‹ De l'homme à Dieu [microforme]Chapitre 12 sur 54 · QUE DEVIENT L'HOMME APRÈS LA MORT · texte numérisé non relu

QUE DEVIENT L'HOMME APRÈS LA MORT

Nous croyons avoir démontré que l’homme appartient à deux mondes, au monde des corps et au monde des esprits, c’est-à-dire qu'il est composé de deux éléments, un élément matériel et un élément spirituel.

Ces deux éléments sont étroitement unis tant que l’homme est vivant. Tous les phénomènes de sa vie, tous ies sentiments les plus intimes de son être, tous ses besoins, toutes ses aspirations, toutes ses facultés, toutes ses forces lui démontrent sa double nature d’une façon irrésistible.

Comment se fait cette union, et quelle est exactement sa nature?

Philosophes et savants sont fort embarrassés de répondre à cette question. Mais l’union, si mystérieuse qu'elle soit, n’en est pas moins indéniable. Tant qu'il vit, l’homme en a la conviction intime et .profonde; et quand il meurt, c'est la croyance universelle que l’union des deux éléments a pris fin.

Mais que devient donc l’homme aiors? Voilà le grand problème, plein de mystères.

Et d’abord, la question est mal posée. Après la mort, l'homme n'existe plus. Les deux éléments qui le composaient étant désunis, ou séparés, il n’y a plus d’hom-

me. L'élément visible et matériel qui reste est ce que nous appelons un cadavre, mais ce n'est pas un homme.

La question doit donc être posée autrement : Que deviennent après la mort les deux éléments qui composaient l’homme vivant?

«pprochons-nous de ce cadavre d'un ami. Il ya un instant, il était plein de vie. Il était à table, il mangeait, il buvait, il parlait, il riait.: Après le dîner, que nous avons pris avec lui, nous l'avons suivi dans son bureau et nous avons continué de causer : « Ma santé n’a jamais été si bonne », nous a-t-il dit; et en effet il était l’image de la vigueur et de l’activité. Il avait le teint rose, l'œil vif, la voix forte, la chevelure abondante et l'esprit pétillant.

Tout à coup il a pâli; sa tête a penché sur son épaule gauche; son cigare est tombé de ses lèvres; nous l'avons soutenu et couché doucement sur son canapé. Il était mort. Sa femme est accourue en poussant des cris de douleur: elle s’est jetée à genoux auprès du canapé, elle a pris dans ses deux mains la têie de son mari et l’a couverte de baisers. « Mon cher mari, reviens à ti, reviens à moi... C’est moi, c’est ta petite femme qui te parle, réponds-moi.. Tu n'es pas mort, n'est-ce pas? Ce n’est pas possible. Tu .n'es qu'endormi. Mon Dieu! je vous en prie, réveillez-le... »

Et, sur les pieds de notre ami une jeune fille de seize ans sanglotait : « Papa! papa! parle-mci; mais si tu ne peux pas parler, serre mes mains que j'ai mises dans les tiennes... donne-nous un signe de vie... Car si tu meurs, nous aussi nous allons mourir... » Ni

l'époux, ni le père n’ont tressailli. Ils ne sont plus dans cette maison.

Le prêtre et le médecin ont entraîné l'épouse et la fille dans le salon voisin pour essayer de les consoler, et nous sommes restés seuls auprès du cadavre.

Nous l'avons touché, il était déjà froid. Nous avons soulevé ses bras, ils sont retombés inertes. Les yeux étaient encore ouverts, mais sans regard. Nous les avons fermés, et jamais ils ne se rouvriront.

Qu'est-il donc arrivé à notre ami? Pourquoi tous ses organes, qui étaient pleins de vie il y a un quart d'heure, sont-ils maintenant inanimés? Qu’y avait-il dans ce corps, et qui n'y est plus?

Nous l'avons dit, il y avait un élément spirituel, invisible, qui deunait à la matière organisée le mouvement, la force et la vie. Cet élément, qui était son âme, et qui lui était étroitement uni, a quitté son corps qui était sa demeure, ou son vêtement. C'était cet être immatériel, invisible et mystérieux qui était le principe vital dans notre ami. C'était lui qui nous parlait par sa bouche, qui brillait dans son regard, qui commandait ses mouvements, qui pensait, qui sentait, qui aimait, et il est parti!

