‹ De l'histoire naturelle des Cétacés, &cChapitre 9 sur 48 · DES STELLÈRE · texte numérisé non relu

DES STELLÈRE

solide, de beaucoup de tendons et de ligamens . de peau et d’épiderme, de manière à ressembler beaucoup au moignon d’un membre amputé. D’ailleurs la peau, et l’épiderme surtout, Sont ici beaucoup plus épais, plus durs, et plus secs, de sorte que l’extrémité des bras offre une ressemblance grossière avec le sabot d’un cheval : mais le sabot du cheval est plus aigu, plus tranchant, et par conséquent plus propre pour creuser la terre. En dessus ces sortes de sabots sont lisses et convexes ; en dessous ils sont plats, un peu concaves, et hérissés d’innombrables soies, longues d’un demi-pouce, et fortement serrées.

J’ai vu dans un individu ces sabots partagés en deux, comme le pied d’un bœuf; mais cette division, d’ailleurs grossière et bornée à l’épiderme, était due plutôt au hasard qu’à la nature; effet d’autant plus facile et plus vraisemblable, que l’épiderme offre en ce point, par son extrême sécheresse une grande disposition à se fendre.

On retrouve donc ici l’homme de Platon, comme Ray l’a dit en plaisantant, car ces bras servent à des fonctions diverses: avec eux l’animal nage comme avec des nageoires branchiales; avec eux il marche sur le rivage limoneux comme avec des pieds; avec eux il s’afFermit et se maintient au milieu des rochers glissans ; avec eux il détache les fucus et les plantes marines ; avec eux, comme le cheval avec ses pieds de devant, il résiste énergiquement, lorsque, saisi, parle harpon , on cherche à l’attirer sur le rivage : on voit alors l’épiderme qui environne ces bras se fendre et se détacher par fragmens ; enfin c’est avec eux que la femelle, dans la saison du rut, nageant couchée sur le dos, embrasse et retient le mâle qui vient la couvrir. f| Les mamelles, situées, au nombre de deux, sur la poitrine, sont, contrairement à ce qui s’observe d’ordinaire chez les animaux, placées au même endroit, sous les bras, et ont la même forme que dans l’homme. Chaque mamelle est longue d’un pied et demi, convexe, présentant des replis en spirale, glanduleuse , plus dure qu’une mamelle dé vache, et non pénétrée de graisse. Toutefois le pannicule graisseux qui enveloppe tout le corps passe également sur elle en y conservant toute son épaisseur. Mais l’épiderme y est plus mince, plus mou, plus ridé ; le mamelon est également enveloppé d'un épiderme noir plissé en rond , mais mou1; il pend de chaque côté au-dessous du bras ou

DES STELEÈRES.

de Faisselle ; et dans les individus qui allaitent il est long de quatre pouces, épais d’un pouce et demi ; dans les femelles qui n’allaitent plus ou qui n’ont pas encore produit, le mamelon est tellement rétracté et court , qu’il ressemble à de petites verrues, et les mamelles sont peu gonflées. Le lait est gras et doux , semblable pour la consistance et pour la saveur à celui de la brebis ; et il m’est souvent arrivé de le traire abondamment sur des individus morts , de la même manière qu’on le trait dans les vaches. Il y a autour des mamelles une aréole rugueuse un peu plus élevée que celles-ci ; les glandes mammaires incisées laissent suinter un lait semblable à celui qu’on obtient par le mamelon. Les conduits lactés s’ouvrent au nombre de dix ou douze dans chaque mamelon. Les mamelles soumises à l’ébullition sont un peu plus dures que celles de vache, et elles répandent une légère odeur animale.

Cette espèce s’accouple comme l’espèce humaine, le mâle dessus, la femelle dessous : la verge, longue de trente-deux pouces , est solidement attachée , ainsi que son fourreau, au-devant de l’abdomen , et s’avance jusqu'à l’ombilic; du reste, elle est volumineuse, fort semblable à celle du cheval, et terminée par un gland de mime loi 111e que celle-ci , seulemc nt plus grand.

Les parties génitales de la femelle sont à huit pouces au-dessus de l’anus. L’ouverture de la vulve est triangulaire; en haut, là ou est placé le clitoris , elle est le plus large ; elle est plus étroite vers l’anus : la fente elle-mtme admet facilement cinq doigts rassemblés. Le cli.oris , long d’un pouce et demi, est presque cartilagineux , enveloppé d'une forte peau , dure , polie, et sillonnée de beaucoup de plis courts, disposés en cercle : cette peau est mélangée de brun et de blanc , de même que la vulve ; les lèvres de la vulve sont très-raides et dures ; F urètre, long de cinq pouces, s’ouvre en dedans et près de l’ouverture de la vulve; au-dessous de lui, une membrane forte, en partie musculeuse, en partie tendineuse, sémilunaire , sépare comme un vestibule la vulve du vagin proprement dit , et constitue une sorte d’hymen ; cependant l’ouverture entre les cornes de cette membrane est suffisante pour que le pénis du mâle puisse sans d.fficuité pénétrer dans Je vagin* Le vagin lui-même , long de neuf pouces et demi , est tapissé d’une forte membrane aponévrotique , qui est striée suivant

54 DES STEï.LÈRES.

su longueur et marquée de beaucoup de sillons superficiels. Entre ces sillons on rencontre en grand nombre de petites glandes qui n’excèdent pas le volume d’une tête d’épingle ; elles produisent un mucus qui enduit de toutes parts le vagin. L’utérus , de formé sphérique , avait le volume d’une tête de chat ; incisé , il présentait les même mucosités que le vagin , et un grand nombre de replis d’un demi-pouce de largeur. La substance du vagin est tellement dure , que j’ai eu peine à l’inciser transversalement. Les ligamens de l’utérus et les trompes m’ont paru avoir sensiblement la même structure que dans le cheval.

L’anus , situé à huit pouces et demi au-dessous des parties génitales , est entouré d’un sphincter qui ne le ferme pas étroitement ; il offre un diamètre de quatre pouces. Le sphincter est blanc ; la tunique interne de l’intestin rectum est glabre ^ polie , d’un brun olivâtre , et , de même que dans les chevaux , tantôt noire , tantôt blanche et tachetée.

