LIVRE SIXIÈME
- festation répond une virtualité infinie. C'est ce que Jésus appelle nos anges, qui, étant correspondants, dans la lumière , à notre manifestation présente, voient par conséquent, dans cette même lumière, la face de l'Etre éternel, en qui ils existent et dont ils sont une émanation.
Il y a dans Platon une pensée qui, à mon avis, donne admirablement le sens de ce que Jésus entendait par aour^ la lumière, qu'on a traduit par oùpovoç et oùpavol, le ciel et les cieux. Platon dit quelque part que, si sa république n'existe pas encore sur la terre, <x du moitis en est-il au ciel un modèle « pour quiconque veut le consulter et régler sur « lui la conduite de son âme (i). » Qu'entend Platon par ce modèle de sa république qui est dans le ciel? Qu'entend-il quand il ajoute : « Qu'importe « donc que cette république existe ou doive exis- « ter lin jour? Ce qui est certain, c'est que le sage a ne consentira jamais à en gouverner d'autre (2). » Il entend que cette république étant l'idée divine, ou étant conforme à l'idée divine, (puisque, suivant lui, elle est fondée sur la nature humaine contemplée dans son essence métaphysique, c'est-à-dire sur l'archétype que Dieu a eu en vue en créant l'homme), existe par conséquent en Dieu, dans la
(i) République , liv. IX, sub fin.
(a) Ibîd.
K7O i)K L*Ht'3IAfiIT£.
céleste lumière. Ce n*est pas d*un lieu particulier appelé c/e/, assurément, que veut parler Platon. lia traité ailleurs , dans ce même ou\Tage , avec trop d'ironie son interlocuteur Glaucon, qui lui disait que l'astronomie habituait notre esprit à regarder en haut et le tournait vers le ciel. Il lui a trop bien dit que le vrai Ciel n'avait pas de lieu, que le Qd était dans notre âme (i ). Il a trop souvent appelé le Ciel Yintelligible, C'est donc de cet intelligible, ou de cette lumière incrcée qu'il veut parler ici; et c'est en elle, ou dans le Ciel absolu, qu'il dit que le type de sa republique existe. Il en est absolument de même de Jésus quand il parle du ciel : c'est de la VIE qu'il veut parler. De même que Platon dit: a Ma république existe dans le Ciel , c'est-à-dire dans l'absolu et dans l'idéal, » de même Jésus dit: « Il existe un ordre , un règne , une république dans le Ciel, c'est-à-dire dans l'absolu et dans
(1) Voy. ce passage le Platon cité précédeoiment, p. aag. En dix autres endroits, Platon, dans ce même ouvrage, revient sur la distinction du Ciel dans Vélrty et du ciel dans t espace. Il a toujours peur d'une absurde équivoque causée par ce mot ciel. Ainsi, au livre VI :
GLAUCON
« N'en demeurez pas là, je vous prie ; mais achevez la comparaison du
• Bien (Dieu ) avec le Soleil.
SOCRATE
<* Imaginez-vous donc que ce sont deux ruis, Tun du monde et des êtres
• intelligibles, Tautre du monde visible ; je ne dis pas du ciel ^ de peur
• que vous ne croyiez (pi'à l'occasion de ce mot je veux faire une équi- •« voquC; etc. "•>
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l'idéal. » Et de même que Platon dit : « Ma république n'est pas réalisée encore sur la terre, mais elle se réalisera peut-être un jour ; et quand même elle ne se réaliserait jamais sur la terre , qu'importe? elle existe dans le Ciel, et le sage n'en voudra jamais gouverner d'autre ; m Jésus, avec plus d'assurance et de foi, dit : « Le royaume de Dieu ou du ciel se réalisera sur la terre. » La similitude entre la pensée de Platon et celle de Jésus est complète.
Gomment serait-il possible qu'on niât le rapprochement que j'établis ? Partout la royauté du Messie n'est-elle pas indiquée dans les Évangiles comme devant arriver sur la terre ; et partout aussi cette royauté n'est-elle pas appelée /e règne de Dieu, le rojaume du ciely le royaume céleste? Pourquoi est-elle nommée le rojaume de Dieu ou Xemyaume du ciel? Parce qu'elle répond au type de beau absolu que Jésus imagine exister en Dieu. Donc il n'entend pas parler d'autre ciel que de celui-là ; et tout ce qu'on a greffé depuis sur ses paroles n'est qu'un tas d'absurdes chimères, auxquelles jamais ce grand homme n'a songé.
Je reviendrai tout à l'heure, au surplus, sur ce point de ce que Jésus entendait par ciel, vie, vie future. Je veux seulement conclure ici, relativement à la première question que je me suis posée, que les divers passages où il est jiarlé Xan<^es dans
S']'! DE l'hUMA.NIT^.
TËvangile n'ont en aucune £siçon le sens qu'on leur a attribué, qu'ils n'impliquent pas la croyance 1*^ à un système d'êtres différents par nature des || créatures qu'il nous est donné de connaître , système d'où résulterait une conséquence destructive de la véritable notion que nous devons nous faire de la Divinité. Ces passages attestent seulement l'ignorance et la superstition des Juifs au temps de Jésus; et, bien qu'ils jettent quelques nuages sur la conception métaphysique que Jésus avait deDieu, ou que ses disciples se firent de Dieu d'après lui, ils n'infirment pas néanmoins et ne contredisent pas essentiellement le grand dogme de l'unité de Dieu et de son immanence dans toutes ses créatures.
Je passe à un second point.
Deitxij^me question. Jésus, qui appelait Dieu le Père, c'est-à-dire le père de toutes les créatures, se disait pourtant lui, en particulier, le Fils; car il se croyait le Messie, et le Messie, suivant lui, était le Fils de Dieu. Quel était donc, suivant Jésus, ce Fils auquel le Père aidait tout remis ; et, puisque Jésus lui-même se croyait ce Fils, que pensait jesus