Pourquoi Comment? Nous n'en savons rien. Où est-il allé? Mystère. If était le principe formateur du corps de notre ami; il en était par là même la forme substantielle. Tous les deux semblaient être unis pour bien longtemps encore, par un lien puissant. Et voilà que ce lien s’est brisé soudainement comme un faible fil. Demain, nous reconduirons les restes (quel mot terrible) de notre ami au cimetière et nous les dépo-

serons dans le sein de la terre, leur mère, C’est le sort commun.

Jetez les yeux sur la carte du monde, et voyez toutes ces lignes noires qui se croisent dans toutes les directions. Elles indiquent la course des milliers de navires qui traversent les mers et les innombrables chemins qui sillonnent les continents. Où vont donc ces millions de voyageurs qui circulent perpétuellement à travers le monde? Les uns, me direz-vous, courent à leurs affaires et les autres à leurs plaisirs. Mais n'estil pas plus vrai de dire qu'ils s’en vont tous vers cet effondrement qu’on appelle la mort? Car c’est le centre inéluctable vers lequel toutes les routes convergent, et nul de ces voyageurs ne peut s'arrêter sur cette pente inclinée où son poids l’entraîne irrésistiblement. Ehl bien, parmi ces millions, il n’y en a qu’un très petit nombre qui croient marcher vers le néant. Presque tous espèrent qu’une vie meilleure suivra celle-ci. Est-ce que cette suprême espérance sera trompée

Est-ce que les plus beaux génies dont l'humanité s’honore y auraient cru si c'était un mensonge? Non. Ce sentiment irrésistible du genre humain ne peut pas le tromper.

La matière elle-même qui forme le corps n'est jamais anéantie. Même pendant la vie elle se transforme et se renouvelle perpétuellement. La mort la soumet à d’autres transformations, mais ne la détruit pas.

La science démontre que les molécules qui composent le corps de l’homme ne font qu'y passer. La force vitale que nous appelons l'âme s’en empare et les transforme en matière vivante; mais bientôt elles se désagrègent et sont remplacées par d’autres.

Que deviennent-elles? Elles redeviennent ume matière sans vie, et vont entrer dans la composition d’autres corps animés ou inanimés. Mais elles ne périssent pas, elles sont indestructibles.

Comment se fait-il que l'âme, qui a tamt de force vitale, cesse un jour de se vêtir de char? Comment se fait-il qu’elle se détache tantôt gradullemnt, tantôt brusquement de ce corps matériel qu'elle à formé et renouvelé pendant longtemps avec amosr? C'est le mystère de la mort, et ce sont les Saints Livres qui me répondent seuls : la mort est le châtiment d’une faute, slipendium peccati mors. La mort est l'exécu- ‘tion d'une sentence prononcée par Dieu pour punir la désobéissance de l’homme. Mais en abandonnant la matière qu’elle animait, que devient-elle? Rentret-elle dans le néant? Comment le croire quand nous savons que le corps lui-même n’est pas anéanti?

Si la science prouve la pérennité de la matière, comment l'âme qui lui est tant supérieure ne serait-elle pas immortelle? La matière se désorganise, et cependant elle est naturellement indestructible. L'âme est simple et n’est pas sujette à la dissolution : pourquoi son Créateur la détruirait-il, quand il ne veut pas anéantir une simple molécule de matière? Comme dit Cicéron, dans le Sohge de Scipion, « n'est-il pas plus facile de concevoir l’âme dégagée du corps et s’élevant aux demeures supérieures, que d'expliquer sa présence dans un corps qui ne lui ressemble pas? »

Toutes les facultés de l’âme réclament la vie sans fin et un accroissement perpétuel de vie.

Si nous craignons tant la mort, c’est parce qu'elle

vie inconnue qui va suivre.

Quelle énigme impossible à résoudre serait l’existence humaine si notre âme n'était pas immortelle? Quel rêve douloureux et sombre ous ferions si la vie future ne devait pas réparer toutes les injustices de celle-ci? .

Et pourquoi Dieu nous aurait-il donc organisés comme nous le sommes, avec des aspirations vers toutes les choses qui ne finissent pas, avec des sentiments que nous voulons éternels, avec des désirs et des besoins que tous les biens de la terre ne peuvent satisfaire ?

