsi que le cou, est unie au reste du corps , de manière qu’on ne peut l’en distinguer , comme dans les poissons : pour ce qui est du cou , on voit assez obscurément qu’il est plus court de moitié que la tête , arrondi , moins grand que celle-ci en circonférence. Néanmoins non seulement il y a au cou des vertèbres mobiles , mais le cou luimême se meut ; d’ailleurs ce mouvement n’est observable que sur l’animal vivant , et lorsqu’il paît ; alors en effet il incline la tête à la manière des bœufs sur la terre ; mais , à voir l’animal mort ou tranquille, recouvert d’un épiderme épais et difforme., sans aucune saillie vertébrale, on pourrait croire que chez lui le cou est immobile.

Des épaules à l’ombilic le corps s’élargit rapidement, et de l’ombilic à l’anus il s’amincit; les flancs sont arrondis, ventrus , ainsi que l’abdomen, qui, distendu par une masse intestinale immense , est élastique, renflé comme une outre , diminuant de l’ombilic à l’anus, et des mamelles au cou.

Dans les animaux gras , tels qu’on les trouve au printemps et en été, le dos est légèrement convexe ; mais en hiver, lorsqu’ils sont amaigris, le dos est aplati et un peu enfoncé de chaque côté de l’épine, de façon qu’ alors les vertèbres et l’épine dorsale sont apparentes.

De chaque côté, les côtes s’élèvent en arc vers le dos ; elles s’unissent aux vertèbres dorsales par amphiarthrose , comme dans l’homme, puis elles se recourbent en arc vers le bas, après avoir formé par leur union aux vertèbres une double concavité le long du dos.

La queue commence à la vingt-sixième vertèbre , et se compose de trente-cinq vertèbres. Elle diminue peu à peu de l’anus à la nageoire caudale ; elle est plutôt légèrement quadranguîaire qu’aplatie ; en effet toutes les vertèbres de la queue ont

DES STELLÉRES.

deux épiphyses et quatre apophyses 5 parmi celles-ci, les latérales sont larges, plates, recourbées à l'extrémité ; la supérieure, for» niant l’épine, est acuminée ; l’inférieure est un os large , aplati , ayant la forme d’un lambda grec ; il est uni au corps de la vertèbre suivant une ligne étroite, et cette union est affermie par de forts trousseaux ligamenteux et tendineux. Les muscles de la queue , disposés en quatre sens , remplissent ces cavités formées par les vertèbres et les angles qui séparent les apophyses, d’où résulte pour la queue une forme prismatique allongée, à angles obtus.

La queue est d’ailleurs épaisse, volumineuse, terminée par une nageoire noire, très-dure, inflexible; celle-ci n’est pas divisée en rayons, mais continue , d’une substance semblable au fanon de la baleine , et par conséquent formée d’un morceau unique , compacte , qui résulte de l’assemblage de lamelles fortement rapprochées. Cette nageoire est fendue à son extrémité jusqu’aux trois quarts de sa longueur, ce qui lui donne en quelque sorte l’aspect de certaines nageoires épineuses de poissons. Cette nageoire a soixante-dix-huit pouces de largeur ou de longueur , et sept pouces trois dixièmes de hauteur ; elle est épaisse d’un pouce et demi, elle se fixe entre les muscles de la queue comme par gomphose, ou dans un canal triangulaire.

La nageoire caudale est légèrement fourchue, les deux cornes en sont de la même grandeur, et, comme d ans la baleine et le dauphin, elle est placée horizontalement, et non, comme dans la plupart des poissons, dans un plan vertical ; dans le mouvement latéral et tranquille de sa queue, l’animal nage en avant ; lorsqu’il la meut, au contraire, du ventre vers le dos, il pousse violemment son corps en avant, et cherche à se soustraire à la main ennemie qui l’att.re.

Le point le plus curieux par lequel cet animal diffère de tous les autres animaux tant terrestres qu’amphibies, ce sont ses deux bras, ou , si l’on veut, ses pieds de devant. Aux épaules se joignent, près du cou , deux bras longs de vingt-six pouces et demi , et qui présentent deux articulations. L’os supérieur ou l’humérus s’articule à l’omoplate par arthrodie.

Il s’articule aussi, comme/ dans l’homme , avec le cubitus et le radius. L’avant-bras est terminé par un tarse et un métatarse; mais il n’y a aucun vestige de doigts , non plus que d'ongle ou de sabot ; le tarse et le métatarse sont enveloppés d’une graisse

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