LIVRE SIXIEME
dition antique qu'il rapporte. Il semble croire que les interprétations diverses dont parle Papias tenaient à la langue dans laquelle Matthieu écrivit : cela est absurde , puisque Matthieu écrivit en syriaque, langue que l'on parlait en Judée. Il est évident que la différence des interprétations dont parle Papias tient au fond même des idées et des faits contenus dans le récit de Matthieu , ou bien que Papias a voulu dire que des versions diverses furent faites de ce récit , suivant le sens général que les traducteurs lui donnaient.
C'est en effet ce que nous voyons de nos yeux, lorsque, après avoir lu le S. Matthieu incomplet et tronqué de la version grecque , nous lisons à la suite S. Marc, S. Luc, et S. Jean.
Quand donc les anciens Pères nous disent que S. Marc écrivit son Évangile, suivant les uns à Rome , suivant d'autres à Alexandrie , étant dans la compagnie de S. Pierre, ou que S. Luc écrivit le sien étant à Rome avec S. Paul , ils ne veulent rien dire autre chose, sinon que S. Marc et S. Luc traduisirent à leur manière l'Évangile primitif, l'Évangile de S. Matthieu, en y ajoutant ou en en retranchant.
Et comment , en effet , auraient-ils pu vouloir dire autre chose , quand il ne fallait que regarder pour voir que ces Évangiles se répètent littéralement en grande partie ? Or, puisque Matthieu
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est incontestablement le premier selon eux, Marc et Luc ne sont donc que des traducteurs et des arrangeurs.
Qui pourrait nier, par exemple, que l'Évangile de S. Matthieu ne soit la base de l'Évangile de S. Marc? Les plus aveugles admettent aujourd'hui cette vérité, a L'Évangile de S. Marc, dit un écrivain a catholique, n'est presque qu'un abrégé de celui a de S. Matthieu. L'auteur emploie souvent les a mêmes termes, rapporte les mêmes histoires, et « relève les mêmes circonstances (i). » Oui, mais il faut ajouter que S. Marc , tout en copiant en abréviateur le récit de S. Matthieu, lui donne une couleur qui n'était pas dans l'original. Il l'interprète , comme dit Papias , suivant ses lumières. Il en fait l'Évangile plus particulièrement essénien. Quand S. Matthieu fait dire à Jean-Baptiste : a Pour a moi je vous baptise d'eau, lui (le Messie ) vous « baptisera du Saint-Esprit et du feu (2) ; » S. Marc supprime le baptême par le feu , et fait dire à Jean-Baptiste : « Il est vrai que je vous ai baptisés « d'eau, mais il vous baptisera du souffle divin (3).» C'est que l'Évangéliste essénien n'entendait pas absolument la palingénésic d'une façon aussi matérielle que le Saducéen converti. Le Christ de S. Marc
(i) Diclionn. Historique , art. S. Marc. (1) s. MalthicH , th. III , v. 1 1.
(H) s. Marc, ch. 1 , v. 8.