‹ De l'homme à Dieu [microforme]Chapitre 20 sur 54 · Nouveaux Essais, p · texte numérisé non relu

Nouveaux Essais, p

bouddhisme dans les différents ordres de moines et d’ascètes.

Comme l'a écrit M. Barth, dans son ouvrage : The Religion of India, « les pratiques en usage chez les contemplatifs indiens relèvent de l’hypnotisme beaucoup plus que de la réflexion intellectuelle. Immsbilité prolongée du corps, fixité hébétante du regard, répétition mentale de formules bizarres, méditation sur les mystères insondables contenus dans quelques monosyllabes telles que le fameux Om, suppression du souffle, toute une série d'exercices hypnotiques recueillis et exposés dans le système Yoga. »

« Ces procédés, conclut M. Barth, ne peuvent aboutir qu’à la folie et à l’idiotisme; et c’est en effe' sous la figure d’un fou ou d’un idiot que, dans les Pouranas, on nous dépeint souvent le Sage. »

Il est tout naturel que ces Sages d’un nouveau genre inventent des légendes et créent des dieux au cours de leurs hallucinations ou de leurs divagations hypnotiques.

Et l'on s'explique alors comment les histoires de Brahma, de Vishnou et de Bouddha sont noyées dans d'innombrables légendes, et combien il est difficile de distingue: aujourd’hui dans les livres sacrés et dans les poènes religieux de l'Inde ce qui est vraiment historique et ce qui ne l'est pas.

M. Dutt s'est efforcé dans son ouvrage de raconter la vraie histoire de Bouddha et d’en écarter les légendes; mais M. Taine a paru se complaire dans les légendes; et comme il n'avait pas la foi chrétienne, il s’est épris du bouddhisme.

C'est une aventure fréquente chez les incrédules. Ils ne croient pas au vrai Dieu, mais ils croient à la magie, au spiritisme, à mille superstitions; et c’est ainsi que Taine a présidé à l'établissement d’un culte bouddhique à Paris.

C’est ainsi qu’au lieu de chercher l’histoire véridique de Bouddha, qui est d’ailleurs très incertaine et très mythologique, il a raconté des légendes et des contes de fées.

Quel était exactement le nom du fondateur du bouddhisme? Cela même est incertain. Il est probable qu'il appartenait à la tribu des Çakyas, voisine de la tribu des Koliyans. Les deux tribus étaient séparées par la petite rivière Rohini, et avaient une existence assez précaire.

Le chef, ou le roi des Çakyas, nommé Suddhodana, avait épousé deux filles du chef des Kol:yans, et pendant longtemps il n'eut pas d'enfants, mais un jour l’aînée des deux sœurs lui donna un fils, qui fut appelé Siddhartha et surnommé Gautama C’est cet enfant qui est devenu Bouddha.

Il est aussi désigné sous le nom de Çakya-Mouni, Çakya étant le nom de sa tribu et Mouni signifiant le sage

Suivant la coutume de son pays, il se maria jeune et posséda même un harem. Son épouse principale lui donna un fils.

Mais alors il fut pris d’un dégoût extraordinaire pour la vie mon ‘aine et pour les plaisirs de la terre. Il abandonna ses femmes et son enfant et il se retira dans la solitude pour mener la vie des ascètes et prêcher la mortification et les austérités.

Jusqu'ici rien de surhumain dans l'histoire de Gautama ou Çakya-Mouni. Ecoutez maintenant le récit de M. Taine :

« Çakya-Mouni était dans le ciel, disent les légendes, et parmi les Dieux, ayant amassé des mérites infinis par sa charité, ses dévouements, ses pénitences, dans la suite infinie de ses vies antérieures, lorsque pour délivrer tous les êtres vivants, il résolut de s’incarner encore, cette fois dans le sein d’une femme.

» Après avoir parcouru l’urivers d’un regard, il choisit Majadévi et descendit en elle comme un rayon lumineux de cinq couleurs, sans qu’elle eût eu commerce avec un homme.

» Au bout du temps fixé, il naquit et fut élevé, puis marié par le roi dont Majadévi était l'épouse. Miis lorsqu'il eut atteint vingt-neuf ans et traversé les joies ordinaires du monde, ses grandes pensées fermentèrent, et touché de compassion pour les créatures, il songea à les sauver, »

La suite du récit de Taine peut se résumer en quelques lignes.

