‹ De l'humanité, de son principe, et de son avenir, où se trouve exposée la vrais définition de la religion et où l'on explique le sens, la suite et l'enchaînement du mosaisme et du christianisme. [Première partie] (volume 2)Chapitre 154 sur 216 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

a n'en aurez point de récompense de votre Père , «c celui qui est dans les cieux (riarpl ûjjlûv, tw iv toiç « oOpavoîç)... Que ton aumône se fasse en secret ; et u ton Père, cehii qui voit dans le secret (llaT-^p « Gou, 6 êXiwcov Êv Tôi )cpuTCT(j)), te le rendra publi- « quement... Quand tu pries, entre dans ton ca- « binet, et, ayant fermé la porte, prie ton Père, « celui qui est invisible (llaipl gou , tw év tw xpuTrrô) ; « et ton Père, celui qui voit dans le secret (riar/ip « Gou, 6 êXeTCcov év Tcij xpuTCTw), te le rendra publique- « ment. Or, quand vous priez, n'usez pas de vaines 4c redites comme les Païens; car ils croient qu'ils H seront exaucés en parlant beaucoup. Ne leur « ressemblez donc pas ; car votre Père sait de quoi n vous avez besoin avant que vous le lui demande diez. Vous, donc, priez ainsi : Notre Père, celui « qui es dans les cieux (ïlarep t^jjlwv, 6 iv toîç oùpavoî;), « ton nom soit sanctifié ; ton règne vienne ; ta vote lonté soit faite sur la terre comme dans le ciel ; t< donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien ; « pardonne-nous nos péchés, comme aussi nous

« pardonnons à ceux qui nous ont offensés Si

« vous pardonnez aux hommes leurs offenses, « votre Père, le céleste (llaTrip ujaûv, 6 oùpavto;), vous

« pardonnera aussi Quand tu jeûnes, oins ta

« tète et lave ton visage , afin qu'il ne paraisse pas

« aux hommes que tu jeûnes, mais seulement à

<f. ton Père, celui qui est invisible (llaTpt gou, tw

85o DE L HUMANITÉ.

« èv Tû xpuTTTô); et ton Père, celui qui voit dansk « secret (îlaTr.p çou, ô êXiiToiv èv to xpuTcroà), te récom- « pensera publiquement. Ne vous amassez pas « des trésors sur la terre , où les vers et la rouffle « gâtent tout , et où les larrons percent et dé- « robent ; mais amassezrvous des trésors dans le ic ciel (fv oùpxvû), où les vers ni la rouille ne gâtent « rien, et où les larrons ne percent ni ne dérobent « point. Car où est votre trésor, là aussi sera votre •f cœur (i). » N'est-il pas évident que les différentes formules accumulées dans ce texte, pour qualifier ce nom de Père donné à Dieu, sont toutes identiques, quant au sens que Jésus leur donne dans sa pensée? Ainsi Dieu n'est pas seulement dans le ciel, puisqu'il est invisible et partout , qu'il voit l'aumône faite en secret, qu'il entend la prière dans le lieu le plus retiré, qu'il écoute le pardon dans notre âme. Et quand Jésus dit : « Ne vous amas- « sez pas des trésors sur la terre, mais dans le « ciel, » n'est-il pas évident encore qu'il veut parler du ciel invisible de la conscience, puisqu'il ajoute : « Car où est votre trésor, là aussi sera votre « cœur. » N'est-ce pas comme s'il disait : Faites le bien, et le ciel entrera dans votre cœur; le ciel, c'est la vie; et là où vous attacherez votre vie, là vous trouverez votre peine ou votre récom-

(i) s. Matthieu, ch. VI, v. 1-20.

LIVIlli i^IXlÈMî-. 85 I

e pense. Si quelqu'un doute encore que ce soit là .k le vrai sens, qu'il lise la fin de ce chapitre, il verra I que tout s'y rapporte à la vie présente, considérée \ comme pouvant faire entrer en nous le ciel ou ( Fenfer, c'est-à-dire le bien ou le mal, suivant que j nous sommes dans l'obéissance à l'Etre suprême invisible partout, quoique partout présent, ou rebelles à sa loi, à son inspiration, à son amour.

Donc, encore une fois, dans cette fameuse prière, il ne s'agit en aucune façon d'un Dieu dans le cielj ce qui est une idolâtrie, mais d'un Dieu immanent dans l'univers tout entier, ce qui est la vérité (i). Aussi le fond de cette même prière est-il ce vœu si peu compris de ceux qui la répètent chaque jour : Que ton règne arrive! Dans la bouche de Jésus, cette formule signifiait: « Que la palingénésie, la nouvelle genèse, la nouvelle création, se fasse; que ton règne arrive sur la terre; que l'humanité soit transformée par toi. Etre suprême, fais que nous rentrions dans V unité qui est ta loi, la loi que tu as donnée à tes créa-

(i) Pour rendre (l'un mot ma pensée, je dirais qu'il s*agit d*un Dieu fiel, et non pas d*un Dieu tians le ciel. Et l'Évangile emploie en effet ce raot ciel comma synonyme de Dieu. Dans S. Luc ( ch. XX * v. 4 ) : «< Jésus <• d manda : Le baptême de Jean était- il du ciel ou des hommes : To « ^dimatLci. 'I(t>avvcu i^ cùpavoû :^v , vi È$ àvâpcSircûv. » Voilà bien le mut GÙpavbç pris pour Dieu ; tant il est vrai que quand Jésus éinploie ailleurs celte épithète , c'est à Vessence ou à Faction de Dieu qu^il pense , et non à un //V// quelconque de la Di%inilc.

