LIVRE SIXlicME
Œ Ton vivra comme les anges dans le ciel (i). » Ou bien, parlant des inférieurs dans le monde sous le symbole d'un petit enfant, il dira : « Prenez garde « de ne mépriser aucun de ces petits; car je vous fc dis que leurs anges voient sans cesse dans les «c cieux la face de mon Père, celui qui est dans les « cieux (2). » Ajoutons que s'il est souvent question des anges dans l'Évangile , il est encore plus souvent question des diables et de Satan. L'empire du mal parait même constitué, et réparti entre plusieurs êtres hiérarchisés entre eux, dans cette phrase de S. Matthieu : « Et , à la résurrection, le c€ Roi ( le Christ) dira : Retirez-vous de moi, maurt dits, et allez dans le feu éternel qui est préparé if au Diable et a ses anges (3). » I^'Evangile, en un certain sens, semble même un duel incessant de Jésus contre Satan et ses anges. Jésus commence par être tenté par Satan au désert; et ensuite lui et ses disciples, dans leurs cures merveilleuses, ont continuellement affaire aux démons. N'emploientils pas leur temps à chasser ces démons du corps des hommes? Et que répondre, par exemple, à ce miracle, célèbre par le ridicule, où Jésus fait passer luie légion de diables du corps d'un lunatique dans
(i) s. Mattliica , cb XX , v. 3o ; S. M-nr, cli. XII, v a/ï. (a) s. Mallhiiu , ch. XVnr, v. lu.
0) S. MaUliiiii , ch. XXV, v. ',o.
8r)(i DE l/ilLMAIflT£.
un trou|>eau de cochons, qui se précipitent dam la mer?
Combien de pareilles erreurs , me dira-t-<m, sont loin de cette idée si pure sur la nature de Dieu que vous voyez dans TEvangile! La croyanoe aux anges et aux démons , à Satan et à Gabrid, n entraine- t-elle pas de toute nécessité une sorte d'empyrée où Dieu règne entouré de ses ministres^ de ses serviteurs, les bons anges, tandis que l'ennemi de Dieu , Satan, espèce de Dieu du mal, règne aussi dans l'enfer, entouré des anges déchus avec lui et devenus ses ministres? Voilà la dualité en Dieu, voilà les deux principes, Ormuzd et Ahriman ; et voilà du même coup Pieu hors du monde, voilà le ciel et l'enfer. C'est en partie ce point des anges et des diables qui faisait dire à Jean-Jacques, après avoir reconnu « la sainteté de l'Evangile « comme un argument qui parle à son cîœur, » que « avec tout cela ce même Évangile est plein de « choses incroyables, de choses qui répugnent à « la raison , et qu'il est impossible à tout homme « sensé de concevoir ni d'admettre (f). »
Il est possible néanmoins de s'expliquer ces taches dans l'Evangile, et de démontrer que tout ce qui est dit dans ce livre des anges et des diables ne détruit pas, au sein même de ce livre, l'idée
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fondamentale de l'unité de Dieu et de Timmanence de Dieu dans le monde, c'est-à-dire dans des créatures réelles, et uniquement dans des créatures réelles , sans tous ces spectres mensongers que le délire de l'imagination et de l'ignorance combinées a seul enfantés sous les noms d'anges de lumière ou d'anges de ténèbres, de bons génies et de démons.
Remarquez d'abord qu'il est question aussi , et fort souvent, des anges, dans la Bible. Cela empéche-t-il que la plus pure idée de l'unité et de l'invisibilité de Dieu , sans séparation ( non pas sans distinction ) du Créateur et de la créature , sans séparation aussi de ciel et d'enfer dans le sens de lieux distincts et déterminés, en un mot sans fausse dualité aucune , et par conséquent sans trace et sans danger de superstition et d'idolâtrie, ne soit le fond de la religion de Moïse? Il faut distinguer le fond de la forme, il ne faut pas confondre avec l'idée le mode d'expression de cette idée. Moïse, dans la Genèse , expose, comme nous l'avons vu, la plus pure vérité métaphysique sur Dieu et sur l'origine du mal. Et pourtant, en cet endroit même, il fait parler Dieu comme un simple mortel , et il fait aussi parler un serpent. Ce sont des symboles, des images, une forme pour rendre sa pensée. Il est évident, par exemple, qu'appelant Dieu 1 Etre existant par lui-même, l'Invisible, l'Éternel, l'In-
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fini , quand il fait ensuite promener cet Étemel dans le paradis terrestre au souffle rafraîchissant du soir (ce qui amusait tant Voltaire), il écrit en |K)ète et raconte un mythe : irez-vous dire que ce sublime métapliysicien est du}>e lui-méine de son mythe, ou croirez-vous qu'il a écrit ce mythe pour induire à la superstition? Ce serait, j'en ai déjà fait la remarque, comme si vous imaginiez que I^ Fontaine a cm à la réalité des personnages de ses fables, ou a voulu y faire croire son lecteur. I^s mythes de Moïse sont de grands mythes, ceux de La Fontaine sont de petites choses auprès; mais le procédé de res|)rit humain est le même dans les deux cas. En outre, il faut admettre que l'homnie ne peut pas être conséquent avec lui-même d'une façon complète, absolue; car sa force toucherait alors à l'infini. Jje même homme donc qui a aperçu et connu la vérité peut mêler à cette vérité des nuages qui l'obscurcissent, mais ne la détruisent pas. Il marche par la grande route, la route divine, ce qui ne l'empêche point par moments , comme s'il était fatigué et ébloui du soleil qui éclaire cette route, de chercher des sentiers obscurs dans la forêt voisine , sentiers qui l'ogareraient infailliblement s'il n'avait pas soin de regagner la route. Il y a des anges et beaucoup de démons dans l'Evangile, j'en conviens; mais ces anges et ces démons do l'Evangile ne nie paraissent introduils