OBSERVATION V
Séverin B..., quarante-huit ans. Peintre en décors. Entré le 19 novembre 1892. Salle Saint-Jean, n° 7.
Antécédents héréditaires. — Parents encore vivants. Vingttrois frères ou sœurs dont neuf morts d’affections diverses (tuberculose pulmonaire, maladie de cœur, pneumonie).
Antécédents personnels. — A vingt-deux ans, accès de fièvre palustre du type tierce, qui ont duré deux ans, interrompus de temps en temps par des cures de quinine.
A cette même époque le malade, à ce qu’il raconte, aurait craché du sang et on l’aurait soigné à l'hôpital de Milan par des saignées générales et des sangsues appliquées au creux épigastrique où i aceusait une violente |douleur. Il avait beaucoup maigri à ce moment. Les digestions étaient normales, L’appétit conservé.
Peintre dès l’âge de dix ans, il n’a jamais présenté d'attaque de coliques avant l'affection actuelle.
Pas d’alcoolisme. Pas de syphilis. Il y a une quinzaine de jours le malade qui travaillait dans une église a pris froid. Anorexie. Céphalée. Douleur dans le côté gauche, puis lassitude générale, douleur dans les jambes et les articulations. Il y a huit jours spontanément, souffrant depuis la veille de coliques, il a pris 30 gram-
ÉD CRRES
mes d'huile de ricin qui n’ont amené ni selle, ni diminution des douleurs.
Celles-ci augmentent au contraire et le lendemain le malade prend une seconde purge. Immédiatement les coliques redoublent malgré une selle peu copieuse, noire, très dure.
Quatre ou cinq lavements administrés les jours suivants ne produisent rien.
Il entre à l'hôpital le 19 novembre.
État actuel. — Sujet assez robuste, de teint pâle. Anémie. Anorexie absolue. Soif depuis hier. Pas de vomissements. Liseré de Burton. Ventre rétracté, dur, douloureux dans les régions de l’hypocondre droit, de l’ombilie et du creux épigastrique, par la pression et le pincement musculaire.
Douleurs spontanées avec redoublements tous les quarts d'heure, s’irradiant dans les bourses et les lombes, Sommeil impossible, Constipation absolue. l'oie rétracté.
Expectoration assez abondante, Crachats purulents non aérés, adhérents au vase, striés de sang clair. Rien à l'inspection de la poitrine. A la percussion, submatité au sommet gauche.
A la palpation, augmentation des vibrations à ce niveau, surtout en avant. |
À l’auscultation, retentissement de la voix au même point. Quelques râles de bronchite et parfois des râles fins après la toux. Pas de souffle.
A la base du même côté, inspiration et expiration saccadées.
Cœur. — La pointe bat dans le cinquième espace intercostal.
À la base, surtout à l’orifice pulmonaire, souffle doux au premier temps se propageant dans les vaisseaux du cou. Souffle continu dans les veines cervicales. Souffle oculaire.
Pouls dur, mais assez large, 78 pulsations à la minute.
Pas de paralysies, ni de contractures, de tremblement. Réflexes normaux.
Presbytie. — Fatigue rapide par la lecture, même avec des lunettes.
En huit jours, l'audition a disparu du côté gauche. Bourdonnements d'oreille à cette époque ; mais pas de douleurs, d’écoule-
a — ment purulent. Pas de maux de gorge habituels. La montre n’est entendue qu’au contact. L'examen otoscopique n’a pas été fait.
L'’odorat est normal.
Le goût, selon le malade, est très affaibli depuis quelque temps. Il différencie les sensations salées, poivrées, amères, etc., mais il les perçoit peu intenses ct met un certain temps à les reconnaître, Cette abolition partielle de la sensibilité gustative est survenue petit à petit.
Anaphrodisie complète.
Sensibilité générale intacte.
Céphalées frontale et orbitaire "fréquentes. Souvent vertiges qu amèneraient la chute si le malade restait debout,
Pas de crises épileptiformes.
Urines normales sans albumine, Pas de ténesme vésical.
Le jour de son entrée, le malade prend un verre d'huile. Il est vomi peu de temps après. Les douleurs ne sont pas modifiées.
