LIVRE SIXIÈME
est beaucoup moins terrible et , si j'ose le dire , moins cruel, que celui de S. Matthieu : il ne baptise point par lefeuj mais seulement par Tillumination de l'esprit divin. Et comment , en effet , un Essénien n'aurait-il pas tâché d'effacer ce baptême de feu qui revient si souvent dans l'Évangéliste primitif! La pensée de S. Matthieu est claire : pour lui il n'y a qu'un dogme y la résurrection ; Jésus ressuscité ressuscitera les hommes; alors ceuxqni dorment se réveilleront; il les jugera : aux uns il donnera le Sabbat divin j aux autres la Géhenne, Voilà une idée claire. Mais les Esséniens, qui avaien t depuis longtemps la croyance à un paradis et à un enfer, ne pouvaient abandonner entièrement cette croyance. Us voulaient bien admettre le règne du Messie, mais leur ancien dogme leur restait toujours cher. Donc pour eux le Messie ne devait pas, comme pour S. Matthieu; créer à novo, si je puis ainsi parler^ le paradis et l'enfer. Ce paradis et cet enfer existaient : donc Jésus n'allait pas les donner aux hommes pour la première fois. I>a venue du Messie avait un autre sens, un autre but. S. Marc n'ose pas déterminer ce sens, ce but ; mais il supprime, il corrige, il modifie, il altère le livre qu'il traduit. Il y a un autre exemple bien remarquable de ces altérations que se permet S. Marc. Quand les disciples demandent à Jésus quel sera leur lot, à eux qui ont tout quitté pour aller à lui ; dans
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autres étant unis à vous, tous deviendront pour vous des frères , des sœurs , des pères , des amis; et la propriété étant commune, vous aurez au centuple ce que vous aurez abandonné. « Les vieil- « lards esséniens , dit Philon , n'ont pas qu'un ou « deux fils à leur senice; ils ont mille bras pour « les nourrir, mille intelligences pour leur venir M en aide fi). » C'est de cette façon que S. Marc conçoit ou exprime la promesse du Christ; et comme il ne croit pas que le règne vienne aussi vite que Timagine S. Matthieu , il a encore soin d'intercaler celte restriction : Vous aurez ces richesses que je vous dis, at^ec des persécutions; mais la vie étemelle viendra un jour vous récompenser autrement. £st-il possible de s'écarter de son auteur plus que ne fait ici S. Marc? Chaque fois, au surplus, que revient dans S. Matthieu quelque assertion positive sur la vie future ou sur la palingénésie^ le même embarras se fait sentir dans son abréviateur. J'ai cité plus haut (2) l'important passage de S. Matthieu où les Saducéens , qui ne croyaient pas à un paradis et à un enfer, et qui ne croyaient pas non plus à la résurrection, viennent pour embarrasser Jésus avec leur problème de la veuve aux sept maris. Matthieu, se reportant à l'idée moïsiaque, fait dire à Jésus : a L'essence de
(x) Voy. De t Égalité y p. 177.
(a) Voy. page 664.