LIVRE SIXIÈME
Tamour et le raisonnement : S. Jean est bien à cet égard de l'école de Platon ; il est le philosophe qui ne sépare pas le sentiment de la connaissance, et qui s'élève autant à l'aide de l'amour qu'à l'aide du raisonnement ; il est l'aigle, comme l'appellent les Pères, il a des ailes vers Tinfini, et il plane avec ces ailes ^ tandis que S. Marc vit au désert avec les moines, et S. Paul dans les villes aux prises avec les empires. Mais l'unité, l'unité homme, l'unité sans prédominance de la connaissance , ou de l'activité, ou du sentiment, devait aussi produire son Évangéliste. Un disciple du Christ devait s'élever, qui ne fût ni savant, ni gouvernant, ni poète, et qui eût le germe de ces trois hommes en lui homme. Ce fut là, en effet, le premier qui surgit; ce fut le peuple, ce fut l'homme du peuple, ce fut S. Matthieu. Il écrivit le premier, et consacra Jésus le premier; puis vinrent le docteur, le prêtre, et l'artiste.
Et une admirable unité, une sorte de mystérieuse identité, fondée sur la nature humaine, fait de ces quatre Évangiles l'Évangile. De sorte que le Prophète a raison de dire que ces quatre hommes qu'il aperçoit sur la terre, allant où l'esprit les pousse, mystérieusement unis à cette gloire de Dieu qui est au-dessus de leur tête, et comme aimantés par elle, tout divers qu'ils soient, sont cependant le même homme , l'homme quaternaire ,
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rtiomme sous quatre aspects, la tétrade humaiiic.
L'essence des choses est donc le lien certain, bien qu'invisible, qui a pu faire qii'uD Prophète juif 9 six siècles avant Jésus-Christ, ait vu en esprit, comme disent les Pères, ces quatre représentants de l'humanité que l'hunianité devait donner à l'Homme-Dieu , c'est-à-dire à la iiature humaine élevée en Dieu et transfigurée saDs perdre son essence. La prophétie est vraie sans qu'il soit besoin de supposition idolâtrique et superstitieuse, comme en font vulgairement les défenseurs de la religion.
Quoi qu'il en soit, au reste, de l'authenticité de ce texte d'£zéchiel, qu'il ait été supposé après coup, ou que ce soit lui qui, par un mystérieux rapport, ait fait reconnaître dans les Évangélistes des différences caractéristiques qui s'y trouvent bien réellement; il n'en est pas moins vrai que l'unité et la différenciation des quatre Évangiles , leur mutuelle pénétration, leur vie commiuie, si je puis m'exprimer ainsi, malgré leur individualité propre, sont admirablement exprimées dans cette célèbre prophétie.
Maintenant, enfin, que nous avons distingué nettement le caractère particulier de chacun des quatre Évangiles , et que nous ne risquons pas de les confondre, nous pouvons aborder directement la doctrine du Christ, et examiner les points
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2 de cette doctrine qui touchent au sujet général de ce livre. Comment Jésus considérait-il sa mission ?
- Comment se regardait-il lui-même? Comment con** cevait-il le Messie? Qu'était-ce pour lui que ce règne de Dieu qui devait venir sur la terre, etc.? Si nous avions examiné ces questions avant de distinguer la spécialité de chacun des quatre Évangiles, le Christ de l'un nous aurait empêché de comprendre le Christ de l'autre, et une obscurité profonde aurait pu en résulter. A présent, au contraire , l'unité de ces quatre Christ différents des quatre Évangiles nous est connue, puisque nous savons que chacun des quatre Évangiles a envisagé la palingénésie ou Vépoque messiaque sous des aspects divers , et que néanmoins l'idée de palingénésie est la base commune des quatre. Nous nous servirons donc de ces Évangiles pour répondre , sous un aspect particulier, à chacune des questions que nous nous poserons, sans que la réponse que chacun de ces Evangiles nous fournira nous empêche de comprendre celle que les autres nous fourniront à leur tour. Ainsi la vraie nature dé la doctrine de Jésus , au lieu de disparaître dans le chaos de ces Évangiles incom* pris et incaractérisés, ressortira plus claire de leur concours et de leur harmonie. Je réduirai à un très-petit nombre de points les questions que je veux résoudre, pour ne pas dépasser le but général
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OÙ tendent ces recherches. Plus j*ai été long dans des préparatifs nécessaires, plus je serai bref dans ma conclusion. Mais que le lecteur ne s'attende pas néanmoins k n'avoir plus œuvre de patience à faire. Qu'il considère l'importance et la difficulté de mon entreprise, et qu'il m'accorde encore quelques minutes d attention. Puis-je, en vérité, sans une discussion de quelque étendue, faire tomber les voiles accumulés pendant tant de siècles sur la véritable doctrine de Jésus-Christ?
Phebiière question. Commençons par la question de Dieu ; c'est toujours par là qu'il faut commencer : j4b Jove principium , Joi^is omnia plena^ comme dit Virgile. Que pensait Jésus de la nature DE Dieu?
Il pensait sur ce point comme Moïse. Dieu était pour lui l'unité et la multiplicité, immanent dans chaque être, et essentiellement différent, nonseulement de chaque être, mais de la collection ou somme de tous les êtres.
11 appelait, avec toute l'antiquité, ce Dieu le PèrCj c'est-à-dire le père de toutes choses, de tous les êtres, de tout ce qui existe, la source de toute vie.
« Un jour, dit S. Luc, que Jésus était en prière « en un certain lieu ; après qu'il eut achevé sa « prière, un de ses disciples lui dit : Seigneur, en- « seigne-nous à prier comme Jean l'a aussi ensei-