LES GRANDS PROBLÈMES
C’est en vain que beaucoup d'hommes voudraient se désintéresser de ce qu'on appelle aujourd’hui l’Au delà. Il arrive toujours une époque dans leur existence, où ce mystérieux inconnu devient pour eux un tourment.
Plus ils en détournent leur pensée, plus leur pensée y revient; et ce qu'ils demandent avant tout à la science (1), c'est de leur prouver que cet Au delà est le néant.
Mais la science est impuissante à les en convaincre, pour l'excellente raison qu’elle n’en est pas convaincue elle-même; et elle n’en est pas convaincue parce qu’elle ne peut pas démontrer que c’est le néant qui
1. Nous employons ici le mot science dans le sens physique et expérimental qu’on attache aujourd’hui le plus souvent à ce mot, sans toutefois dénier aux connaissances métaphysiques et théologiques le caractère de science véritable,
suit la vie. Il suffit qu'elle soit de bonne foi pour être forcée d'avouer qu'elle n'en sait rien. Littré s’en rendait bien compte quand 1l disait : « Pourquoi vous obstinez-vous à chercher où vous allez, et d'où vous venez? Vous ne saurez jamnais un mot de cela. laissez donc là ces problèmes... »
C'est bien facile à dire; mais on ne fait pas aisément taire la conscience, qui s'inquiète et qui interroge. Le tourment d'outre-tombe est dans la nature, et il faudrait ne rien connaître de la vie humaine pour en douter.
Huxley, qui n’est pas un croyant, est plus soucieux que Littré de nos destinées. « D'où sommes-nous sortis? dit-il. Quel est notre but et quelle est notre destinée? Voilà les questions qui se présentent incessamment, d'’elles-mêmes, à tout homme qui naît à la vie mentale, èt qui lui offrent un intérêt que rien ne saurait diminuer. »
L'étude de nos destinées est donc d’un puissant inté. rêt pour tout homme sérieux; et Victor Hugo proclame heureux celui qui s’y livre :
Heureux l’homme occupé de l'éternel destin,
Qui, tel qu’un voyageur qui part de grand matin, Se réveille l'esprit rempli de rêveries,
Et dès l’aube du jour se met à lire et prie.
A mesure qu’il lit, le jour vient lentement
Et se fait dans son âme, ainsi qu’au firmament…
Parcourez toutes les contrées du globe, civilisées ou barbares, et jetez un coup d'œil à vol d'oiseau sur les villages et les villes. Partout, au-dessus des habitations humaines, vous verrez s’élancer vers le ciel des
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DE L'HOMME A DIEU ü
tours et des clochers, des minarets et des coupoles qui dominent des temples.
Interrogez les foules qui fréquentent ces édifices consacrés à la divinité, et elles vous répondront qu'elles y cherchent la voie qui conduit à l'Au delà. EN ne croient pas au même Dieu, et elles lui donnent des noms différents; mais elles croient que tout ne finit pas à la mort, et elles s'inquiètent de ce qui les attend au delà du tombeau. Ce tourment de l’homme grandit à mesure que les années s'accumulent, et que le terme de sa vie approche.
Que ses espérances en ce monde soient comblées, ou qu'elles soient déçues, qu'il se dégoûte de l’existence ou qu'il s'y cramponne, tout lui dit que cette terre qu'il habite est un lieu d’exil, et que la Patrie est ailleurs, quelque part peut-être dans cet empyrée où ses regards s'élèvent irrésistiblement. Mais où donc est-elle cette patrie invisible? Et qui saura lui en ouvrir les portes?
Où donc est-il le globe émerveillé de lyres,
Où, vibrants de triomphe et de félicité,
Nous verrons nos vieux pleurs transformés en sourires, Et nos torses meurtris pleins d'ailes de clarté? (Rollinat.)
Que devient donc l’homme au sortir de cette vie. Et quel est ce voyage qui commence à la tombe, et dont le terme est enveloppé d'’insondables mystères?