85i DE l'humanité.

tures, et dont les hommes sont sortis. » Ainsi, loin que la pensée du Sauveur, quand il invoquait le Dieu de la lumière ou le Père céleste, se détounat de la terre pour je ne sais quel imaginaire séjour de félicité , tout au contraire elle se dirigeait impétueusement vers cette terre, c'est-à-dire vers rhumanité, invoquant le Dieu du ciel^ c'est-à-dire le Dieu de tout, afin qu'il régénérât cette humanité.

Vous ne trouverez rien dans les quatre Évangiles qui s'écarte de cette conception souveraine de Dieu. Sur ce point, le Saducéen S. Matthieu, le Pharisien S. Luc, l'Essénien S. Marc, le Platonicien S. Jean^ sont parfaitement unanimes. Moïse avait tellement imprimé aux écoles juives l'idée fondamentale de Dieu , c'est-à-dire l'idée de son unité, que pas l'ombre d'une différence ne pouvait se montrer à cet égard chez les Évangélistes. Aussi, dans tous les quatre , Dieu reste-t-il invisible et à jamais inaccessible aux créatures, parce qu'il est l'Infini ; et c'est là précisément le fond de leur théologie. Dieu est infini, donc il est éternellement invisible: mais il est éternellement manifesté, et par conséquent éternellement perceptible d'une façon finie; et à certains temps il se manifeste d'une façon spéciale ; et c'est pour cela qu'il doit envoyer un représentant , un Fils, nn Messie, porteur de sa loi, de sa volonté, de sa puissance, investi

LIVHK SIXIÈME. 853

le l'idéal et faisant triompher l'idéal: c'est là le 'ègne de Dieu. Mais nul néanmoins ne verra Dieu, ne verra le Père; nul ne verra le Père que par le Fils, Aussi est-ce Jésus qui doit venir pour annoncer la palingénésie ou l'évangile, et ensuite, à la résurrection, est-ce encore lui qui doit venir; lui et toujours lui, jamais le Père. Le Père, comme dit rÉvangile, a remis toutes choses entre les mains du Fils.

Infinité de Dieu, invisibilité éternelle de Dieu, immanence de Dieu dans toutes les créatures, voilà donc la croyance de Jésus sur Dieu, croyance identique avec celle de Moïse et de tous les sages.

Il faut pourtant répondre à une objection. On me dira qu'il est souvent question di anges dans les Évangiles. £n deux occasions , à la naissance et à la résurrection du Christ , les anges jouent même une sorte de rôle actif, et interviennent dans l'histoire. Dieu, dans S. Matthieu, envoie un ange à Joseph, pour lui expliquer le mystère de la naissance de Jésus; puis le même ange réapparaît à Joseph en Egypte, pour lui annoncer la mort d'Hérode. Dans S. Luc , l'ange Gabriel est envoyé à Elisabeth et à Marie. Dans S. Matthieu , quand Jésus ressuscite, « il se fit un grand tremblement c< de terre; car un ange du Seigneur descendit du « ciel, vint rouler la pierre du sépulcre, et s'assit

854 i>iî luumahité.

«c dessus (i). » Cet ange devient, il est vrai, dam S. Marc , « un jeune homme vêtu d'une robe Uan- M che (a), » et, dans S. Luc , se change en « dein « hommes avec des habits brillants comme un « éclair (3) ; » mais ces deux mêmes hommes se transforment de nouveau, dans S. Jean, en « deux ce anges vêtus de blanc (4). »

En outre , il y a huit ou dix passages des Évangiles où il est question des anges en général , sans que ces êtres fantastiques jouent là aucun rôle dans le drame. Par exemple, Jésus dira qu'à l'époque de la palingénésie, « le Fils de Thomme en- « verra ses anges , qui sépareront les justes des ce méchants , et jetteront les méchants dans la ce fournaise ardente (5). » Ailleurs la scène du jugement dernier est peinte comme dans le tableau de Michel-Ange : Jésus , le Roi , descendant du ciel sur des nuages, comme un Jupiter, et devant lui des anges sonnant de la trompette, suivant ce qui s'observait lors de l'onction des rois chez les Juifs. Enfin on peut citer deux ou trois versets d'un caractère dogmatique où il est encore question des anges. Ainsi Jésus dira qu'après la résurrection « il n'y aura plus de mariage, et que

(i) s. MaUhieu,ch XXVIII , v. a.

(a) s. Marc, ch. XVI, v. 5.

(3) s. Luc, ch.XXIV, V. 4.

(4) s. Jean, ch. XX , v. 12.

(5) s. MaUhieu, ch. X'H, v. 42-49.

Page 1