Description des parties internes.

J’ai ouvert la tête de quatre individus , et j’ai cherché avec beaucoup de soin ce que l’on a appelé les pierres de lamantin , mais je n’ai rien trouvé qui ressemblât à une pierre ou à un os ; d’où j’ai conclu ou que ces os ne se trouvent pas chez tous , ou bien qu’ils ne se rencontrent que dans certaines localités , ou plutôt que Schroder et tous ceux qui ont décrit la forme de ces os l’ont supposée par analogie avec celle du bezoard , et n’ont jamais vu de leurs propres jeux les os ou les pierres de lamantin qu’ils ont décrites. Peut-être aussi fautil entendre par là ces os masticateurs ou ces masses dentaires blanches qu’on trouve au palais et à la mâchoire inférieure ; et cela paraît d’autant plus vraisemblable , que la description qu’on trouve dans la pharmacologie de Sam. Von Dale s’accorde beaucoup avec ces os masticateurs. Sa description a été faite d’après les objets , et , comme il ignorait la fonction de ces os , il ajoute : La pierre du lamantin est un os crustacé , blanc , semblable à l’ivoire , extrait de la tête , et de forme tortueuse. Il a sans doute voulu indiquer par ce mot les sinuosités et les

DES STKLLERKS.

éminences flexueuses qu’offre la surface de chacun de ces otm

Le crâne est très-épais ; il contient un cerveau petit ; le cerveau n’est séparé du cervelet par aucune cloison osseuse : le reste ne m’a rien présenté de particulier.

L’œsophage est large , tapissé d’une membrane tendineuse , forte , blanche ; on y voit un grand nombre de rugosités et de plis dans son trajet jusqu’à l’estomac : là il présente avant sa terminaison un grand nombre de petits appendices triangulaires , longs d’une ligne, recourbés en haut dans la direction de l’œsophage , et dont l’usage me paraît être d’empêcher la régurgitation des alimens; ils écartent l’idée de quelque rumination , que j’avais conçue au premier abord.

L’œsophage s’ouvre vers le milieu du ventricule, comme dans le cheval et le lièvre.

L’estomac forme une masse qui étonne $ il a six pied de long 5 cinq pieds de large , et est tellement rempli par les alimens et par des fucus , que quatre hommes vigoureux , après l’avoir attaché à un câble , ont eu besoin de beaucoup de peine et d’efforts pour le déplacer et l’extraire de l’abdomen.

Les tuniques de l’estomac ne se peuvent pas distinguer l’une de l’autre j leur ensemble offre trois lignes d’épaisseur. Une tunique grasse , épaisse de deux lignes , simple , enveloppe le ventricule, adhère par sa partie supérieure, d’une manière assez intime , à la tunique membraneuse de l’organe , demeure libre dans tout le reste de son étendue , et paraît plutôt destinée à conserver la chaleur de l’estomac qu’à contenir cet organe. La tuniqne interne de l’estomac est blanche , glabre ; elle n’offre ni rugosités ni villosités ; mais ce qu’il y a de plus remarquable , et ce que plusieurs refuseront peut-être de croire , c’est que j’ai trouvé dans le ventricule , non loin de l’insertion de l’œsophage, une glande ovale du volume d’une tête humaine ; cette glande , saillante dans l’organe comme quelque grand anévrisme, se trouvait entre la membrane musculeuse et la ner veuse : elle s’ouvrait à travers la tunique villeuse par de nombreuses porosités , qui versaient abondamment dans la cavité du ventricule un liquide blanc a}rant la consistance et la couleur du suc pancréatique. J’ai eu pour témoin de ce fait extraordinaire le chirurgien Bettge. Le hasard m’a fourni deux occasions de connaître la nature de ce liquide 5 car ayant in-

56 DES STELLERES.

troduit un tube d’argent dans un des pores de la tunique interne , afin d’explorer ces Voies d’excrétion , le tube a été retiré noirci , comme cela arrive lorsque l’acide de soufre agit sur l’argent. J’ai encore observé le même fait lorsque, après avoir ordonné à l’étudiant Konowalow de retirer les matières contenues dans l’estomac , il me montra , après cette opération , l’anneau d’argent qu’il portait au doigt couvert de là même couleur. La tunique interne du ventricule était perforée par des lombrics blancs , longs d’un demi-pied , et dont cet organe fourmillait, ainsi que le pylore et le duodénum. Ces lombrics avaient aussi pénétré dans l’intérieur de la glande. Celle ci laissait couler 'a l’incision un liquide abondant. Il ne m’a pas été possible plus tard d’examiner d’autres estomacs, car je manquais des secours nécessaires , et je ne pouvais avec peu de inonde renverser sur le dos les individus que je trouvais à t'erre : c’est pourquoi je conserve quelque doute si cette glande existe constamment, ou n’est que le résultat de quelque maladie.

Le pylore était tellement ample et gonflé , qu’au premier aspect je l’ai pris pour un second estomac , et je m’occupais de rechercher les deux autres , car je croyais l’animal ruminant ; mais , après avoir incisé le pylore, j’ai changé d’avis , et j’ai reconnu à sa structure , en tout semblable à celle de l’estomac , que c’était le pylore : par malheur, il m’arriva que les hommes que j’avais rassemblés pour une heure , en leur donnant d*. tabac au lieu d’arge- t , se fatiguèrent de ce travail 5 et, comme l’estomac et le foie formaient une masse trop cm sidérable pour qu’on pût les extraire en entier , il fallut couper le pancréas et son canal, ainsi que le conduit cholédoque. J’ai pu reconnaître cependant que le pancréas était divisé en deux lobes, et composé d’un grand' nombre de petits lobules glanduleux , et qu’il était petit , eu égard à la taille de l’animal , car il n’avait pas plus de quatre pouces d’épaisseur.