C'est la grande question, non pas du jour, mais de tous les jours, et de tous les siècles. C'esi ‘a question qui domine toutes les autres, qui intéresse tous les hommes et tous les âges, que l’humanité s'efforce de
résoudre depuis qu'elle existe, et qui reste pour elle le grand problème.
Car ceux qui sortent de ce monde n'y reviennent jamais pour nous apprendre ce qu'il y a par delà le tombeau; et l'es humain a beau se vanter de ses conquêtes, il n'a jarnais pu arracher son secret à la mort. Il y a là des ténèbres que son œil est impuissant à pénétrer.
« C'est un Océan qui vient battre notre rive, et pour lequel nous n'avons ni barque ni voile... » (Littré). Etrange Océan dont tant d'hommes ignorent le port d'arrivée!
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Quand un ami part pour l'Europe, vous lui dites adieu sans grande émotion, malgré l'océan qui va vous séparer. Car s'il disparaît à vos yeux, vous l’accompagnez par la pensée; et pendant les jours qui suivent vous pouvez même indiquer sur votre carte avec plus ou moins de précision l'endroit où il est. Vous connaissez les pays qu'il parcourt, et il reviendra bientôt vous raconter son voyage.
Mais au jour du départ pour l’Au delà, il n’en est plus de même. Vous ne le reverrez plus en ce monde celui auquel vous dites adieu. L'Océan qu'il va franchir vous est totalement inconnu; jamais âme qui vive n’en a pu dessiner la carte, et des millions d’hommes qui l'ont traversé, aucun n'est jamais revenu raconter ses impressions.
Pourtant que d'appels fous, longs et désespérés Nous poussons jour et nuit vers tous nos enterrés! Quels flots de questions coulent avec nos larmes! Mais toujours à travers ses plaintes, ses remords, Ses prières, ses deuils, ses pleurs et ses alarmes, L'homme attend vainement la réponse des morts!
(Rollinat.)
Je ne sais quel cimetière d'Orient montre en passant ces mots gravés sur sa porte : Logement pour une nuit sur le chemin de la nouvelle Jérusslem!
Oui, c’est bien la croyance générale qu'un cimetière n'est qu'ur dortoir, et que ceux qui y dorment se réveilleront un jour. Mais où est-elle la Jérusalem nouvelle? Et quel est le chemin qui y conduit?
Un jésuite spirituel (il ÿ en a encore) disait à des marins qui menaçaient de le jeter à la mer : « Il m'importe peu que ce soit par terre ou par eau que j'arrive au ciel. »
Evidemment, pour ceux qui croient au ciel, l’important c'est d'y arriver, et je pense bien que plusieurs chemins y conduisent.
Mais où prétendent-ils arriver ceux qui n'ont pas de croyances religieuses?
Inte: -ogez les savants qui savent tant de choses, et quel que soit ieur orgueil, ils vous avoueront qu'ils ne connaissent absolument rien de ce qui suit la mort. Ils connaissent tout, excepté ce qu'ils sont, d'où ils viennent, où ils vont. Ils calculent la course des astres dans le ciel, et ils ne savent rien du vol des âmes et des esprits à travers l'infini. Ils se sont emparés de ce feu du ciel qu'ils ont appelé électricité, et ils en
font un agent de leurs volontés et de leurs besoins; mais ils ne peuvent conquérir, ni conserver, ni prolonger ce fluide mystérieux qui est la vie. Ils en ignorent l’origine et la fin; et si vous leur demandez quel est dans l’homme le principe vital, où il se loge, comment et quand il se produit, ce qu’il devient à la mort, ils ne peuvent vous répondre.
N'y a-t-il donc absolument personne qui puisse nous apprendre un peu les mystères de l’Au delà, et lever un coin du voile qui les dérobe à nos regards? N'y a-t-il vraiment aucun Christophe Colomb qui ait découvert l’autre monde, et qui en soit revenu pour nous en transmettre les enseignements?
