LIVRE SIXIKMK
phètes; il commande à la mer, à la terre; il apaise la tempête, il marche sur les flots; il transforme, il guérit, il ressuscite les morts; toute la nature lui obéit; il viendra à la fin, « quand le soleil s'oba scurcira, que la lune ne donnera plus de lumière, « que les étoiles tomberont du ciel, et que les puisce sances de l'univers seront ébranlées (i) , » il viendra, escorté de ses anges, ressusciter les morts, et établir le règne de Dieu dans ce monde régénéré. Mais néanmoins S. Matthieu, comme le reconnaissaient les Pères, n'a pas une idée nette de ïessence divine de Jésus-Christ. Jésus est pour lui tout ce que je viens de dire, et pourtant c'est pour lui un fait plutôt qu'une cause, c'est un effet de Dieu sous le signe d'un homme. Ce n'est pas Dieu , ce n'est pas non plus un homme Dieu : c'est une espèce de magicien en qui Dieu opère; c'est un homme miraculeux, c'est un miracle. Enlevez à ce magicien la vertu divine dont il est investi, ôtez-lui, oseraije dire, son talisman; il ne restera plus qu'un homme. Jésus est un homme dans S. Matthieu ; car l'essence particulière de Jésus n'est pas autrement connue de S. Matthieu. Il l'appelle bien en cent endroits le Fils de Dieu ; mais il ne se gêne pas ailleurs pour dire : « Heureux ceux qui apporte tent la paix ; car ils seront appelés Fils de
(f ) s. Mathieu , cb. XXIV , v. 3.
88o DE l'humanité.
o Diea{i). » Il suffit donc d'apporler aux homma la |)aix, ou d'enseigner aux hommes une doctrine de paix, |x>ur être Fils de Dieu. Que devient l'attribut spécial du Christ? Jésus n'est donc pas un être parfaitement distinct du reste de rhumanité? Après un miracle, S. Matthieu écrit : « Et le peuple « glorifia Dieu d'avoir donné un tel pouvoir aux « hommes (2). » Si les hommes ont un tel pouvoir, si le peuple qui entourait Jésus, et qui venait d'assister à im miracle, ne voyait là qu'un pouvoir divin, il est vrai, mais remis à des hommes, qui nous dit que Jésus n'était pas en effet un homme en essence, bien qu'investi d'un pouvoir divin? Les diables que Jésus chasse l'appellent quelquefois, dans S. Matthieu, le Fils de Dieu; mais l'abréviateur S. Marc traduit de manière à nous faire croire que ce Fils de Dieu n'a pas une essence différente de la nôtre > « Or il se trouva un homme « possédé d'un esprit immonde qui s'écria et dit: tf Ah! qu'y a-t-il entre toi et nous, Nazaréen ? Es-tu « venu pour nous perdre ? Je sais qui tu es : tu es c< le Saint de Dieu, Et le peuple se demandait : «Qu'est-ce que ceci? quel est cet art. noui^eau a qui fait qu'il commande avec autorité même aux H esprits immondes, et qu'ils lui obéissent (3)?»
(i) s. Matthieu , ch. V, v. 9 : MaxapiGi ci lîpr.voirciot , En aùrci ïim OeoO xXr,ÔT,aovTai.
(a) s. Matthieu , ch. IX, v. 8. (3) S. Marc, ch. I , v. a3-u7.
LIVUE SIXIÈME. 88 I
On m'objectera que c'est S. Marc qui traduit ainsi S. Matthieu. Mais si l'Évangéliste primitif avait bien marqué ce qu'il entendait psLvFi/s de Dieu^ l'Évangéliste abréviateur aurait-il traduit par le Saint de Dieu? Que S. Marc ait ainsi traduit, c'est, à mon avis, un argument plus fort que si S. Matthieu luimême s'était servi de cette expression.
Le terme de Fils de Dieu n'est donc nullement défini dans S. Matthieu. Fils de Dieu dansce^tÉvangéliste veut dire X^Roipalingénésique^ c'est-à-dire le Roi ou le Messie prédit par les Prophètes , mais entendu aussi d'une, grande époque de palingénésie universelle. Les Prophètes avaient annoncé un Messie, c'est-à-dire un Roi, ou un Oint, en grec un Christ. S. Matthieu a compris que ce Roi ne serait pas uniquement un roi comme avait été David, mais que la prophétie devait s'entendre de la grande époque palingénésique des astrologues. En outre , S. Matthieu avait été un des Apôtres du Christ, et il avait reçu de la bouche du Christ une admirable et divine doctrine de charité et de moralité nouvelle. Il transforme donc le Roi ou Messie des Prophètes. Il fond ensemble ces trois idées de Messie ou Roi Juif, de prophète résurrecteur, et de moraliste religieux et inspiré. Sa vue ne va pas plus loin. Mais cela lui suffit pour donner au Christ une grandeur poétique incommensurable , bien qu'encore une fois , comme le reconnaissaient les I. 56
88u DE L'HUMikNITÉ.
Pères, il n'y ait pas une ligne dans S. Matthieu oà l'essence divine de Jésus soit déterminée ou seulement posée.
Il faut bien qu'on sache que ces noms de FUs de i' homme y d'une part, et de lïls de Dieu ^it l'autre, que S. Matthieu donne à Jésus, n'avaient pas chez les Juifs un sens pareil à celui que nous sommes aujourd'hui portés à leur attribuer.
JFïls de t homme y du temps de S. Matthieu et de Jésus, voulait tout simplement dire prophète. On sait l'habitude des Orientaux d'ajouter toujours an nom d'un homme le nom de son père , ou de sa race, ce qui revient d'ailleurs à nos noms de Caimille. Ainsi il n'y a pas un nom d'homme dans la Bible auquel de cette façon un nom de famille ne se trouve joint. Qu'arriva-t-il? c'est que certains prophètes, se séparant de toute famille et se rega^ dant comme unis avant tout à l'humanité, au lieu de se désigner par le nom de leur père , se désignèrent, dans leurs extases, par cette dénomination générale de fils d Adam, ou de fils de C homme. Dans Ézéchiel , en particulier, Dieu n'appelle jamais ce prophète que le fils de V homme ; et cette dénomination revient presque à chaque verset. Cette dénomination convenait d'ailleurs aux prophètes, dont l'esprit était tourné vers l'avenir, qui par conséquent étaient, au point de vue métaphysique, plus occupés de la vie en tant que virtualité qu'en