Les intestins sont plus considérables dans cet animal qu’en aucun autre, excepté peut-ctre la baleine , que je n’ai pas encore eu l’occasion d’examiner. Ils remplissent la cavité abdominale à tel point, que l’abdomen est tendu et gonflé comme une outre ; et, lorsque , après avoir détaché les tégumens communs et les muscles de l’abdomen, on fait au péritoine une légère piqûre,

DES STELLKRES, $<J

les gaz s’eu échappent avec un sifflement et un bruit semblables à ceux que produit l’éolipyle. C’est aussi pour maintenir cette masse intestinale que l’abdomen est tapissé d’un double péritoine , très-fort , membraneux et aponévrotique. Le péritoine s'étend du pubis au sternum, et s'attache de chaque côté aux fausses côtes. De chacune de celles-ci partent de forts tendons, partagés en plusieurs rayons droits, qui de chaque côté se dirigent vers la ligne blanche , et qui, en s’entrecroisant, forment h la surface du péritoine , lorsqu’on a enlevé les muscles de l’abdomen , une sorte de toile en damier, de l’aspect le plus agréable. Du bord interne des côtes naissent des tendons semblables , que l’on distingue à l’intérieur , formant comme des colonnes horizontales qui augmentent la solidité de la membrane péritonéale. Les deux membranes se confondent en une seule sur la ligne médiane près de la ligne blanche ; mais sur les flancs elles sont distinctes. Lorsqu’on incise le péritoine, les intestins sortent avec violence, et sans qu’on les touche ils quittent l’abdcmen, car ils sont tellement remplis , que de l’œsophage à l’anus ils représentent une espèce de boudin gonflé et sans le moindre espace vide. Les intestins grêles sont glabres, enveloppés de beaucoup de graisse, blancs, cylindriques, et d’un diamètre de six pouces. Si l’on y fait la moindre piqûre, des excrémens liquides en jaillissent avec violence, comme jaillit le sang d’une veine ouverte ; et souvent le visage des spectateurs en était inondé lorsque l’un de nous, en plaisantant, perçait le canal intestinal du côté opposé à celui où il se trouvait.

Le cæcum, fort grand, ainsi que le colon, est partagé au moyen d’une bandelette ligamenteuse qui le parcourt des deux côtés, suivant sa longueur, en de ncmbreuscs cellules. J’ai cherché la valvule du colon sans réussira la trouver. Pour être court, je dirai que ces intest.ns ne d. fièrent de ceux des chevaux que par leur grandeur et leur capacité , mais nullement pour leur structure, et les matières qu’on trouve dans celte tei minaison des intestins ressemblent tellement pour la lorme, pour la grandeur, pour l’odeur, pour la couleur, pour toutes les autres piopriétés, aux excrémens du cheval, qu’elles tromperaient le palefrenier nu me le plus exercé, et seraient prises pour des excrémens de cheval. J’avoue que moi-même, dans les premiers jours de mon arrivée dans Prie, j’y ai été grossièrement trompé. C’était pour moi

BBS STFXLÊREte,

comme uû miracle de rencontrer quelques-uns de cès objets congelés; et, n’en connaissant pas la véritable origine , je tirais de prémisses très-fausses une conclusion très-vraisemblable.

Les brouillards d’automne nous empêchaient alors d’apercevoir le continent , et je pensais que l’Amérique se trouvait au voisinage de notre île, par la raison que , n’y ayant pas de chevaux au Kamtschatka , mais seulement en Amérique, les excrémens qui avaient été apportés , et que nous trouvions encore entiers , étaient un signe irrécusable du voisinage de la terre.

Le canal intestinal tout entier, de la bouche à l’anus, mesurait cinq mille neuf cent soixante-huit pouces, de sorte que les intestins avaient vingt fois et demie la longueur totale de l’animal.

Le mésentère, très-épais et gras , est parsemé de beaucoup de glandes du volume d’une noix ou de celui d’un gland. L’opacité du mésentère ne m’a pas permis d’observer les vaisseaux lactés, non plus que les lymphatiques , quoique les intestins fussent encore chauds. Les veines, ayant le volume du doigt auriculaire , se distinguent a leur teinte livide et par une demitransparence.

La plèvre est formée par une double membrane très-forte ; au-dessous d’elle un muscle unique continu, épais d’un pouce, revêt chacun des côtés.

La vessie urinaire est épaisse de deux lignes, très-forte ; elle n’a pas plus du volume d’une tête humaine , et est plus petite que la vessie du bœuf.

La trachée-artère n’était pas formée d’anneaux ou de demianneaux cartilagineux, mais elle offrait une structure tout-àfait inaccoutumée. Elle se compose d’un cartilage unique , contourné en spirale, revêtu tant h l’intérieur qu’à l’extérieur d’une membrane résistante. Cependant les tours de la spirale n’ont pas partout la même largeur. Dans quelques points, le bord du cercle supérieur présente une échancrure où s’engage une éminence correspondante du cercle inférieur; et cette disposition, aidée de la membrane qui maintient la spirale, en dedans et en dehors , empêche qu’en aucun sens il ne puisse s’effectuer de luxation. La trachée-artère, en se divisant en rameaux au-dessous de la glotte, conserve la même structure, et on retrouve encore celle-ci dans la substance même des poumons ; cette spirale continue n’a sans doute pas d’autre objet que de permettre plus

STET-LEllES.

facilement à l’animal de soulever dans lu respiration lu masse énorme et pesante des poumons , mouvement auquel ne contribue aucun muscle ni aucun organe placé dans le dos.

La glotte ressemble à celle du bœuf; cependant elle est fermée par l’épliglotte d’une manière plus serrée et plus solide que dans les mammifères terrestres ; l’épiglotte est aussi comparativement plus épaisse. Le diamètre de la tracbée-artere au-dessous de la glotte est de quatre pouces deux dixièmes.

La glande thyroïde est fort grande ; elle laissait couler a l'incision deux liquides abondans, de couleur et de consistance différente; celui qui était fourni par les petites glandes extérieures avait la couleur du lait ; plus consistant que du lait de brebis, sa saveur était douce; celui qui s’écoulait du milieu de la glande, ou plutôt du réceptacle de la glande , était contenu dans un sac membraneux spécial ; il était glutineux, de consistance pultacée, d’une saveur douceâtre mêlée d’un peu d’amer-1 tume, d’une couleur blanche jaunâtre. J’ai vivement regretté de n’avoir pas, lorsque l’idée me vint, dans le dernier des individus que j’ai ouverts, d’examiner cette glande avec plus de détails, pris soin de faire extraire en entier la gorge, la trachée-artère, le cœur et les autres viscères , ce qui dans un animal si énorme ne peut se faire qu’avec l’aide de beaucoup de monde. J’aurais recherché si ce liquide ne se décharge pas dans quelque organe en particulier, soit dans l’estomac, comme le pense Vercellonius, soit ailleurs; j’ai bien vu les restes d’un canal coupé; mais où va-t-il aboutir? c’est ce que je n’ai pas vu et que je ne veux pas deviner.