Le soir, à 7 heures, un second verre. Il est gardé. Les douleurs ont beaucoup diminué, sans toutefois permettre le sommeil,
Le 20 novembre, deux verres d'huile, un le matin et l’autre le soir. Pas de selles, Pas de vomissements.
Les douleurs, qui avant l'ingestion du médicament étaient très fortes ont redoublé environ une heure après son administration. Mais à cette crise a succédé une accalmie très notable,
21 novembre. — Deux verres d'huile. Le malade a beaucoup souffert ce matin, n'ayant pas un moment de répit. Mais après la prise du premier verre d'huile il a été calmé pour toute la journée.
Une selle peu copieuse, de couleur et de consistance normales.
22 novembre. — Le ventre n’est pas douloureux à la pression. Les douleurs spontanées sont à peine senties, sans redoublenents. Le malade a bien dormi la nuit dernière. Le pouls est moins dur.
Le malade ne prend pas d'huile. Ge matin une selle abondante non diarrhéique. Dans la soirée, ont réapparu les douleurs, quoi que moins fortes qu’à son entrée. Elles ont empêché le sommeil. Le foie est encore rétracté. Le ventre douloureux.
23 novembre, — Un verre d'huile. Les douleurs cessent com-
plètement, même les sourdes lancées. Une douzaine de selles. A 4 heures, accès de fièvre palustre. Le malade n’en avait pas eu depuis vingt-deux ans. Le frisson a duré plus d’une heure. Le stade de chaleur s’est étendu à toute la nuit. Transpiration très abondante. Soif vive.
Température à 5 heures du soir, 40 degrés, le lendemain matin, 38 degrés. |
Cet acès est survenu à la même heure que ceux présentés autrefois.
24 novembre, — Le malade ne prend plus d'huile. Aucune douleur spontanée. Le pouls est bon, la langue normale. L'appélit est revenu. Le malade dort bien.
25 novembre. — Pas d'accès de fièvre. Insomnie. Secousses musculaires dans les jambes, surtout la droite. Expectoration moins abondante. Les crachats ne contiennent plus de sang.
26 novembre. — Le ventre n'est plus du tout sensible, Le foie est plus volumineux. ù
Les digestions sont difficiles, Douleurs très intenses deux heures environ après le repas. Renvois âcres, brûlants. Insomnie.
28 novembre. — Les selles sont régulières, deux par jour, sans huile. Appétit revenu, mais céphalalgie temporale droite. Toujours du pyrosis, des douleurs pendant les digestions. Pas de vomissements.
Ces troubles gastriques d’ailleurs datent de longtemps.
30 novembre. — Les selles, toujours régulières, contiennent, à ce que raconte le malade, un peu de sang noirâtre tranchant sur la coloration jaune des matières.
Hier au soir, vomissement, une ou deux heures après le repas, d'un liquide blanchâtre, brûlant.
1 décembre. — Repas d’épreuve, thé, pain, eau.
L'analyse du suc gastrique, faite une heure et quart après le repas, révèle une composition normale. Plus de sang dans les selles.
3 décembre. — Une selle tous les jours. Les douleurs stomacales persistent. Céphalées, vertiges. Douleur à la pression au niveau du foie et arthralgie de l’épaule droite.
6 décembre. — I’estomac est toujours douloureux. Grande amélioration du goût. Les coliques n’ont pas reparu.
OBSERVATION VI (Résumée).
Prise dans le service du D' Weill
Jean-Baptiste L..., trente-quatre ans, paveur, entré le 19 novembre 1892, Salle Saint-Jean, n° 4.
Père et mère bien portants. Un frère mort de pneumonie. Marié depuis sept ans il n’a pas eu d'enfants. Sa femme a présenté une seule fausse couche il y a quatre ans. - |
Habitudes alcooliques anciennes. Il y a quinze mois il a été traité par le lait dans le service de M. le professeur Lépine pour une gastrique alcoolique, et s’est trouvé très amélioré. Il a d’ailleurs continué à abuser du vin, des liqueurs et de l’absinthe.