Çakya-Mouni, réfugié dans une forêt, se livre pendant sept ans aux pénitences les plus sévères. Au ‘bout de ce temps, il constata que ses mortifications obscurcissaient son esprit, et il se remit à manger. Devenu beau et fort, il changea de solitude et fit le vœu de n'en plus sortir avant de devenir Bouddha. Là, le démon vint l’assaillir avec toutes ses tentations. Mais le tentateur fut vaincu et le futur Bouddha sentit son esprit illuminé. Il se rappela ses naissances antérieures, ses incarnations successives ‘et celles de toutes les créatures

Il embrassa tous les mondes d’un regard. Il saisit l'enchaînement infini de tous les effets et de toutes les causes, et il découvrit que la vraie substance des choses est le néant...

Il me semble bien que pour connaître tout cela, Gautama devait déjà être Bouddha, mais il paraît que non. Il n'était encore qu’un ascète. Il alla à Bénarès et commença ses prédications. Il paraît avoir prêché jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans et groupa autour de lui un grand nombre de disciples qui propagèrent partout sa doctrine.

Vers l'an 477 avant Jésus-Christ, il mourut pour avoir trop mangé du porc séché. On brûla son corps, et huit villes se partagèrent ses ossements.

Il va sans dire que les légendes entourent sa mort comme sa naissance, Quand il se coucha pour mourir sous deux arbres Salas jumeaux, ces arbres fleurirent soudainement et répandirent leurs fleurs sur son corps. D'autres fleurs et des parfums tombèrent du ciel et une musique céleste se fit entendre.

Un effroyable tremblement de terre et des roulements de tonnerre saluèrent son dernier soupir.

Il n’est peut-être pas inutile de dire que les innombrables légendes qui entourent la mort et la vie, et surtout la naissance de Çakya-Mouni, sont loin d'être identiques. Signalons-en quelques variantes seulement.

J'ai cité le récit de Taine; voici celui de M. Aïken trauit par l'abbé Collin. Je le résume :

Le futur Bouddha s'était élevé lui-même à la dignité d'esprit céleste par une immense série de vies vertueuses, quand il voulut se faire homme pour sauver

l'humanité. Il choisit pour mère la vertueuse Maya. (Taine l'appelle Majadévi.)

Pendant qu’elle dormait, elle rêva qu'il passait par son côlé droit sous la forme d'un petit éléphant blanc. Au même moment, les prodiges les plus extraordinaires se produisent dans le ciel et sur la terre. Au ciel, une lumière éblouissante éclaire dix mille mondes. Sur terre, les aveugles voicnt, les sourds entendent, les muets parlent, les boiteux marchent. Les oiseaux suspend:nt leur vol, les fleuves cessent de couler, les fleurs s’épanouissent, l'air est rempli de parfums et une musique d’esprits célestes se fait entendre.

Voilà pour le moment de la conception. Celui de la naissance est accompagné d’autres p:diges du même genre. Rappelons seulement celui-ci : À peine né l’enfant fit sept pas vers le nord et s’écria : « C’est ma dernière naissance; je suis le plus grand des êtres »

Une autre variante des merveilles qui ont signalé la naissance de Çakya-Mouni est celle d’un bonze chinois du quatorzième siècle, nommé Foe Koue Ki. Sa relation a été traduite par M. Abel Rémusat. Nous abrégeons son récit fantastique :

Quand l'enfant naquit, « le ciel et la terre tremblèrent fortement. Indra, Brahma, les quatre rois du ciel avec toute leur suite et les dieux qui leur sont soumis, les dragons; les démons, les génies vinrent tous entourer et guider le nouveau-né. Deux rois des dragons firent pleuvoir sur lui une eau tiède à gauche et frafche à droite. Çakya-Mouni fut amené au palais de son père dans un char attelé de dragons, cinq cents trésors se montrèrent à découvert et un océan de bonnes actions se produisit.

» Le soleil, la lunc, les étoiles et les planètes s'arrétèrent; cinq cents éléphants blancs qui s'étaient pris d'eux-mêmes dans les filets se trouvèrent devant le palais; cinq cents lions blancs sortirent des montagnes de neige et se trouvèrent liés à la porte de la ville; les filles des rois des dragons se tinrent en cercle autour du palais; dix mille vierges célestes parurent sur le murailles tenant à la main des chasse-mouches de queue de paon.

