‹ De l'humanité, de son principe, et de son avenir, où se trouve exposée la vrais définition de la religion et où l'on explique le sens, la suite et l'enchaînement du mosaisme et du christianisme. [Première partie] (volume 2)Chapitre 131 sur 216 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

L'Évangile de Jésus-Christ suivant S. Matthieu est l'Évangile écrit ou rédigé par un Saducéen converti et transformé.

Celui de S. Marc est d'un Ëssénien.

Celui de S. Luc est d'un Pharisien.

Celui de S. Jean est d'un Juif Platonicien.

Ces différences n'empêchent pas une certaine unité de régner dans ces quatre Évangiles. Et voici comment.

Jésus lui-même n'est ni Saducéen, ni Pharisien, ni Platonicien; il est Ëssénien , mais il n'est pas Ëssénien pur, puisqu'il croit être le Messie, et qu'il prêche la palingénésie ou résurrection du monde. Le caractère de Jésus et l'unité qui est en lui font donc l'unité de l'Évangile. Mais ceux qui le considèrent, qui racontent sa vie, qui rapportent ses paroles, cherchent à le comprendre et le comprennent chacun à leur manière. De là la diversité dans l'Évaugile , c'est-à-dire les quatre Évangiles.

Supposez un Saducéen converti au Messie , au Christ. Evidemment, dans les trois idées que comprend, comme nous l'avons vu, l'idée générale de palingénésie, c'est à l'idée cosmique, à l'idée d'une transformation physique du monde , qu'il s'attachera de préférence. Il verra surtout dans le Christ un faiseur de miracles, un transformateur, un résurrecteur. Et comme ce Saducéen est attaché aux choses temporelles et politiques, non seulement

parce qu'il est Juif, mais parce qu'il est Saducéen, le Roi juif ^ le Prophète promis par les Prophèto, sera aussi toujours présent à sa pensée. H vem donc dans la venue du Messie une époque de palingénésie cosmique et politique. Mais sa vue pourra bien s'arrêter là. T^ résurrection psychique ou psychologique sera moins son affaire; la haute métaphysique sera pour lui lettre close. Cependant, comme le Messie l'a séduit par sa charité , par sa doctrine d'égalité et de fraternité, par son Essénianisme en un mot , cette doctrine essénienne sera largement répandue, en tant que politique et morale, dans l'Évangile que je suppose écrit parce Saducéen. Tel est, en effet , l'Évangile de S. Matthieu. Le Christ y apparaît à la fois comme le plus grand des révolutionnaires, comme l'apôtre de réalité, de la fraternité, et comme un être doué d'un pouvoir magique qui va opérer la grande révolution cosmique prédite par l'astrologie et la grande révolution juive prédite par les Prophètes. Mais l'idée que représente particulièrement l'Évangile de S. Jean, l'idée métaphysique , y manque presque complètement.

On m'objectera peut-être qu'il suffit de lire de suite les trois Évangiles de S. Matthieu, de S. Marc, et de S. Luc, pour voir qu'ils se répètent littéralement en beaucoup d'endroits , en sorte qu'ils semblent tous les trois empruntés, pour la plus

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grande partie, à un Pin^to-Évangile plus étendu que chacun d'entre eux. Je souscris complètement à cette idée d'un Évangile primitif, dont les trois que nous avons sous les noms de S. Matthieu , de S. Marc , et de S. Luc , auraient été extraits. Mais il n'en est pas moins vrai que ces trois Évangiles extraits d'un Évangile primitif ont le caractère que je dis; et j'ajoute qu'ils ne furent ainsi extraits, rédigés et vulgarisés à part , que parce qu'il était inévitable que les trois sectes juives , tout en se réunissant pour croire que Jésus était le Messie , ne le comprendraient pas absolument de la même manière , et que par conséquent chacune de ces trois tendances aurait son Évangile.

Les érudits savent que la supposition d'un premier Évangile où puisèrent les rédacteurs connus sous les noms de S. Matthieu , de S. Marc , et de S. Luc, n'est pas une pure supposition. Les Nazaréens et les Ebionites, au quatrième siècle, possédaient cet Évangile primitif. Pour le nier, il faut rejeter les autorités les plus certaines et les plus évidentes. Telle est par exemple celle de S. Jérôme, qui parlant de cet Évangile des Nazaréens et des Ebionites, nous apprend qu'il l'avait lui-même traduit de l'hébreu en grec, et que « cet Évangile a était généralement considéré comme l'original « de celui qui avait cours parmi les Chrétiens

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a SOUS le nom de S. Matthieu (i). » Puisque S. Jé> rôme l'avait traduit ( et en effet il en cite souYent des passages ) , il devait bien savoir si TopinioD que ce livre était l'original de S. Matthieu était, ou non, plausible. Il est évident qu'il pensait en effet que c'était là le texte sur lequel TÉvangile grec de S. Matthieu avait été rédigé. Mais S. £piphane le dit positivement et sans aucune hésitation : «r F^s Nazaréens possèdent l'Évangile selon tf Matthieu , mais en hébreu et tout-à-fait com- « plet(2). » Eusèbe nous apprend que cet Évangile des Nazaréens était regardé par beaucoup comme canonique (3j. On lappelait l'Évangile selon les Hébreux. S. Clément d'Alexandrie et d'autres anciens Pères le citent sous ce nom (4). C'est peut-

(i; « In Evangelio quo utuntiir Nazarsni et Ebionils, quod ouperia « Gi aecum de Hebraeo sermone transtulimus , et quod vocatar à plerisque « Matthaei authenticum, scribitur, etc.» (in Matth.^ c. XII.) — Ailleurs S. Jérôme répète qu*il a traduit cet Évangile , non seulement en grec y mais en latin; et , pour moutrer le cas qu^on doit en faire , il dit qu'Origène s eu servait ordinairement : < Evangelium quoque quod appel- « latur secnudum Hebrxos, et a mn nuper iu Graecum Latinumque ser- •• monem translatum est , quo et Origenes sspius utitur, refert , etc. >• ( Catalog, Script, de Jacobo. )

{i) m Est vero pênes illos Evangelium secundum Matthaeum, sed he- • braice scriptum , et quidem absulutissimum : Èxoum ^ï xocrà Mxrdflûcv « Eùa-y^eXiov 7rXr,péaTaTov Éêpaiort. » (Hceres. XXIX, c. 9.)

(3) « In eumdcm ordinem (librorum canonicorum ) a quibusdam tt referlur Evangelium secundum Hebrxos , «pio maxime delectan- « tur Hebraeî illi qui fidem Ciiristi susceperunt. >• (^/j/. Eccles., lib. III , c. 25. )

(\) S. Clément, Stromat.y lih. II , et passim.

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