LIVRE SIXIÈME
sommes non seulement les fils et la postérité de ceux qui ont déjà vécu, mais au fond et réellement ces générations elles-mêmes , et que c'est ainsi, et uniquement ainsi , que nous vivrons toujours , et que nous sommes immortels. »
Toutes ces pensées, dis-je, sont dans Lessing trèsexplicitement, bien qu'elles n'y soient ni développées ni démontrées. Lessing les sentit, et ne les démontra pas ; il les comprit plutôt par le cœur que par l'intelligence , lui pourtant si grand philosophe que beaucoup de juges en Allemagne , et des meilleurs, le déclarent le prince des penseurs modernes de cette Allemagne, sans excepter de la comparaison ni Kant ni personne ( i ).
Mais n'anticipons pas sur ce qui trouvera plus loin sa place indiquée. Nous citerons textuellement et presque en entier le court chef-d'œuvre de Lessing : le lecteur pourra juger si son témoignage a la valeur que nous lui donnons. Bornons-nous ici à l'explication que Lessing a fournie de ce problème : « Pourquoi Moïse et toute l'Ancienne Loi n'ont-ils pas professé le dogme de la vie future? »
Lessing répond : « Parce que le genre humain est progressif, parce que la religion est progressive , parce que la Révélation au sein de laquelle vit et se développe l'esprit humain est progressive. »
( j) Voy. De l' Allemagne ^ par Heuri Heyne.
490 ^K l'humanité.
Pour expliquer cette progression ou ce développement successif de la vérité religieuse ou de la Révélation, en rapport avec le développement naturel de l'humanité, Lessing commence par comparer la Révélation à une sorte d'éducation, et pose ainsi son idée : « La Révélation est au genre hu- « main ce que l'éducation est à l'individu. L'édut< cation est une révélation qui a lieu chez l'indiit vidu, et la Révélation est une éducation qui a eu « lieu et qui a lieu encore chez le genre humain ( 1 ).»
On sent ici, dès le début, le théologien chrétien qui ne veut pas renoncer à une Révélation particulière , distincte du développement de la raison humaine. Mais qu'importe, puisque Lessing convient que la Révélation , ainsi entendue par lui , n'est pas autre chose qu'un cas particulier de cette raison humaine, qu'elle n'est que cette raison plus éclairée, plus directement inspirée de Dieu. Partout où brille la raison , Dieu éclaire. Seulement, dans certains hommes, dans certains peuples, à certaines époques, la raison brille d'un plus grand éclat, c'est>à-dire que Dieu, voulant former le genre humain, éclaire davantage en certains points du genre humain. C'est ce que dit positivement lessing, quand il ajoute : « L'éducation ne donne c< à l'homme rien qu'il ne put aussi bien avoir de
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« lui-même; seulement elle le lui donne plus vite i< et plus facilement. Pareillement, la Révélation ne (c donne au genre humain rien à quoi la raison <c humaine ne pût parvenir aussi ^ abandonnée à « elle-même ; mais seulement la Révélation a donné ce et donne plus tôt les choses importantes (i). »
La religion, à une époque quelconque, n'est donc pas la vérité absolue, mais seulement la vérité relative, la vérité telle que les hommes à cette époque pouvaient la concevoir. Elle ne peut jamais être le mensonge, mais elle n'est pas toute la vérité; elle contient en germe la vérité de l'avenir, mais en germe seulement et comme à l'état d'enveloppement. Une condition essentielle , en effet , c'est que la religipn soit comprise, et, pour être comprise, qu'elle ne soit pas trop supérieure à ce genre humain qui l'accepte. De quelle utilité seraitelle à ce genre humain, je le demande, s'il n'y avait entre elle et ce genre humain aucune relation, aucun rapport, aucune harmonie? Cette vue si vraie et si raisonnable nous montre quel sentiment nous devons avoir aujourd'hui pour les religions du passé: a Pourquoi, dit Lessing, ne pas « mieux aimer considérer, dans toutes les religions « positives, la marche nécessaire de C esprit hu- « main en tous temps et en tous lieux , dans le
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« passé comme dans l'avenir, que de prodiguer le « sourire ou la colère à l'une d'elles? Rien, dans « le meilleur des mondes, ne mériterait notre dé- « dain, notre haine, et les religions seules seraient « exceptées! Dieu aurait une part dans tout, et il ï< n en aurait pas dans nos erreurs (i)! »
Lessing pose donc comme indubitable que la Révélation, pour être vraie, a dû être accommo^ dée à la raison humaine, et que, comme cette raison est progressive, la Révélation a dû être également progressive : « De même que l'ordre dans « lequel l'éducation développe les facultés de (c l'homme n'est pas indifférent , de même qu'elle (f ne peut pas donner à l'homme tout à la fois, de « même aussi Dieu a dû garder un certain ordre^ i< une certaine mesure dans la Révélation (2). »
On serait en droit de demander à Lessing , au nom même de ces principes, d'embrasser, dans ime acception plus grande qu'il ne fait ensuite, ce mot de Révélation. On serait en droit de lui dire que la Révélation n'a pas dû se borner à notre Occident ; que notre monde occidental lui-même, éclos à une certaine époque, avait été couvé pour ainsi dire en germe dans une Révélation antérieure; qu'il est venu à son moment, mais qu'il avait été précédé, préparé, amené; et qu'ainsi borner la
(i) Préface.
(») s fi-