Tout l’homme démontre Que sa fin ne peut pas être réalisée en ce monde, et que par conséquent elle est au delà de ce monde. « Rien ne se meut Pour se mouvoir, mais bien Pour arriver », a dit saint Thomas. Or, tous nos mouvements les plus irrépressibles tendent vers des biens que ce monde ne possède pas : dofc, ils nous conduisent à un autre monde où nous devrons trouver ces biens qui conviennent à notre nature.

Non seulement les tendances et les besoins de notre nature démontrent qu'il y à en nous uf élément immortel; mais l’idée que nous nous faisons de Dieu, les desseins qu'il a dû avoir en nous créant. la vie qu'il nous a faite sur cette terre, prouvent mieux encore notre immortalité.

Si Dieu existe (et rien n'est certain s’il n'existe pas),

il est nécessairement et essentiellement bon et juste, et il n’a pu vouloir que nous soyons malheureux en ce monde et que nous tombions ensuite dans le néant.

De sa bonté, de sa justice, de sa sainteté nous concluons qu'il y a une autre vie, parce que cette vie terrestre que nous traversons n'est pas de nature à satisfaire les insatiables besoins qu'il a mis en nous. “i donc nous ne sommes pas immortels, ceux qui nient Dieu, ou qui le maudissent, ont raison. Ou il n'existe pas, ou il est méchant.

Car enfin la triste condition de l’homme sur la terre est incontestable, et l’on connaît ce cri de l’homme le plus heureux qui ait jamais vécu : tout est vanüté et affliction d'esprit!

Un philosophe a eu l’idée d’énumérer les travaux et les sueurs qu'exige la création d'une seule bouchée de pain... « Commençons, dit-il, par celui qui laboure le sol après l'avoir péniblement défriché; voyons celui qui a arraché du fond de la terre, pour le livrer à la forge, le fer de la charrue; celui qui marche dans les sillons pour les ensemencer, celui qui fait la moisson, celui qui fait le battage ou la mouture, celui qui pétrit avec tant d'efforts et de doléances, celui qui veille pour entretenir le feu et diriger la cuisson. Que de multitudes en haleine pour cette bouchée de pain! » (J. Reynaud.)

Ajoutez à ces peines inévitables celles qu’entraînent l'élevage des animaux dont nous mangeons la chair, la production des légumes et des fruits, la confection des étoffes dont nous nous couvrons, la construction de nos demeures, les souffrances du corps et de l’es-

prit, les maladies, les lu'tes contre les éléments, contre nos semblables, contre nous-mêmes, et dites-moi s'il est possible qu'une pareille existence soit l'œuvre d'un Dieu infiniment bon et ne soit pas suivie d’une autre vie!

Certainement non. Ou il y a une autre vie, ou Dieu n'existe pas, ou s'il existe c’est un © .: "ssentiellement méchant. Or, ce blasphème répurn" .u sens commun. Ma raison me dit que Dieu est in:.niment bon, et que cette vie n'est qu’un temps d'épreuve. C’est quand elle aura pris fin que l'infinie Bonté nous manifestera ses bienfaits infinis. Dieu doit être en outre infiniment saint et infiniment juste. Il doit donc haïr le mal et aimer le bien, punir le crime et récompenser la vertu.

Le fait-il en ce monde? Quelquefois oui, mais bien souvent non. Il y a là une question de fait et d'observation que tout le monde peut résoudre. Or, tout le monde reconnaît que bien souvent dans le monde, c'est la vertu qui souffre et le vice qui paraît récom pensé.

C'est donc dans une autre vie que la justice définitive aura son cours et que toutes les injustices de celle-ci seront réparées.

Tous les peuples ont cru à uhe autre vie; ils n'ont varié que dans la forme et dans les conditions qu'ils lui ont assignées.

Tous les écrivains les plus illustres, depuis la plus haute antiquité jusqu’à nos jours, se sont appliqués à justifier cette croyance dans leurs ouvrages. Qu'il me suffise de nommer : Moïse, Homère, Socrate, Pla ton, Cicéron. Citons quelques mots de ces deux der-

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