Quant au cœur, il diffère en beaucoup de points de celui de tous les autres animaux.

1. Par sa situation : la pointe est dirigée obliquement vers le sternum, la base se dirige vers le dos.

2. Par ses rapports: le cœur n’adhère pas au médiastin, mais il est libre de toutes parts, et manque entièrement de médiastin.

3. Il y a un péricarde , mais il n’enveloppe pas le cœur de près. Il forme plutôt dans le thorax, qu’il tapisse, une cavité spacieuse. C’est en haut, vers le dos, à la base du cœur, que le péricarde se trouve le plus rapproché de cet organe. Le cœur lui-même, lorsque l’animal paît, n’est pas, non plus que le péricarde, dirigé du dos au sternum suivant une ligne verticale,

6o DES STELLERES.

mais bien un peu oblique. Ainsi donc le péricarde lait ici l'office de niédiastin. Plus bas, vers l’abdomen, le péricarde s’unit à la paroi interne du diaphragme , en ne formant avec celui-ci qu’une seule membrane ; sur les côtés il adhère aux plèvres.

4* Par ses dimensions : le cœur pesait trente-six livres et un quart j il était long, de la base au sommet, de deux pieds deux pouces , et large, de l’extrémité d’une oreillette à l’autre , de deux pieds et demi 5 il était donc plus large que long.

5. Sous le rapport de la forme : le cœur est plus large et plus épais que long 5 de plus , et c’est là ce qui fait la différence principale , il ne s’amincit pas de la base au sommet pour se terminer, à la façon d’une toupie , en une pointe unique , mais bien en deux pointes , nombre égal à celui des ventricules ; cet écartement des pointes du cœur remonte environ jusqu’au tiers de sa hauteur ; puis elles se rejoignent , et forment la cloison qui sépare les deux ventricules du cœur. La pointe gauche est un peu plus longue et plus considérable que la droite. Chaque ventricule au-dessous de la cloison se prolonge dans la pointe qui lui appartient ; les colonnes charnues surpassent celles du cœur de f homme , non seulement en volume et en force, mais aussi en nombre ; les valvules des veines caves et pulmonaires , celles de l’aorte et de l’artère pulmonaire, sont semblables à celles de l’homme. La base du cœur est environnée d’une graisse épaisse, disposée en un cordon qui a partout un pouce et demi de large. Au-dessou> de celle-ci on distingue les veines coronaires, amples et présentant à leur intérieur des valvules , ce que je n’avais jusque là observé dans aucun autre animal. J’ai cherché avec beaucoup de soin , mais sans succès , le trou ovale et le conduit artériel de llotal. J’ai trouvé la cavité du péricarde à demi remplie de liquide ; et le seul fait de cette quantité me porte à croire que c’est une accumulation contre nature , qui se produit au milieu des angoisses de la mort lente de l’animal.

Les deux poumons sont longs, larges , étendus jusqu’à la moitié de l’abdomen , et lobés ; il y en a un de chaque côté de J épine dorsale : mais ils sont libres et saus dépendances , ce qui les éloigne des poumons des oiseaux , avec lesquels d’ailleurs ils ont des rapports de situation ; chaque lobe est enveloppé

DES STELLÈRES.

d’une membrane externe très-forte , qui fait qu’à considérer seulement la structure extérieure et la couleur des poumons, on les prendrait difficilement pour ces organes.

Le foie est composé de deux lobes volumineux , et d’un troisième, dont la figure est toute particulière. 11 est carré , et ressemble à une enclume de forgeron : il est placé au milieu entre les deux lobes plus grands ; il remonte plus haut que ceux-ci , et est immédiatement placé sous le sternum.

Le foie est revêtu à l’extérieur d’une très-forte membrane aponé rotique , de manière qu’il ressemble à toute autre chose qu’à un foie : on distingue à travers cette membrane les rameaux de la veine cœl.aque gonflés , et offrant une transparence bleuâtre. Lorsqu’on incise cette membrane, on voit la substance du foie , d’une couleur plus brune que dans le bœuf, mais très-molle et cédant sous le doigt comme un putrilage.

Il n'y a pas de vésicule du fiel. Le canal cholédoque admet facilement, comme dans le cheval, les cinq doigts réunis; il a donc une capacité considérable ; il est épais d’une demi-ligne , trèsfort , blanc en dehors , d’un jaune de safran à l’intérieur ; près de son embouchure dans le duodénum il s’unit avec le canal pancréatique pour ne former qu’un seul conduit.

Les reins sont placés dans les lombes , de chaque côté de l’épine; ils ont trente-deux pouces de long, et dix-huit de large ; ils ont la forme ordinaire des reins et sont enfermés dans une membrane très-forte. Lorsqu’on enlève celle-ci, on distingue un grand nombre de lobules de même forme que dans le phoque et dans la loutre marine , mais qui - nt des dimensions beaucoup plus grandes ; car ils ont à la surface deux pouces de long sur un pouce et demi de large ; ils forment des pyramides dont le sommet se dirige en dedans. Chacun de ces lobules est pourvu d’un uretère particulier, d’une papille , et d’une artériole ; ces uretères se réunissent en six rameaux principaux , puis enfin un canal unique conduit l’urine dans la vessie urinaire.

J'ai omis d’observer les capsules surrénales et la rate , ainsi que les organes intérieurs de la génération , et plusieurs autres parties qui me sont revenues plus tard en mémoire , lorsque déjà je n’avais plus ni le temps ni les moyens de continuer mes observations.

DES STELLERES.

Description abrégée des os.