— Oui, nous dit le Christianisme, ce Colomb a existé. Un Dieu est descendu du ciel, qui s’est fait
homme, qui a vécu parmi les hommes, qui a traversé la nuit de la tombe, et qui avant de remonter au ciel nous a tracé ui. itinéraire vers la Patrie éternelle.
Mais faut-il croire au Christianisme? reprend l’homme que le doute tourmente. D'où sait-il et comment sait-il les mystères de la mort et de ce qui la suit.
Quand l’homme meurt, est-il anéanti, ou rentretil dans quelque monde invisible et cependant réel? La mort est-elle un terme absolu, ou un nouveau point de départ? La tombe est-elle une porte qui s'ouvre sur une autre vie, ou bien est-elle un abîme sans fond, où les générations vont s’anéantir?
Si c’est une porte qui s'ouvre, sur quel monde s'ou-
vre-t-elle? — Ad paradisum deducant te Angeli, chante l'Eglise, sur le corps du trépassé.
Mais l'Eglise en sait-elle quelque chose, de ce paradis qu’elle promet? De qui l’a-t-elle appris? Est-ce d’un homme? Est-ce d’un Dieu?
Qu'en pensent la science et la philosophie? Qu’en a pensé l’humanité depuis qu’elle chemine en révant au milieu des tombeaux?
Voilà les problèmes que j'ai osé scruter dans ce livre.
Il ne contient rien de neuf. Mais il est le fruit de longues méditations et de sérieuses études. Ce n'est pas mon esprit seul que j'ai interrogé; c'est la sagesse des nations, ce sont les savants, les philosophes, les fondateurs de religions, et j'ai condensé en quelques pages ce qu'ils m'ont répondu.
Voyageur éphémère, mais avide d’immortalité, j'ai plongé mes regards dans tous les télescopes braqués sur l'Infini, et ce livre résume ce que j'y ai entrevu.
Je ne suis ni un savant, ni un philosophe, ni un théologien. Et cependant, je vais parler science, philosophie et théologie.
Mais j'en veux parler comme le vulgaire, en m'’adressant au vulgaire, dans un langage et avec des arguments que le vulgaire comprendra, j'espère.
J'ai le plus grand respect pour la science, et surtout pour celle qui ne sort pas de son domaine. Seulement, il y a des savants chrétiens et des savants libres penseurs; et il est incontestable que les œuvres scientifi ques des uns et des autres diffèrent notablement parce qu'un esprit très différent les anime.
Mais, chose curieuse, ce sont. surtout les libres penseurs qui se plaisent à toucher aux questions théologiques, et qui s'efforcent de démontrer qu'il y a antagonisme entre la religion et la science. Il en résulte, non pas précisément une science libre penseuse, mais une école qui porte ce nom, et dont tous les efforts tendent à détruire la foi religieuse.
Je crois qu'il ne Peut pas y avoir de conflit réel entre la science et la religion, et qu'un jour viendra où ce qui paraît être aujourd’hui une antinomie se résoudra dans une harmonie parfaite.
La science, si avancée qu'elle soit, est bien obligée
d'admettre que le cerveau humain est plein de mystères.
seuse, comme une huître dans une amande sous son écorce.
C’est par ces portes que la vérité pénètre dans l’intelligence. Mais, comme le globe terrestre, l'esprit de l'homme a toujours une moitié de sa sphère dans l'ombre, quand il n'a Pas à sa disposition d’autres lumières que celles de la nature, pour tout ce qui se rapporte aux choses de l’Au delà.
Il nous semble bien que le monde terrestre est un réverbère du ciel, et qu'il en réfléchit la lumière comme la lune réfléchit celle du soleil. Il nous paraît bien
aussi que l'esprit humain est un divin. Mais ses clartés réfléchies Si donc no
res naturelles, la science humaine et ses œuvres
courir à ceux qui aaturelles, à ceux
sans préjugés ni parti pris, dateurs de religions : Vous
cations avec Dieu. Démontrez la vérité de votre missio
-nous, si vous le pouvez, n; et alors, mais alors seule-
nu qui s’étend de la terre au ciel ou de l'homme à Dieu.