Il y a quinze jours il a été pris un matin, sans cause appréciable, d'une violente céphalée qui l’empêcha de travailler, puis de dormir. Elle n’a pas cessé depuis, siégeant au frontet à la nuque, principalement du côté droit.
Pas de fièvre. Appétit conservé. Pas de troubles de la vue ou de l'ouïe. Jamais de crises épileptoïdes, de vertiges, de paralysies, de troubles de la sensibilité, tremblement d’origine alcoolique, réflexes normaux.
À la suite de l’administration de l’iodure de potassium, amélioration notable dans la journée; mais la nuit, les douleurs restent aussi violentes.
1% décembre. — Depuis trois jours le malade accuse des besoins fréquents d’aller à la selle. Selles glaireuses et sanguinolentes. Le malade prétend avoir eu déjà de nombreuses attaques de dysenterie et ne peut préciser la date de la première.
Il souffre beaucoup, surtout dans les régions hypogastrique et
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épigastrique, spontanément et à la pression. Ce sont des lancées séparées par des accalmies de deux ou trois minutes.
On donne de l'huile. Elle est vomie une heure après. Cependant, un quart d'heure après l’ingestion, les douleurs disparaissent presque complètement. De même les épreintes anales. Mais au bout de deux heures cette amélioration disparaît et le malade ne dort pas de la nuit.
2 décembre. — L'huile est gardée. Les douleurs, évanouies “près l’ingestion, ne reviennent que dans'la soirée, et même dans la nuit elles sont plus sourdes. Le malade, au lieu de se présenter à la garde-robe quinze ou vingt fois, comme au début, n’y va plus que trois ou quatre fois.
L'huile est continuée. Depuis deux jours il n’y a plus de sang dans les selles et celles-ci sont moins glaireuses, Le malade dort.
Mais les douleurs reviennent toujours un peu le soir, quoique très affaiblies.
Ainsi, sur les cinq malades saturnins qu’il nons a été donné d'observer, offrant tous une intoxication déjà ancienne, caractérisée par des troubles céphaliques, sensitifs, musculaires, par de nombreuses attaques antérieures de coliques, nous avons eu une sédation rapide des douleurs et la constipation a été bientôt vaincue.
Dans l’observation n° 1, les douleurs ont diminué dès le premier jour pour disparaître le troisième, en même temps que se rétablissait la liberté du ventre.
Chez le second malade, dont la colique était de forte intensité, nous avons obtenu une selle et amendement des douleurs dès le premier jour. Celles-ci ont entière ment disparu le quatrième.
Le cas qui fait le suiet de l’observation n° 3 semble moins heureux, mais il est à remarquer que l’huile a été
or
vomie les deux premiers jours et n’a pas été administrée. le troisème. Le quatrième jour, alors que le malade gardait le médicament pour la première fois, les douleurs ont presque entièrement disparu et la constipation a cédé. La quatrième observation est très instructive. Alors que la belladone administrée pendant sept jours, jusqu’à produire, on peut dire, l’intoxication, alors que les drastiques et l’eau de Sedlitz n'avaient produit qu’un effet à peine appréciable et en tout cas, de courte durée, l’huile a mis fin spontanément à des douleurs très fortes et les selles se sont rétablies. On dira que les rémèdes antérieurement donnés avaient préparé la voie et que la maladie était naturellement à son déclin, mais n'est-il pas remarquable de voir la rapidité d'action du médicament et son entière efficacité ?
Le malade n° 5 qui avait vu les drastiques rester inutiles, redoubler même ses douleurs, n’a été amélioré de sa souffrance qu'a partir du deuxième jour, mais :l avait vomi son huile la premiere fois et la constipation a cédé le troisième jour.
En somme, l’huile produit rapidement, avant même d'amener des évacuations, un notable soulagement. Il west pas juste de dire à son propos ce que Benjamin Palais disait des autres purgatifs : « Que le point de départ de la modification favorable imprimée à la maladie date du moment où la liberté du ventre commence à se rétablir. »
L'observation n° 9, qui a trait à un malade atteint de dysenterie suffirait à elle seule pour prouver la réalité de l’action calmante de l’huile. Chaque fois que le patient a pris le médicament, 1l s’est trouvé très soulagé un quart