Les os de la tête du lamantin ressemblent, pour la force et la solidité, à ceux du cheval ; mais ceux du reste du corps surpassent en grandeur et en dureté ceux de tous les animaux terrestres.

Les os du crâne réunis ne sont pas plus grands que dans une tête de cheval ; et ils n’en diffèrent guère ni pour la forme ni po r l’union des os.

Le crâne , dépourvu de sutures , se continue en avant par deux apophyses vers les os du nez , et s’unit par une arthrodie diarthrodiale aux os du nez et aux maxillaires ; les os du nez se joignent aux maxillaires par un ginglyme diarthrodial. Les os du nez s’unissent par une suture rugueuse. Le temporal s’unit au crâne par suture , l’occipital par harmonie : il est très-dur et presque pierreux. Le maxillaire inférieur se compose d’un seul os dans les adultes , et de deux dans les jeunes.

La tête a vingt-sept pouces de longueur des narines à l’occiput : elle est large à l’occiput de treize pouces et demi.

Il y a en tout soixante vertèbres : six au cou , dix-neuf au dos , trente-cinq à la queue.

Il y a cinq paires de vraies côtes , douze paires de fausses.

Le corps des vertèbres du cou est étroit 5 elles ont la structure générale des vertèbres cervicales du cheval ; mais je ne puis indiquer jusqu’à quel point elles en diffèrent par des caractères particuliers ; car je suis dépourvu de livres et de squelette de cheval , et je ne me fie ni à ma mémoire ni à mon imagination.

Les épines des vertèbres dorsales sont aiguës et larges ; et , malgré l’épaisseur de l’épiderme et du pannicule graisseux , elles font sur les individus appauvris une saillie considérable et se distinguent très-nettement. Les vertèbres du dos sont effilées en dedans , dans la région de l’estomac et du foie ; mais toutes les autres sont arrondies et manquent de cette éminence pointue.

Chacune des vertèbres caudales a quatre apophyses particulières ; les latérales sont longues et larges 5 l’apophyse externe est semblable aux latérales pour la largeur , mais elle est plus

DES STELLEK.ES .

courte ; l’apophyse interne forme un os particulier, semblable au lambda des Grecs , s’unissant par une ligne au corps de la vertèbre , et y adhérant au moyen de ligamens très-forts. Toutes les vertèbres sont réunies entre elles par plusieurs larges tendons très-solides, qui les enveloppent de toutes parts, au point de ne rien laisser paraître de l’os lui-même.

Les cinq paires de vraies côtes sont unies au sternum par des cartilages ; toutes , tant vraies que fausses , sont robustes , épaisses , et très-pesantes.

Le sternum , dans sa partie supérieure , où il s’unit aux côtes , est cartilagineux ; plus bas , vers le scrobicule du cœur, il est osseux dans une étendue d’un pied et demi.

Au lieu d’os innominé , il y a deux os , un de chaque côté, ayant la grandeur et la forme du cubitus d’un squelette humain : d’un côté ils sont attachés par des ligamens très-forts à la trente-cinquième vertèbre ; de l’autre au pubis.

Il n’y a pas de clavicule.

Les bras se composent de deux os , du tarse et du métatarse.

Des mœurs et de la nature de l' animal.

Je me fusse abstenu d’une description aussi détaillée de cet animal , si je n’avais trouvé les descriptions du lamantin que nous possédons trop courtes , sèches , toutes pleines de fables et d’erreurs , comme ce qui nous vient des deux siècles précédens; car alors les auteurs d’histoire naturelle n’examinaient que très-légèrement les objets qu’ils avaient sous leurs j eux , pour rechercher de préférence les mœurs cachées des animaux, leurs amitiés ou leurs haines avec d’autres espèces , leur intelligence , et cent autres choses tout-à- fait en dehors du sujet; et ils enveloppaient d’une obscurité presque impénétrable les faits les plus clairs.

Quant à moi, j’ai eu pour premier soin de donner une idée claire et succincte de la forme extérieure de l’animal ; puis j’ai décrit la structure des parties internes , leurs ressemblances et leurs dissemblances avec ce qui est connu , de manière à déterminer les fonctions et la nature de l’animal ; j’y ajouterai ce qui

64 DES STELLERES.

concerne les usages des parties , sous le rapport des alimens, de la médecine, etc., et enfin ce que j'ai observé sur l’animal vivant de ses mouvemens , de sa nature , de ses habitudes.

Si je n’ai pas réussi comme je l’aurais désiré, cela a tenu d’abord a la saison, qui, h l’époque où ces animaux furent pris, se trouva constamment pluvieuse et froide ; puis à la nécessité d’observer de jour, à la violence de la mer, à des troupes d isatis, qui me dévoraient ou m’enlevaient tous les objets : pendant que j’examinais l’animal, ils m’avaient emporté mes papiers, mes livres, mon encrier; pendant que j’écrivais, ils dévoraient l’animal. Réd it à observer et a préparer seul, je trouvais un obstacle dans la masse considérable et dans le volume énorme des parties. Tous mes autres compagnons étaient occupés de la construction d’un bateau et des soins de notre délivrance : le soir seulement je les réunissais a mes frais, pendant une heure, pour quelque travail pénible î par ignorance et par dégoût, ils coupaient sans ménagement , ils agissaient*suivant leur caprice, et cependant il me fallait trouver bien leurs erreurs et leurs dégâts, pour qu’ils ne m’abandonnassent pas. Je n’ai pu ni extraire un viscère dans son entier , ni le déplier lorsqu’il était extrait , afin de faire quelque chose de précis. De sorte que, si j’ai trouvé quelque satisfaction dans plusieurs observations , j’ai éprouvé dix fois plus de chagrins et de dégoûts à voir toutes les choses utiles qu’il me fallait laisser sans examen : c’est pourquoi je prie le lecteur qui parcourra cette description incomplète d’en accuser les circonstances plutôt que mon zèle et ma volonté.

J’avais préparé un squelette de jeune individu , j’en avais bourré la peau , et séparé l’épiderme : mais, dans l’impossibilité d’emporter tous ces objets avec moi , à cause de la petitesse de notre bateau , je voulus au moins emporter la peau , mais sans plus de succès. J’avais eu les mêmes intentions pour le lion , l’ours et la loutre marine ; mais je n’ai plus l’espérance de jamais jouir de ces objets sur le continent du Kamtschatka.