» Toutes les femmes enceintes du royaume donnèrent le jour à des garçons... »

Citons, pour en finir avec les merveilles racontées par Foe Koue Ki, quelques miracles de la vie de Çakya- Mouni : « Après des péripéties sans nombre, après avoir été roi des paons et paon lui-rnême, après s'être fait manger sous forme de serpent, après avoir eu la charité de donner à des bêtes féroces pour apaiser leur faim sa tête et même tout son corps, Çakya, tout mangé qu'il était, se retira dans une solitude où il vivait dans ia contemplation la plus profonde. »

Ses méditations produisaient quelquefois des effets extraordinaires. « Un jour, il disparut de l'endroit où il était assis et s’élançant dans l'air du côté de l'Occident, il atteignit la région de la lumière, et de son corps s’échappèrent des lueurs bleues, jaunes, rouges, blanches et d’autres ayant les plus belles teintes du cristal. En outre, de la partie inférieure de son corps jaillirent des flammes et de la partie supérieure s’échappa une pluie d’eau froide. Il répéta ce prodige aux quatre points de l’espace, et il revint s'asseoir sur son siège. »

Nous avons dit plus haut comment il mourut. Mais

voici une version toute différente et plus merveilleuse encore :

« Son cercueil s'éleva de lui-même dans les airs, entra dans la ville de Kiu Chi par la porte occidentale, en sortit par celle de l'Orient, rentra par celle du midi et ressortit par celle du nord. Il fit ensuite sept fois le tour de la ville. Sa voix se fit entendre du cercueil.

» Tous les habitants des cieux assistaient à la cérémonie et versaient des larmes. Enfin, placé sur un bûcher, le bouddha s'enflamma lui-même au moyen du feu épuré de la fixe contemplation qui sortit de sa

poitrine. Mais ni le cercueil, ni les draperies ne furent | consumés. »

Et c’est ainsi que Çakya ou Gautama entra dans le | repos éternel du Nirvana, qui est le néant.

Essayons de comprendre maintenant quelle religion il a fondée.

Fonder une religion, c’est faire connaître à l’homme la Divinité et ses attributs, c’est lui enseigner ses devoirs envers Dieu et envers les autres hommes, c’est établir le culte que l’homme doit à Dieu.

Est-ce là ce que Gautama, ou Çakya-Mouni. a fait? Non. Il n’a promulgué aucun dogme ayant Dieu ou la religion pour objet. Il n'a établi aucun culte à ren-

dre à la divinité, ni prescrit les devoirs de l’homme envers Dieu.

Sa doctrine n'est pas religieuse, ni métaphysique, mais morale. Et sa morale même n'a pas pour objet de supprimer le péché, mais la douleur. Çakya-Moun: est un pessimiste désespérant et désespéré. Il voit tout en noir dans le monde, et la vie n'est pour lui qu'une souffrance. Les brahmanes et leurs dieux peuvent-ils changer cet état de choses? Non.

Voici les paroles attribuées à Çakya :

« Il y a cinq choses que ne peut arriver à faire aucun Samana, ni aucun brahmane, ni un Dieu, ni Mara (le démon), ni Brahma, ni aucun être dans le monde Quelles sont ces cinq choses? Que ce qui est sujet à la vieillesse ne vieillisse pas, que ce qui est sujet à la maladie ne soit pas malade, que ce qui est sujet à la mort ne meure pas, que ce qui est sujet à la ruine ne tombe pas en ruine, que ce qui est sujet à passer ne passe point.

» Voilà ce que ne peut faire aucun Somana, ni aucun brahmane, ni un Dieu, ni Mara, ni Brahma, ni aucun être dans le monde. »

La vie humaine est donc une douleur permanente et sans remède. La mort même n'y met pas fin, à cause de la transmigration des êtres. De migration en migration, l'homme renaît pour souffrir dans une série d’existences dont le terme est inconnu.

Que faire donc pour s'affranchir de la souffrance ? C'est la question que Gautama s’est posée; et, après des années de méditation profonde dans la solitude, il crut avoir trouvé la solution de ce problème, non pas dans la religion, mais dans une doctrine philosophique que M. Taine résume ainsi :

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