Ma isc’en est assez de mes regrets et de mes difficultés.

J’observerai d’abord que le lamantin n’est pas le bœuf d’Aristote , car le lamantin ne paît jamais sur la terre ferme; et, du reste . il importerait assez peu que ce fût lui ; car Aristote ne donne aucune description , et vraisemblablement il n’a jamais vu ni reçu des détails sur l’animal dont il parle. J’observerai encore

K>ES STELLKllES .

que Lopez Francis Hernandez, et après lui Clusius et Ray, rapportent sur cet animal beaucoup de choses contraires à la vérité et à l’observation directe.

1 . Cet animal est partout dépourvu de poils , et ce qu’on pourrait appeler des poils, et qui sont plutôt des soies ou des sortes de plumes fistuleuses , ne se rencontrent qu’autour de la bouche et sous les pieds.

2. La tête de cet animal n’est ni celle d’un veau, comme le dit Clusius, ni celle d’un bœuf, comme le dit Hernandez ; mais , couverte de ses tégumens , elle ne ressemble à celle d’aucun animal , elle a une forme qui lui est particulière.

3. Les pieds sont tout-à-fait dépourvus d’ongles ; ils sont enveloppés par la peau , comme un membre amputé, et i’animal marche sur cette peau , qui est en ce point hérissée de soies.

4. C’est aussi sans vérité qu’Hernandès a attribué à cet animal des ongles semblables à ceux de l’homme , pour lui donner plus de ressemblance avec l’homme de Platon ; car il est absolument dépourvu de doigts et d’ongles ; à moins qu’on ne veuille comparer à un ongle humain le sabot du cheval , avec lequel le pied de notre animal a quelque ressemblance.

5. On peut voir aussi combien on obscurcit un sujet lorsque, après avoir supposé des prémisses fausses, on en tire des conclusions plus fausses encore. Ainsi tous les auteurs affirment unanimement que cet animal remonte les fleuves et paît les plantes qu’il rencontre sur leurs rives, parce qu’ils ont entendu dire qu’il se nourrit de plantes : mais c’est de fucus marins, et non de plantes terrestres, qu’il s’agit.

6. Il n’y a non plus aucune vérité dans ce qu’on rapporte , que cet animal se couche sur les rochers , et monte sur la terre ferme : sa structure le rend tout-à-fait impropre à se mouvoir sur terre. Il m’est arrivé une fois de voir un de ces animaux endormi , que la mer , en se retirant , avait laissé à sec sur le rivage j sans dé « fense , et hors d’état d’échapper par la fuite, il fut tué misérablement à coups de hache et de bâton.

Il estplus facile de croire que cetanimal puisse s’apprivoiser que d’ajouter foi à ce qu’on raconte de sa merveilleuse sagacité ; car sa stupidité et son avidité pour la nourriture font que, sans même être apprivoisé , il est fort doux. Un cruel hasard m’a fourni pendant dix mois l’occasion d’observer , de la porte de ma cabane cÉT.vcés, 3

DES STELLÈRES»

les mœurs et les habitudes de ces animaux , et je vais dire en peu de mots et en toute vérité les faits que j’ai observés.

Ces animaux aiment les parties basses et sablonneuses du rivage , et principalement les embouchures des rivières, où ils sont attirés par la douceur de l’eau courante. ïls sont toujours en troupes ; ils conduisent devant eux les petits et les individus non adultes ; mais ils les environnent en arrière et sur les côtés , et les laissent toujours dans le milieu du troupeau : à la marée haute ils s’approchent tellement du rivage , qu’il m’est arrivé souvent , non seulement de les frapper du bâton ou de la lance, mais même de leur toucher le dos avec la main. Lorsqu’on les attaque violemment, ils ne font autre chose que de s’éloigner du rivage , puis bientôt après ils s’approchent de nouveau.

Communément on voit vivre ensemble une famille entière , composée du mâle , de la femelle , d’un individu adulte , et d’un autre plus petit. Ils me paraissent monogames ; ils mettent bas en tout temps, mais plus fréquemment en automne , comme je l’ai conclu du nombre de petits récemment nés que je remarquais à cette époque. De plus, comme c’est au printemps que je les ai vus principalement engendrer, je pense qu’ils portent le fœtus pendant plus d’une année, La brièveté des cornes utérines et le nombre des mamelles me font croire qu’ils ne mettent bas qu’un petit, et d’ailleurs je n’ai jamais remarqué plus d’un jeune animal auprès de sa mère.

Ces animaux sont sans cesse occupés à manger 5 leur avidité fait qu’ils ont toujours la tête sous l’eau , et le soin de leur vie et de leur sûreté les occupe si peu, que vous pouvez, sur un bateau ou a la nage, aller au milieu d’eux, choisir en toute sûreté, et frapper du grappin au milieu du troupeau celui qui vous conviendra. Lorsqu’ils paissent, toutes les quatre ou cinq minutes ils sortent les narines hors de l’eau , et en chassent l’air et un peu d’eau avec un bruit semblable au hennissement du cheval 5 tantôt ils nagent tranquillement, tantôt ils marchent , en quelque sorte , et placent lentement un pied devant l’autre , comme le font en paissant les bœufs et les brebis.

La moitié du corps, c’est-à-dire le dos et les flancs sont toujours au-dessus de l'eau , et les mouettes ont coutume de s’y reposer pour se nourrir des insectes parasites qui se trouvent dans l’épiderme, comme on voit les corneilles se repaître des

DES STELLÈRES.

parasites du porc et de la brebis. Les lamantins ne mangent pas indistinctement tous les fucus,, mais principalement : i° un fucus ridé et crépu comme une feuille de chou de Savoie ; 2° un fucus en forme de massue ; 3° un autre en forme de fouet romain antique ; 4° im autre très-long, à bords ondulés. Dans les lieux où ces animaux ont passé un seul jour, la mer rejette sur le rivage d’énormes amas de tiges et de racines. Lorsque leur ventre est plein, on les voit quelquefois nager couchés sur le dos ; et, lorsque la marée baisse, ils s’écartent du rivage pour n’y pas demeurer à sec. Souvent en hiver ils sont suffoqués par les glaces qui flottent près des cotes, et ils sont rejetés morts sur le rivage 5 ce qui arrive aussi lorsque, étant surpris par les vents, les flots agités les jettent et les froissent contre les rochers. En hiver ces animaux sont maigres au point qu’on leur voiL l’épine du dos et toutes les côtes. Au printemps ils s’accouplent à la manière de l’homme ; c’est surtout vers le soir et par une mer tranquille ; mais avant l’accouplement ils se livrent à mille préludes amoureux : la femelle, nageant tranquillement en différentes directions, suit toujours le mâle ; mais elle lui échappe par mille tours et détours; tant qu’enfin, comme fatiguée, et impatiente d’un plus long délai, elle se renverse sur le dos, et reçoit le mâle, qui se précipite avec ardeur.

La capture de ces animaux se faisait au moyen d’un grand crochet de fer , dont la pointe représentait la branche d’une ancre, et dont l’autre extrémité, percée d’un anneau, était attachée à un long et fort câble. Un homme vigoureux s’armait du grappin, et, aidé de quatre ou cinq autres, montait la chaloupe : l’un tenant le gouvernail, trois ou quatre ramant, on s’approchait du troupeau. Le harponneur se tenait sur la proue, le grappin à la main , et, lorsqu’il était assez près pour pouvoir frapper de la chaloupe , il lançait son arme, et aussitôt trente hommes sur le rivage, saisissant l’autre extrémité du câble, retenaient l’animal , et l’attiraient péniblement vers le rivage , malgré ses violons efforts pour résister. Ceux qui étaient dans la chaloupe s’amarraient avec un autre câble, et accablaient l’animal de coups redoublés, jusqu’à ce qu’enfin, percé de coups de poignard, de couteau ou d’autres armes, il lut amené mort sur le rivage. Quelquefois on enlevait à l’animal d’énormes lambeaux. Tout çe qu’il faisait alors , était d’agiter violera-

DES STELLERES.

ment la queue et de résister de ses pieds de devant , au point que souvent il se détachait de grands iragmens d’épiderme. De plus, l’animal respirait fortement et comme en gémissant, et le sang s’élevait en jaillissant de son dos blessé ; tant qu’il avait la tête cachée sous l’eau , le sang ne coulait pas , mais, dès qu’il élevait la Ute pour respirer, le sang sortait de nouveau : cela tenait à ce que les poumons, placés dans le dos, avaient été blessés , et que l’air dont ils se remplissaient ajoutait à l’impulsion du sang. De ce phénomène j’avais peine à ne pas conclure que la circulation se faisait dans cet animal, comme dans le phoque, de deux façons : à l’air libre par les poumons , sous l’eau par le tiou ovale et le conduit artériel, quoique je n’aie trouvé ni l’un ni l’autre.

Les individus adultes et les très-grands sont plus faciles à capturer que les petits , parce que ces derniers ont des mouvemens beaucoup plus impétueux , et que leur peau en se déchirant leur permet d’échapper au grappin , ce que j’ai vu plusieurs fois.

Lorsqu’un de ces animaux , saisi par le harpon , commence à s’agiter violemment, ses proches et les troupeaux voisins se disposent à porter secours au prisonnier : les uns cherchent à renverser la chaloupe avec leur dos , d’autres s'attachent au câble et cherchent à le briser, ou essaient par les secousses de leur queue d’arracher le fer du dos du blessé ; et leurs efiorts sont quelquefois heureux. J’ai vu un exemple curieux d’aflèction conjugale dans un mâle : après avoir fait de vains efforts pour délivrer sa femelle saisie parle harpon, sans paraître sensible aux coups qu’il avait reçus, il continua de la suivre jusqu’au rivage, et, h plusieurs reprises, au moyen d’efForts violens, il s’approcha d’elle. Le lendemain, lorsque nous vînmes pour couper la chair et la porter dans nos demeures, nous retrouvâmes de nouveau le mâle auprès de sa femelle , et je fus témoin du même fait le troisième jour, m’étant dirigé seul vers ce point pour examiner les intestins.

Cet animal est muet, il ne fait entendre aucune voix ; il souffle seulement fortement, et pousse, lorsqu’il est blessé, une espèce de soupir.

Jene saurais affirmer jusqu’oii s’étendent chez ces animaux les facultés de la vue et de l’ouïe : peut-être voient-ils et entendent-ils peu» parce qu’ils ont toujours la tête sous l’eau 5 d’ailleurs , il

DES STELLERES.

semble qu’ils fassent peu d’usage et peu de cas de ces organes.

Parmi tous ceux qui ont écrit sur le lamantin , personne n’en a parlé d’une manière plus complète et plus exacte que le capitaine Dampier, dans son voyage publié en anglais, Londres, 1707. Je n’y trouve rien à reprendre, sauf quelques faits qui ne se rapportent pas exactement à notre animal ; car il dit qu’il y a deux espèces de lamantin , dont l’une a la vue plus fine que l’ouïe , et l’autre l’ouïe plus fihe que la vue. Pour ce qu’il raconte de la chasse de cet animal, que les Américains s’approchent sans bruit et sans parler , de peur de le faire fuir, cela vient sans aucun doute de ce que, dans les lieux où on les chasse le plus fréquemment, ils ont appris par une longue expérience que l’homme leur était ennemi. La même chose a eu lieu pour les loutres, les phoques, les isatis, qui jamais n’avaient rencontré d’homme dans cette île déserte, et n’avaient jamais été inquiétés dans leur repos. Lorsque nous arrivâmes dans l’île de Behring, nous les tuions sans peine ; mais bientôt ils devinrent aussi sauvages qu’au Kamtschatka, et, reconnaissant leur ennemi, non seulement par la vue, mais à sa trace, ils lui échappaient par la fuite.

Il arrive quelquefois que les lamantins sont rejetés morts par les flots vers le promontoire appelé Rronoskoi , et dans le golfe d’Awatscha. Ils sont appelés par les habitans du Kamtschatka, à cause de la nourriture qu’ils en tirent, kapustnik , ce que jai appris après mon retour en 1782. Enfin, pour ce qui regarde les usages de cet animal , les Américains, au rapport d’Hernandez, en emploient la peau, épaisse et résistante, pour des semelles et des ceintures. On m’assure que les Tschuktschis se servent de la peau pour faire des nacelles, en l’étendant au moyen de bâtons eten la façonnant de la rncme manière que le font les Coréens pour les peaux des grands phoques appelés lachtak.

La graisse sous-cutanée, qui f rme autour du corps une enveloppe de huit pouces, et en quelques endroits de neuf pouces d’épaisseur, est glanduleuse, consistante, blanche ; exposée au soleil, elle jaunit un peu comme du beurre; elle a une odeur et une saveur très-agréables: elle ne ressemble à la graisse d'aucun autre animal marin, et elle est bien supérieure à la graisse des quadrupèdes ; car, outre qu’on peut la conserver long-temps et par les jours les plus chauds, sans qu’elle rancisse ou prenne une

DES &TELLERES.

mauvaise odeur, elle devient, quand on la fait cuire, si douce et si sapide, qu’elle nous a ôté tout désir de posséder du beurre ; elle se rapproche de la saveur de l’huile d’amandes douces, et peut être employée aux mêmes usages que le beurre. Elle brûle en donnant une lumière brillante, sans fumée et sans odeur. Peut-être son usage en médecine n’est il pas à dédaigner, car elle relâche doucement le ventre, ne cause ni nausées ni perte d’appétit, et serait , je crois, plus utile aux calculeux que les os masticateurs ou ce qu’on nomme les pierres de lamantins. La graisse de la queue est plus ferme, plus consistante, et plus délicate à la cuisson. La chair consiste en fibres un peu plus fortes ètplus épaisses que dans la chair de bœuf,- elle est plus rouge que celle des animaux terrestres, et, ce qui est bien remarquable, elle sê conserve fort long-temps sans odeur à Pair libre, et par les jours les plus chauds, bien qu’elle soit de toutes parts rongée par les vers. Je crois que la raison de ce fait réside en ceci , que l’animal se nourrit exclusivement de fucus et déplantés marines. Or ees fucus renferment moins de soufre, et plus de sel marin et de nitre ; ët ces sels empêchent l’exhalation du soufre, le ramollissement et la putréfaction de la chair, de la même manière que lè font les sels ou le muriate de soude dont on imprègne des viandes ; et cela est ici d’autant plus fort, que ces substances salines, pénétrant dans la structure intime delà chair, retiennent avec plus d’énergie les parties sulfureuses.

Là chair, quoique elle ait besoin d’une cuisson prolongée, a une saveur très-agréable , et est difficile à distinguer de celle du bœuf. La graisse des jeunes ressemble tellement au lard frais du cochon, qu’on l’en distingue à peine : leur chair ne diffère pas de celle du veau 5 elle se ramolit rapidement par la cuisson , et elle s’y gonfle a tel point, qu’elle occupe un espace double de celui qu’elle occupait avant.

La graisse tendineuse autour de la tête et de la queue cède peu a l’ébullition ; les muscles de l’abdomen , du dos et des flancs, sont les meilleurs ; leur chair n’est pas du tout impropre à la salaison, comme on l’a di! ; mais elle s’adoucit un peu,e devient en tout semblable à la viande de bœuf salée.

Le cœur , le foie , les reins , sont trop durs , et nous n’en faisions pas beaucoup de eas , à cause de là grande abondance dé viande oh nouâ vivions.

DES STELLÈRES. 7I

L’animal adulte pesait environ 8000 livres 80 centièmes , ou 200 ponds de Russie.

La multitude de ces animaux autour de cette seule île est si grande, qu’elle suffit constamment à nourrir les habitans du Kamtschatka.

Les lamantins sont attaqués par un insecte parasite particulier, qui occupe en grand nombre les bras , les mamelles, le mamelon , les parties génitales , l’anus , et les rugosités de l’épiderme ; et, lorsqu’ils percent l’épiderme et la peau, la lymphe en s’épanchant produit ces tumeurs qu’on distingue quelquefois en différens endroits. La présence de ces insectes attire les mouettes, qui viennent , sur le dos des lamantins , saisir de leurs becs pointus cette nourriture, qu’ils aiment , et rendent par là à ces animaux , que ces insectes fatiguent , un service important (1).

(0 On pourra remarquer, entre la traduction que nous venons de donner et les caractères génériques du stellère, tels que mon frère les a tirés du mémoire latin lui-mème, une différence assez notable relative aux dents. Dans cette traduction nous disons qu’il n’y a qu’une dent a chaque mâchoire, et dans l’extrait de mon frère on trouve que les mâchoires portent une dent de chaque coté ; dans le premier cas il n’y en aurait en tout que deux, dans le second il y en aurait quatre. Ce serait sans doute une anomalie que toutes les analogies repoussent, qu’une seule dent à chaque mâchoire chez un mammifère; néanmoins nous avons du traduire littéralement ; et ce qui nous y a en quelque sorte forcé, c’est que Steller semble, dans tout le cours de son mémoire, sous la pensée que chaque mâchoire n'a qu’une dent à sa partie moyenne: ainsi, en parlant de la langue, qui est cachée au fond de la gorge, il dit: Quœ si longior essel, ut in aliis animalibus masticationem ossibus perficiendam impediret. De plus , il 11e parle jamais de la dent ou de l’os dentaire de la mâchoire supérieure sans l’attacher au palais, una palato infixa. Or Steller ne désignait pas le palais d’une manière vague, et il s’exprimait autrement et trèsclairement lorsqu’il avait a parler de dents de chaque côté des mâchoires. Ainsi en donnant la description du phoque moine, il dit desmâehoires et des dents in unoquovis latere. Comment n’a-t-il pas senti la nécessité d’en dire autant de son lamantin? Au surplus, voici les propres paroles de Steller: Masticationem absolaunt prœter normam omnium animalium , non dentibus quibus in universum carent, sed duobus ossibus validis , candidis, seu denlium inlegris massis, quorum una palato, altéra maxillœ inferiori infixa et huic opposita est.

Page 1